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Full text of "Du hachisch et de l'aliénation mentale : études psychologiques"

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DU HACHISCH 



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L'ALIEIVATIOIV MENTALE. 



PARIS. IMPRIMERIE DE BOURGOGNE ET MARTINET, 



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DU HACHISCH 

ET DE .....^> i-!^^.JJl^J:^ O^i.O^-: 

L'ALIÉNATION MENTALE 

ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES 



PAR 

J. MOREAU 

( DE TOURS ) , 

Mcdccia de l'huspice de Bicêtre, Membre de la Sucictc 
01 ienUilo de Paris, 



PARIS. 



LIBRAIRIE DE FORTIN, MASSON ET C" , 

PLACE DE l'ÉC0LE-DE-MÉDEC1NE , I , 

iltcnu maison, cljC5 iTco^uil!!» MtcljcUcn , à iTci^Jïig. 



1845. 



^\o< ] ,^V-\S'A 



c-. 






I.A MÉMOIRE 



DESQUIROL. 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

Francis A. Countway Library of IVIedicine 



http://www.archive.org/details/duhachischetdelaOOmore 



TABLE DES MATIÈRES. 



PREMIÈRE PARTIE. 

HISTORIQUE . 1 

DEUXIÈME PARTIE. 

PHYSIOLOGIE 27 

Introduction. . . . , 29 

§ I. Généralités physiologiques. 31! 

CHAPITRE P*". — Phénomènes psychologiques 42 

§ I. Modifications physiques. ib. 

§ H. Premier phénomène : Sentiment de bonheur. . 4(j 
§ m. Deuxième phénomène: Excitation: dissociation des 

idées 34 

§ IV. Troisième phénomène : Erreur sur le temps et l'es- 
pace 68 

§ V. Quatrième phénomène : Développement de la sensi- 
bilité de l'ouïe ; influence de la musique 71 

§ VI. Cinquième phénomène : Idées fixes; convictions 

délirantes 9 2 

§ VII. Sixième phénomène : Lésion des affections. . . 124 

§ VIII. Septième phénomène : Impulsions irrésistibles. . 131 

§ IX. Huitième phénomène : Illusions, hallucinations. . 143 



VIII 

Première SECTION. — Des illusions .147 

Deuxième SECTION. — Des hallucinations 170 

CHAPITRE II. — Conditions physiologiques et pathologi- 
ques favorables au développement des hallucinations . . 181 

I. Action de diverses substances toxiques 183 

A — Protoxide d'azote 184 

5 — Opium 1S6 

C — Liqueurs alcooliques. 190 

D — Substances narcotiques. .^ 199 

II. Hallucinations sans désordre intellectuel (apparent). 209 

III. État intermédiaire à la veille et au sommeil. . . . 224 

IV. Congestions cérébrales • 285 

V. Excitation fébrile. 298 

VI. Affections convulsives 303 

VII. Causes débilitantes. Privations : la faim , la soif. Le 
froid 308 

CHAPITRE III .315 

§ I. Hallucinations chez les aliénés ib. 

§ II. Résumé des deuxième et troisième chapitres. . . 350 

CHAPITRE IV. — Opinions des auteurs pouvant se rap- 
porter aux idées émises précédemment 357 

§ I. Pinel . 358 

§ II. Esquirol 362 

§ m. M. Leuret 373 

§ IV. M. Lélut 379 

§ V. M. Baillarger 384 

TROISIÈME PARTIE. 

THÉRAPEUTIQUE 389 

§ I. Considérations générales 391 

§11, Essais thérapeutiques. . . ' 400 

FIN DE LA TABLIi. 



PREMIÈRi: PARTIE. 



HISTORIQUE. 



PREMIÈRE PARTIE. 



HISTORIQUE. 



Comme l'indique suffisamment le titre de cet 
ouvrage, c'est à l'occasion du hachisch, ou du moins 
de l'influence qu'exerce cette substance sur les fa- 
cultés intellectuelles, qu'a été composé le travail 
que je livre au public. 

C'est tout au plus si le hachisch est connu , 
même de nom, dans le monde médical. M. Aubert- 
Roche, dans son livre : De la Peste, ou Typhus 
d'Orient (iS/Jo), avait déjà appelé sérieusement 
Tattention sur le hachisch. En 1841 , dans mon 
mémoire sur le traitement des hallucinations par 
le datura stramonium, je m'attachai à faire con- 



naître sommairement les efï'ets physiologiques de 
cette substance. C'est par moi-même, et non pas 
seulement par le rapport d autrui, que j'avais appris 
à connaître les effets du hachisch. Au resle, il n'y 
a pas deux manières de les étudier : l'observation , 
en pareil cas, lorsqu'elle s'exerce sur d'autres que 
nous -mêmes j n'atteint que des apparences qui 
n'apprennent absolument rien , on peuvent faire 
tomber dans les plus grossières erreurs. 

Une fois pour toutes, et dès en commençant , je 
tenais à faire cette observation , dont nul ne con- 
testera la justesse. L'expérience personnelle est ici 
le critérium de la vérité. Je conteste à quiconque 
le droit de parler des effets du hachisch , s'il ne 
parle en son nom propre, et s'il n'a été à même de 
les apprécier par un usage suffisamment répété. 

Que l'on ne s'étonne pas de m'entendre parler 
ainsi. Depuis mon voyage en Orient, les effets du 
hachisch ont été pour moi l'objet d'une étude sé- 
rieuse, persévérante. Autant que j'ai pu^ et de 
toutes manières (un grand nombre de confrères, 
que je pourrais nommer ici , me rendront ce té- 
moignage), je me suis efforcé d'en répandre la 
connaissance dans le public médical. Mes paroles 
ont été souvent accueillies avec incrédulité; mais 
cette incrédulité a cessé toutes les fois que, sur- 
montant certaines craintes , bien naturelles du 
reste, on a suivi mon exemple , et qu'on a eu le 
courage de \oir par soi-même. 

Tous ceux qui ont visité l'Orient savent combien 



l'usage du hachisch est répandu, parmi les Arabes 
surloul, chez lesquels il est devenu un besoin non 
moins impérieux que l'opium chez les Turcs, les 
Chinois, et les liqueurs alcooliques chez les 
peuples de l'Europe. 

Hachisch est le nom de la plante dont le prin- 
cipe actif forme la base des diverses préparations 
enivrantes usitées en Egypte , en Syrie et géné- 
ralement dans presque toutes les contrées orien- 
tales. Cette plante est commune dans l'Inde et 
dans l'Asie méridionale, où elle vient sans culture. 
C'est une espèce de chanvre qui diffère très peu de 
notre chanvre d'Europe. Les botanistes l'ont nommé 
Cannabis indica. « Si l'on examine, » dit M. Aubert 
qui, comme nous, a étudié le hachisch sur les lieux ; 
« si l'on examine les feuilles, les fleurs et les graines 
de cette plante, on croira reconnaître un chanvre 
venu dans quelque terre maigre. Le hachisch est de 
la même famille et du même genre.... Les feuilles 
sont opposées, pétiolées^ à cinq divisions profondes 
et aiguës. Les fleurs sont peu apparentes. Les mâles 
et les femelles existent comme dans le chanvre 
ordinaire. Le fruit est une petite capsule contenant 
une seule graine. Le calice des mâles est à cinq 
divisions, à cinq étamines; celui des femelles est 
d'une seule pièce. La racine est pivotante. La dif- 
férence qui existe entre le chanvre et le hachisch 
est dans la tige : ce dernier a seulement une hau- 
teur de deux à trois pieds au plus. Sa tige n'est pas 
unique, mais rameuse depuis le pied. Les l)ranches 



- 6 — 

sont alternes; on ne trouve pas sur la tige ces fila- 
ments (jue l'on rencontre sur le chanvre. L'odeur 
que répand le hachisch est moins forte que celle 
du chanvre; elle a quelque chose de particu- 
lier (i). » 

Ajoutons que la filasse du hachisch est trop 
grossière pour être facilement employée par les 
cordiers. 

Tout porte à croire que l'espèce de chanvre na- 
turalisée en Europe a été importée de Chine. Le 
chanvre se trouve dans la Russie asiatique, jus- 
qu'aux frontières des deux empires , dans le gou- 
vernement d Irkontok. La plante n'a pas dégénéré 
en passant au nord de l'Altaï. Les étés de la Sibérie 
lui conviennent très bien, et suffisent pour amener 
sa graine à une complète maturité. Gomme elle ne 
diffère point de celle que nous cultivons en Europe, 
on ne peut méconnaître que l'une et l'autre vien- 
nent de la même terre natale , et cette terre ne 
peut être que la Chine ou quelque autre contrée 
méridionale. 

La préparation du hachisch la plus commune, et 
qui sert en quelque sorte de principal condiment 
à presque toutes les autres, c'est Yextrait gras, La 
manière de l'obtenir est fort simple : on fait bouillir 
les feuilles et les fleurs de la plante avec de l'eau 
k laquelle on a ajouté une certaine quantité de 
beurre frais ; puis , le tout étant réduit, par éva- 

(1) De la Peste, p. 217. 



— 7 — 

poration, à la consistance d'iiu sirop, on passe dans 
un linge. On obtient ainsi le beurre chargé du 
principe actif et empreint d'une couleur verdâtre 
assez prononcée. Cet extrait.^ qui ne se prend ja- 
mais seul, à cause de son goût vireux et nauséabond, 
sert à la confection de différents électuaires , de 
pâtes ; d'espèces de nougats , que l'on a soin d'aro- 
matiser avec de l'essence de rose ou de jasmin , 
afin de masquer l'odeur peu agréable de l'extrait 
pur. L'électuaire le plus généralement employé est 
celui que les Arabes appellent Dawamesc. Sa cou- 
leur et sa consistance lui donnent un aspect peu 
agréable, et qui inspire toujours quelque répu- 
gnance, du moins à nous autres Européens, que le 
talent de nos confiseurs rend nécessairement fort 
difficiles. Cependant il est agréable au goût , sur- 
tout lorsqu'il est fraîchement préparé ; avec le 
temps, il a l'inconvénient de devenir un peu rance. 
Toutefois il ne perd aucune de ses propriétés : j'en 
possède qui a été préparé il y a bien une dizaine 
d'années, et qui a conservé toute son énergie. Dans 
le but d'obtenir des effets que les Arabes recher- 
chent avec ardeur , à cause des excès auxquels ils 
se livrent, on mêle à cet électuaire différentes sub- 
stances aphrodisiaques , telles que la cannelle , le 
gingembre, le girofle, peut-être bien aussi, comme 
M. Aubert-Roche paraît être porté à le croire , la 
poudre de cantharides. J'ai entendu dire à plu- 
sieurs personnes qui avaient voyagé dans l'Inde 
qu'on n'y trouvait jamais du hachisch pur , mais 



— 8 — 

toujours mélangé avec les substances que nous 
nommions tout-à-l'heure , ou même avec de To- 
pium , de l'extrait de datura et autres substances 
narcotiques. On conçoit que le mélange de ces dif- 
férentes substances avec le hachisch en varie sin- 
gulièrement les effets. 

Les feuilles du hachisch peuvent se fumer avec 
le tabac ; quand elles sont récemment cueillies , 
elles ont une action rapide et énergique : elles 
semblent perdre toutes ou presque toutes leurs 
propriétés en se desséchant. Elles servent encore 
à la préparation d'une espèce de bière dont les 
effets sont trop violents pour n'être pas dangereux. 
M. Aubert l'a vue produire des accès de fureur. 

J'ai dit que le dawamesc était la préparation la 
plus usitée , et dont les effets étaient le plus cer- 
tains. C'est aussi celle qu'il est le plus facile de se 
procurer , et qu'on a le moins à craindre de voir 
s'altérer en la faisant venir d'Orient. C'est du da- 
wamesc que j'ai le plus souvent fait usage. 

Son action est loin d'être la même pour tous les 
individus. A dose égale, elle peut produire des 
effets extrêmement variés , du moins sous le rap- 
port de leur intensité , suivant les individus. Je ne 
puis dire précisément quels tempéraments, quelles 
constitutions ressentent plus vivement son in- 
fluence. En général, les individus à tempérament 
bilieux-sanguin m'ont paru les plus impression- 
nables. Rien ne me fait croire que le hachisch ait 
une action plus prononcée sur les femmes que sur 



-- 9 - 
les hommes. J'ai rencontré quelques personnes sur 
lesquelles le hachisch semblait n'avoir aucune ac- 
tion. Toujours est-il qu'elles résistaient à des doses 
qui , chez d'autres, auraient produit des effets très 
intenses. J'ai acquis la certitude qu'avec une cer- 
taine énergie de volonté, on pouvait arrêter ou 
du moins diminuer considérablement ces effets , 
comme on maîtrise un mouvement de colère. Nous 
verrons, par la suite, combien ils peuvent êlre 
modifiés par les circonstances extérieures, parles 
impressions qui nous viennent du dehors, par la 
disposition d'^'sprit dans laquelle on se trouve. 

Il faut prendre le hachisch à jeun, ou dti moins 
plusieurs heures après avoir mangé ; sans cela, ses 
effets sont très incertains, ou tout à-fait nuls. Le 
café paraît aider à leur développement, comme il 
abrège leur durée, en les rendant momentanément 
plus intenses. 

En général, il ne faut guère moins de la grosseur 
d'une noix de dawamesc , c'est-à-dire environ 
.3o grammes, pour obtenir quelques résultais. 
Avec la moitié ou seulement le quart de cette dose, 
on éprouvera une gaieté plus ou moins vive , ou 
même un peu de fou rire ; mais ce n'est qu'avec 
une dose beaucoup plus élevée qu'on obtiendra les 
effets que l'on désigne généralement dans le Levant 
sous la dénomination italienne de fantasia. 

On ne saurait douter que les effets du hachisch 
n'aient été connus dans la plus haute antiquité. 
M. Vircy, dans un mémoire plein d'une judicieuse 



— 10 — 

érudition, inséré au Bulletin de Pharmacie (année 
] 8o3), a prouvé que le Cannabis indica était bien vé- 
ritablement le népenthès d'Homère. Diodore de 
Sicile f i) nous apprend que les Egyptiens allèguent 
différents témoignages du séjour d'Homère parmi 
eux , mais particulièrement le breuvage qu'il fait 
donner par Hélène à Télémaque , chez Ménélas , 
pour lui faire oublier ses maux; car ce népenthès 
que le poëte feint qu'Hélène a reçu de Polymneste, 
femme de Thoon , à Thèbes, en Egypte, n'est autre 
que ce fameux remède usité chez les femmes de 
Diospolis, et qui a fait dire d'elles qu'elles avaient 
seules le secret de dissiper la colère et le chagrin. 
Dans le moyen-âge, le parti que certains princes 
du Liban surent tirer des propriétés du hachisch 
tient vraiment du merveilleux. 
' Le voyageur Marc Paul, dit M. Sylvestre de 
Sacy, nous apprend que le Vieux de la montagne 
faisait élever des jeunes gens choisis parmi les 
habitants les plus robustes des lieux de sa domi- 
nation, pour en faire les exécuteurs de ses bar- 
bares arrêts. Toute leur éducation avait pour- 
objet de les convaincre qu'en obéissant aveuglé- 
ment aux ordres de leur chef, ils s'assuraient après 
leur mort la jouissance de tous les plaisirs qui 
peuvent flatter les sens. Pour parvenir à ce but, 
ce prince avait fait faire auprès de son palais des 
jardins délicieux. Là , dans des pavillons décorés 

(i) Livre I, section 2. 



— 11 — 

de tout ce que le luxe asiatique peut imaginer de 
plus riche et de plus brillant, habitaient de jeunes 
beautés uniquement consacrées aux plaisirs de 
ceux auxquels étaient destinés ces lieux enchan- 
teurs. C'était là que les princes ismaéliens (i) fai- 
saient transporter de temps à autre les jeunes gens 
dont ils voulaient faire les ministres aveugles de 
leurs volontés. Après leur avoir fait avaler un breu- 
vage qui les plongeait dans un profond sommeil et 
les privait pour quelque temps de l'usage de toutes 
leurs facultés, ils les faisaient introduire dans ces 
pavillons , dignes des jardins d'Armide. A leur 
réveil, tout ce qui frappait leurs oreilles et leurs 
yeux les jetait dans un ravissement qui ne laissait 
à la raison aucun empire dans leur âme....» Ce 
breuvage merveilleux n'était autre, dit Jourdain, 
que le hachisch, dont le chef de la secte connais- 
sait les vertus, et dont l'usage ne se répandit que 
dans les siècles postérieurs. 

M. Sylvestre de Sacy a démontré, en s'appuyant 
sur différents textes arabes , que le mot assassin 
était la corruption du mot hachischin, et qu'il avait 
été donné aux Ismaéliens parce qu'ils faisaient 
usage d'une liqueur enivrante appelée hachisch. 
«L'ivresse par le hachisch, dit Michaud, jette dans 
une sorte d'extase pareille à celle que les Orien- 
taux éprouvent par l'usage de l'opium ; et d'après 

(1) Selon Jourdain, les Ismaéliens s'appelaient encore Bathé- 
miens, Nazzariens, Molaheds et Hachischins. 



— 12 — 

le témoignage d'un grand nombre de voyageurs, 
on peut assurer que les hommes tombés dans cet 
état de délire s'imaginent jouir des objets ordi- 
naires de leurs vœux, et goûter une félicité dont 
l'acquisition leur coûte peu, mais dont l'usage trop 
souvent répété altère l'organisation animale et 
conduit au marasme et à la mort... Ceux qui se 
livrent à cet usage sont encore aujourd'hui appelés 
Hachischinsou Hachaschins; et ces deux expressions 
font voir pourquoi les Ismaéliens ont été nommés 
par les historiens latins des croisades tantôt assis- 
sini, tantôt assassini.yj 

On connaît le dévouement fanatique que les 
princes ismaéîiens savaient inspirer à leurs sujets 
au moyen des illusions dont ils les environnaient. 
Ce dévouement ne reculait devant aucun obstacle, 
devant aucun sacrifice. Sur un signe de la volonté 
du maître, les Hachischins se précipitaient du haut 
d'une tour, se jetaient dans les flammes, s'enfon- 
çaient un poignard dans le cœur, ou bien allaient 
h travers tous les périls, des obstacles de toutes 
sortes, frapper au milieu de leurs palais, sur leur 
divan, et entourés de leurs gardes, les chefs ennemis 
que le maître avait désignés a leurs coups. 

Sauvages (i) décrit de la manière suivante les 
efl'ets produits par une espèce d'électuaire usité 
dans l'Inde, et dans la composition duquel entre le 
chanvre indien, a Qq raconte, dit-il, plusieurs 

(1) Nofiolmitc. — Paraphrosynie magique. Bdirmm maçp'cnm. 



choses fabuleuses sur la verUi de ce philtre : on 
prétend , par exemple , que son effet est d'aveugler 
un mari j lorsqu'un adultère estpret à entrer dans son 
lit pour séduire sa femme. Miûs Kern p fer a vu plu- 
sieurs de ces faits; tels sont les suivants : Dans le 
Malabar, beaucoup de vierges, belles , bien arran- 
gées , et tirées du temple des brachmanes , viennent 
en public pour apaiser le dieu qui préside à l'a- 
bondance et au beau temps ; lorsque le prêtre lit 
la formule des prières contenues dans les livres 
sacrés, ces filles commencent à danser, à sauter en 
faisant des cris, à fatiguer leur corps, à tourner 
leurs membres et leurs yeux, à jeter de l'écume et 
à faire des actions horribles... On reconduit ensuite 
ces brachmanes fatiguées dans le temple ; on les 
fait coucher, et, leur ayant don né une autre potion , 
pour émousser la force de la première, on les fait 
voir une heure après au peuple, saines d'esprit, 
pour que la troupe des gentils sache qu'elles sont 
délivrées des génies et qu'elle croie que l'idole 
[Wistnu) est apaisée. 

Kempfer lui-même reçut , dans un repas de ses 
amis qui l'acceptèrent de même, un bol d'un élec- 
tuaire qui leur avait été donné par ceux de Ben- 
gale. Quand ils l'eurent avalé, ils furent singuliè- 
rement réjouis; ils se mirent à rire et à s'embrasser; 
quand la nuit vint, ils montèrent à cheval, et il 
leur semblait qu'ils volaient dans les airs, sur les 
ailes de Pégase, et qu'ils étaient entourés dos cou- 
. leurs de plusieurs arcs»en-ciel. Arrives chez eux, 



. — 14 — 

ils mangèrent avec un appétit dévorant ce qu'on 
leur donnait, el le lendemain ils se trouvèrent 
sains de corps et d'esprit. » 

En 1841, lorsque je publiai mon mémoire sur 
les hallucinations, je n'avais pu encore étudier les 
effets du hachisch que d'une manière imparfaite. 
Depuis, je me suis livré à un grand nombre d'expé- 
riences sur moi-même et sur quelques personnes 
(entre autres plusieurs médecins) que je suis par- 
venu, ce qui n'est pas toujours facile, à décider à 
en prendre. Dans le cours de cet ouvrage, j'aurai 
occasion d'en faire connaître les résultats princi- 
paux. Toutefois je puis dès à présent donner ici 
le récit de deux fantasia^ les plus complètes que 
j'aie pu observer sur autrui. Pour la première, je 
transcrirai, mot pour motj, les notes qui m'ont été 
remises par la personne qui en fait le sujet. On 
y remarquera un certain désordre de rédaction 
que je n'ai pas voulu corriger ; elles ont été écrites 
peu après l'accès , dont elles se ressentent encore 
un peu. 

« Jeudi 5 décembre J'avais pris du hachisch , 

j'en connaissais les effets, non par expérience, 
mais par ce qu'une personne qui avait visité l'Orient 
m'en avait dit, et j'attendais, tranquille, l'heureux 
délire qui devait s'emparer de moi. Je me mis à 
table, je ne dirai pas, comme quelques personnes, 
après avoir savouré cette pâte délicieuse , car elle me 
parut détestable, mais après l'avoir avalée avec 
quelques efforts. En mangeant des huîtres, il me 



— 15 — 

prit un accès de fou rire qui se calma bientôt lors- 
que je reportai mon attention sur deux autres per- 
sonnes qui, comme moi, avaient voulu goûter de la 
substance orientale, et qui voyaient déjà une tête 
de lion dans leur assiette. Je fus assez calmejusqu'à 
la fin du dîner ; alors je pris une cuillère et me mis 
en garde contre un compolier de fruits confits avec 
lequel je me supposais un duel, et je quittai la 
salle à manger en éclatant de rire. Bientôt j'éprou- 
vai le besoin d'entendre , de faire de la musique ; 
je me mis au piano, et je commençai à jouer un air 
du Domino noir ; je m'interrompis au bout de quel- 
ques mesures , car un spectacle vraiment diabolique 
s'offrit à mes yeux : je crus voir le portrait de mon 
frère, qui était au-dessus du piano , s'animer et me 
présenter une queue fourchue, toute noire, et ter- 
minée par trois lanternes, une rouge, une verte et 
une blanche. Cette apparition se présenta plusieurs 
fois à mon esprit dans le courant de la soirée. 
J'étais assise sur un canapé : « Pourquoi, m'écriai-je 
» tout-à-coup, me clouez-vous les membres? Je sens 
»que je deviens de plomb. Ah! comme je suis 
» lourde! » On me prit les mains pour me faire lever, 
et je tombai lourdement par terre; je me proster- 
nai à la manière des musulmans, en disant : Mon 
père, je m'accuse, etc. , comme si je commençais une 
confession. On me releva, et il se fît en moi un 
changement subit. Je pris une chaufferette pour 
danser la polka ; j'imitai par le geste et la voix quel- 
ques acteurs, et entre autres Ravel et Grasset, que 



— 16 — 
j'avais vus, peu de jours auparavant dans l'Étour- 
neau. Du théâtre, ma pensée me transporta au bal 
de rOpéia ; le monde, le bruit, les lumières, 
m'exaltèrent au plus haut point; après mille dis- 
cours incohérents, en gesticulant, criant comme 
tous les masques que je croyais voir, je me dirigeai 
vers la porte d'une chambre voisine qui n'était pas 
éclairée. 

» Alors il se passa en moi quelque chose d'affreux : 
j'étouffais, je suffoquais, je tombais dans un puits 
immense , sans fin , le puils de Bicêtre. Comme un 
noyé qui cherche son salut dans un faible roseau 
qu'il voit lui échapper, de même je voulais m'at- 
lâcher aux pierres qui entouraient le puits; mais 
elles tombaient avec moi dans cet abîme sans fond. 
Cette sensation fut pénible; mais elle dura peu, car 
je criai : Je tombe dans un puits, et l'on me ramena 
dans la pièce que j'avais quittée. Mapremière parole 
fut celle-ci : Suis-je sotte ! je prends cela pour un 
puits , et je suis au bal de l'Opéra. Je me heurtai 
contre un tabouret ; il me sembla que c'était un 
masque qui, couché par terre, dansait d'une façon 
inconvenante, et je priai un sergent de ville de l'ar- 
rêter. Je demandai àboire; on fit chercher un citron 
pour faire de la limonade, et je recommandai à la 
bonne de ne pas le prendre aussi jaune que sa 
figure, qui me paraissait couleur orange. 

» Je passai subitement mes mains dans mes che- 
veux ; je sentais des millions d'insectes me dévorer 
la tête ; j'envoyai chercher mon accoucheur, qui était 



— 17 — 
en ce momen t près de madame B*'^', pour délivrer la 
femelle d'un de ces insectes qui était en mal d'en- 
fant et avait choisi pour lit de douleur le troisième 
cheveu à gauche de mon front : après un travail 
pénible, l'animal mit au monde sept petites créa- 
tures. Je parlai de personnes que je n'avais pas vues 
depuis plusieurs années, je rappelai un dîner où 
j'assistai, il y a cinq ans, en Champagne ; je voyais 
les personnages : le général H**^ servait un poisson 
entouré de fleurs ; il avait à sa gauche M. K*'* ; ils 
étaient devant mes yeux, et, chose inouï e, je sentais 
que j'étais chez moi , que tout ce que je voyais s'é- 
tait passé dans un temps éloigné ; cependant ils me 
paraissaient là. Qu'éprouvais-je donc? 

» Mais ce fut un bonheur enivrant, un délire que 
le cœur d'une mère peut seul comprendre, lorsque 
je vis mon enfant , mon bien-aimé fils dans un ciel 
bleu et argent. Il avait des ailes blanches bordées 
de rose; il me souriait et me montrait deux jolies 
dents blanches dont je guettais la naissance avec 
tant de sollicitude; il était environné de beaucoup 
d'enfanls qui comme lui avaient des ailes et volti- 
geaient dans ce beau ciel bleu; mais mon fils était le 
plus beau; certes , il n'y eut jamais une plus pure 
ivresse; il me souriait et tendait ses petits bras 
comme pour m'appeler à lui. Cependant cette douce 
vision s'évanouit comme les autres, et je tombai du 
haut du ciel que le hachisch m'avait fait entrevoir 
dans le pays des lanternes. C'était un pays où les 

hommes, les maisons, les arbres , les rues étaient 

2 



— 18 — 
des lanternes exactement pareilles aux verres de cou- 
leur qui éclairaient les Champs-Elysées le 29 juil- 
let dernier. Cela me rappelait aussi le ballet de 
Chao-Kang que j'avais vu au théâtre nautique, étant 
enfant. Ces lanternes marchaient , dansaient, s'a- 
gitaient sans cesse, et au milieu apparaissaient plus 
brillantes que les autres les trois lanternes qui ter- 
minaient la prétendue queue de mon frère; je voyais 
surtout une lumière qui dansait sans cesse devant 
mes yeux (elle était causée par la flamme du charbon 
déterre qui brûlait dans la cheminée). On couvrit 
le feu avec de la cendre. Oh ! dis-je, vous voulez 
éteindre ma lanterne, mais elle va revenir. En effet, 
la flamme vacilla de nouveau , et je vis danser ma 
lumière, qui devint verte, de blanche qu'elle était. 
» Mes yeux étaient toujours fermés par une sorte 
de contraction nerveuse ; ils me cuisaient beaucoup; 
j'en cherchai la cause, et je ne tardai pas à décou- 
vrir que mon domestique m'avait ciré les yeux avec 
de l'encaustique et qu'il me les frottait avec une 
brosse ; c'était un motif plus que suffisant pour ex- 
pliquer le malaise que j'éprouvais à cet endroit. 

» Je buvais un verre de limonade , puis tout- à- 
coup je ne saurais dire à propos de quoi l'imagina- 
tion, ma gracieuse fée, me transporta en pleine Seine 
aux bains Ouarnier. Je voulus nager et j'éprouvais 
encore un moment de cruelle émotion en me sen- 
tant enfoncer sous l'eau ; plus je voulais crier, plus 
j'avalais de l'eau , lorsqu'une amie vint à mon secours 
et me ramena à la surface ; j'entrevois par les toiles 



— 19 — 

du bain mon frère, qui se promenait sur le pont 
des Arts. 

» Vingt fois je fus sur le point de commettre des 
indiscrétions ; mais je m'arrêtais en disant : — J'al- 
lais parler , mais il faut que je me taise. — Je 
ne puis décrire les mille idées fantastiques qui 
traversèrent mon cerveau pendant trois heures que 
je fus sous l'influence du liacliiscli ; — elles paraî- 
traient trop bizarres pour qu'on les croie sincères ; 
les personnes présentes doutaient parfois , et me 
demandaient si je ne me jouais d'elles ; car j'avais 
ma raison au milieu de cette étrange folie. Mes 
cris, mes chants, réveillèrent mon enfant, qui 
dormait sur les genoux de ma mère. Sa petite 
voix ^ que j'entendis pleurer, me rappela à moi- 
même, et je m'approchai de lui: je l'embrassai 
comme si j'eusse été dans mon état naturel. Crai- 
gnant quelque crise, on m'éloigna de lui, et je dis 
alors qu'il ne m'appartenait pas , que c'était l'en- 
fant d'une dame que je connais , qui n'en a pas et 
qui me l'envie toujours. Puis , j'allais faire des 
visites ; je causais , je faisais les demandes et les 
réponses ; j'allais au café , je demandais une glace, 
je trouvais que les garçons avaient l'air bêle, etc. 
Après bien des promenades, dans lesquelles j'avais 
rencontré M. tel ou tel , dont le nez s'allongeait dé 
mesurément , quoiqu'il fût déjà raisonnablement 
grand, j'entrai chez moi en disant : Oh ! voyez donc 
ce gros rat qui court dans la tete.de B**'. Au même 



— ÛO — 

irislant, le rat se gontle et devient aussi énorme 
que le rat qui figure dans la féerie des Sept Châ- 
teaux du Diable. Je le voyais , j'aurais juré que ce 
rat se promenait sur la lête où je l'avais si singu- 
lièrement placé, et je regardais le bonnet d'une 
dame présente ; je savais qu'elle était là réellement, 
tandis que B**^ n'était qu'un être imaginaire ; mais 
cependant je puis affirmer que je l'ai vu. » 

L'un de nos écrivains les plus distingués, M.Théo- 
phile Gautier , avait entendu parler des effets du 
hachisch. 11 me témoigna un vif désir de pouvoir 
en juger par lui-même, tout en avouant qu'il était 
peu disposé à y croire. Je m'empressai de le satis- 
faire, bien convaincu qu'il suffirait de quelques 
grammes de dawamesc pour faire bonne et prompte 
justice de ses préventions. En effet, l'action du 
hachisch fut vive et saisissante , d'autant plus que 
celui qui l'éprouvait la redoutait moins et était, 
pour ainsi dire, pris à l'improviste. 

M. ïh. Gautier rendit compte dans un journal 
[la Presse) des principaux épisodes de la fantasia 
à laquelle il avait pris part. Le hachisch ne pouvait 
trouver un plus digne interprèle que la poétique 
imagination de M. Gautier ; ses effets ne pouvaient 
être peints avec des couleurs plus brillantes , et 
j'oserais dire plus locales. Est-il besoin d'ajouter 
que l'éclat du style , et peut-être aussi un peu 
d'exagération dans la forme, ne doivent nullement 
mettre en défiance contre la véracité de l'écrivain, 



-^ 21 — 

qui, en définitive, ne fait qu'exprimer des sensa- 
tions familières à ceux qui ont quelque expérience 
du hachisch ? 

« De tout temps, dit M. Th. G**', les Orientaux , 
à qui leur religion interdit l'usage du vin , ont 
cherché à satisfaire, par diverses préparations, ce 
besoin d'excitation intellectuelle commun à tous 
les peuples, et que les nations de l'Occident con- 
tentent au moyen de spiritueux et de boissons 
fermentées. Le désir de l'idéal est si fort chez 
l'homme, qu'il tâche, autant qu'il est en lui, de 
relâcher les liens qui retiennent l'âme au corps-, 
et comme l'extase n'est pas à la portée de toutes 
les natures, il boit de la gaieté, il fume de l'oubli 
et mange de la folie, sous la forme du vin, du 
tabac et du hachisch. — Quel étrange problème ! 
un peu de liqueur rouge, une bouffée de fumée, 
une cuillerée d'une pâte verdâtre, et lame, cette 
essence impalpable, est modifiée à l'instant! Les 
gens graves font mille extravagances ; les paroles 
jaillissent involontairement de la bouche des si- 
lencieux : Heraclite rit aux éclats, et Démocrite 

pleure ! 

. . . Au bout de quelques minutes, un en- 
gourdissement général m'envahit! Il me sembla 
que mon corps se dissolvait et devenait transpa- 
rent. Je voyais très nettement dans ma poitrine (i) 

(1) Un jeune médecin croyait voir le fluide nerveux circuler 
dans les ramifications du plexus solaire. 



22 - 

le hachisch que j'avais mangé, sous la forme d'une 
émeraude d'où s'échappaient des millions de 
petites étincelles. Les cils de mes yeux s'allon- 
geaient indéfiniment, s'enroulant comme des fils 
d'or sur de petits rouets d'ivoire qui tournaient 
tout seuls avec une éblouissante rapidité. Autour 
de moi, c'étaient des ruissellements et des écroule- 
ments de pierreries de toutes couleurs, des ra- 
mages sans cesse renouvelés , que je ne saurais 
mieux comparer qu'aux jeux du kaléidoscope; je 
voyais encore mes camarades à certains instants, 
mais défigurés, moitié hommes, moitié plantes, 
avec des airs pensifs d'ibis, debout sur une patte 
d'autruche, battant des ailes, si étranges que je 
me tordais de rire dans mon coin, et que, pour 
m'associer à la bouffonnerie du spectacle, je me 
mis à lancer mes coussins en l'air, les rattrapant 
et les faisant tourner avec la rapidité d'un jongleur 
indien. L'un de ces messieurs m'adressa en italien 
un discours que le hachisch, par sa toute-puis- 
sance, me transposa en espagnol. Les demandes 
et les réponses étaient presque raisonnables, et 
coulaient sur des choses indifférentes, des nou- 
velles de théâtre ou de littérature. 

»Le premier accès touchait à sa fin. Après quel- 
ques minutes, je me retrouvai avec tout mon sang- 
froid, sans mal de tête, sans aucun des symptômes 
qui accompagnent l'ivresse du vin , et fort étonné 
de ce qui venait de se passer. — Une demi-heure y 
s'était à peine écoulée que je retombai sous l'em- 



~ 23 — 

pire du hachisch. Cette fois , la vision fut plus 
compliquée et plus extraordinaire. Dans un air 
confusément lumineux voltigeaient, avec un four- 
millement perpétuel, des milliards de papillons 
dont les ailes bruissaient comme des éventails. 
De gigantesques fleurs au calice de cristal , d'é- 
normes passeroses, des lits d'or et d'argent mon- 
taient et s'épanouissaient autour de moi , avec une 
crépitation pareille à celle des bouquets de feux 
d'artifice. Mon ouïe s'était prodigieusement déve- 
loppée: j'entendais le bruit des couleurs. Des sons 
verts, rouges, bleus, jaunes, m'arrivaient par ondes 
parfaitement distinctes. Un verre renversé, un 
craquement de fauteuil, un mot prononcé bas, 
vibraient et retentissaient en moi comme des 
roulements de tonnerre; ma propre voix me sem- 
blait si forte que je n'osais parler , de peur de ren- 
verser les murailles ou de me faire éclater comme 
une bombe. Plus de cinq cents pendules me chan- 
taient l'heure de leurs voix flûtées , cuivrées, ar- 
gentines. Chaque objet effleuré rendait une note 
d'harmonica ou de harpe éolienne. Je nageais 
dans un océan de sonorité, où flottaient, comme des 
îlots de lumière , quelques motifs de Lueia et du 
Barbier. Jamais béatitude pareille ne m'inonda de 
ses effluves; j'étais si fondu dans le vague, si 
absent de moi-même, si débarrassé du moi, cet 
odieux témoin qui vous accompagne partout, que 
j'ai compris pour la première fois quelle pouvait 
être l'existence des esprits élémentaires, des anges 



- ûli — 

oA dos àmcs séparées du corps. J'étais comme une 
éponge au milieu de la mer : à chaque minute, des 
flots de bonheur me traversaient, entrant et sor- 
tant par mes pores; car j'étais devenu perméable , 
et jusqu'au moindre vaisseau capillaire, tout mon 
être s'injectait de la couleur du milieu fantastique 
où j'étais plongé. Les sons, les parfums, la lumière, 
m'arrivaient par des multitudes de tuyaux minces 
commodes cheveux, dans lesquels j'entendais siffler 
des courants magnétiques. — A mon calcul, cet 
état dura environ trois cents ans, car les sensations 
s'y succédaient tellement nombreuses et pressées 
que l'appréciation réelle du temps était impossible. 
— L'accès passé, je vis qu'il avait duré un quart 
d'heure. 

» Ce qu'il y a de particulier dans l'ivresse du ha- 
chisch , c'est qu'elle n'est pas continue; elle vous 
prend et vous quitte, vous monte au ciel et vous 
remet sur terre , sans transition. — Comme dans la 
folie , on a des moments lucides. — Un troisième 
accès, le dernier et le plus bizarre termina ma 
soirée orientale : dans celui-ci , ma vue se dédou- 
]^\^^ — Deux images de chaque objet se refléchis- 
saient sur ma rétine et produisaient une symétrie 
complète; mais bientôt la pâte magique , tout-à-fait 
digérée , agissant avec plus de force sur mon cer- 
veau, je devins complètement fou pendant une 
heure. Tous les songes pantagruéliques me passèrent 
par la fantaisie : caprimulges, coquesigrues, oysons 
bridés, licornes, griffons, cochemards, toute la mé- 



— 25 — 

nagerie dos revos monstrueux (roUail, sautillait, 

voletait, glapissait par la chambre Les visions 

devinrent si baroques que le désir de les dessiner 
me prit, el que je fis en moins de cinq minutes le 
portrait du docteur "'*, tel qu'il m'apparaissait, assis 
au piano, habillé en Turc, un soleil dans le dos de sa 
veste. Les notes sont représentées s'échappant du 
clavier , sous forme de fusées et de spirales capri- 
cieusement tirebouchonnées (i). Un autre croquis 
portant cette légende , — im animal de l'avenir , — 
représente une locomotive vivante avec un cou de 
cygne terminé par une gueule de serpent, d'où jail- 
lissent des flots de fumée avec des pattes mons- 
trueuses, composées de roues et de poulies ; chaque 
paire de pattes est accompagnée d'une paire d'ailes, 
et, sur la queue de l'animal, on voit le Mercure an- 
tique qui s'avoue vaincu malgré ses talonnières. 
Grâce au hachisch , j'ai pu faire d'après nature le 
portrait d'un farfadet. Jusqu'à présent , je les en- 
tendais seulement geindre et remuer la nuit, dans 
mon vieux bufîet. 

» Mais voilà bien assez de folies. Pour raconter 
tout entière une hallucination du hachisch , il fau- 
drait un gros volume, et un simple feuilletoniste ne 
peut se permettre de recommencer l'Apocalypse.» 

(1) En effet, il est remarquable combien, dans le hachisch, 
l'esprit est porté à transformer toutes ses sensations , à les revêtir 
de formes palpables, tangibles, à les matérialiser, pour ainsi dire ! 



DEUXIÈME PARTIE. 



PHYSIOLOGIE. 



DEUXIEME PARTIE. 

PHYSIOLOGIE. 



INTRODUCTION. 

La curiosité seule m'avait d'abord porté à expé- 
rimenter par moi-même les effets du hachisch. Un 
peu plus tard, je n'ai aucune difficulté à en faire 
l'aveu , je me défendais mal contre le souvenir.ir- 
ritant des sensations dont je lui avais été redevable; 
mais qu'il me soit permis d'ajouter que, dès le prin- 
cipe, j'étais mil, encore , par des motifs d'un autre 
ordre. Voici ces motifs : 

J'avais vu dans le hachisch , ou plutôt dans son 
action sur les facultés morales, un moyen puissant , 
unique, d'exploration en matière de pathogénie 
mentale ; je m'étais persuadé que par elle on devait 
pouvoir être inilié aux mystères de l'aliénation, 
remonter à la source cachée de ces désordres si 



-. 30 — 

nombreux, si variés, si étranges qu'on a l'habitude 
de désigner sous le nom collectif de folie. 

Il se peut que l'on trouve qu'il y a une hardiesse 
présomptueuse à m'exprimer avec cette assurance 
sur un sujet que, en général , les hommes dits po- 
sitifs évitent même d'aborcîer, le reléguant dans le 
domaine d'une nuageuse métaphysique. 

Cettejiardiesse, que j'avoue, les recherches con- 
sciencieuses auxquelles ce travail est consacré la 
légitimeront, j'espère, car on verra qu'elle se fonde, 
non sur des raisonnements , des inductions dont il 
est toujours permis de se défier , mais sur des faits 
que nul doute, nulle incertitude ne saurait atteindre, 
sur des faits simples et évidents d'observation inté- 
rieure. 

Ainsi qu'on pourra en juger par la suite , je n'ai 
eu besoin que de décalquer, en quelque sorte , les 
principaux phénomènes du délire (i) sur ceux dé- 
veloppés par le hachisch, appliquant à ceux-là le 

(1) J'emploie indifféremment les mots délire, folie, aliénation 
mentale, pour désigner les désordres de l'esprit. Je ne méconnais 
point les nombreuses différences qui distinguent , au point de vue 
svmptomatologique et thérapeutique, le délire proprement dit et la 
folie ; mais , au point de vue psychique , nous devons reconnaître 
que ces différences n'existent pas. Les causes, les symptômes ou 
signes extérieurs peuvent varier ; la nature psychique intrinsèque 
est essentiellement la même , sous quelque forme , aiguë ou chro- 
nique , partielle ou générale , que les troubles de l'âme se pré- 
sentent. 



— 31 - 

mode d'explication que l'examen de ce qui se pas- 
sait en moi me fournissait pour ceux-ci. 

De cette manière, et guidé exclusivement par 
l'observation , mais par ce genre d'observation qui 
ne relève que de la conscience ou du sens intime, 
j'ai cru pouvoir remonter à la source primitive de 
tout phénomène fondamental du délire. 

11 en est un qui m'a paru être le fait primitif et gé- 
nérateur ào, tous les autres : 

Je l'ai appelé fait primordial. 

En second lieu, j'ai du admettre, pour le délire 
en général , une nature psychologique, non pas seu- 
lement analogue , mais absolument identique avec 
celle de l'état de rêve. 

Cette identité de nature qui échappe à l'observa- 
tion extérieure , c'est-à-dire qui ne s'exerce que sur 
autrui, est clairement constatée, je puis dire perçue 
par l'observation intime. 

Nous espérons éviter aux recherches que nous 
allons entreprendre la sécheresse et la stérilité, 
que l'on pourrait craindre, peut-être, puisqu'il 
s'agit de psychologie. 

De graves et nombreuses lacunes existent encore 
dans l'histoire des symptômes de l'aliénation men- 
tale. 

Beaucoup d'aliénistes ont , de leur scalpel inves- 
tigateur, interrogé les causes matérielles de la folie, 
cherché dans la profondeur des organes à découvrir 
le grain de sable qui enrayait la machine intellec- 
tuelle, ont enfin demandé à la disposition des mo- 



• - â^i — 

léeulos du cerveau l'explicalion des désordres de 
la pensée. 

La plupart ont décrit avec soin les symptômes 
variés à l'infini que leur avaient offerl les nombreux 
malades au milieu desquels ils avaient longtemps 
vécu ; mais je ne sache pas qu'aucun, en parlant 
de la folie , nous ait transmis le résultat de son ex- 
périence personnelle , l'ait décrite d'après ses per- 
ceptions et ses sensations propres. 

Il pouvait donc rester quelque chose à faire sous 
ce rapport. 

De plus, on connaît toute l'incertitude qui règne 
dans la thérapeutique des maladies mentales. En 
dévoilant le fait primitif, la lésion fonctionnelle 
primordiale d'où découlent comme autant de ruis- 
seaux d'une même source toutes les formes de la 
folie, j'espère en faire ressortir quelques enseigne- 
ments utiles relativement au meilleur mode de trai- 
tement de cette maladie. 

Je terminerai ce travail par le compte-rendu de 
quelques essais thérapeutiques tentés au moyen du 
hachisch. 

GÉNÉKALITJÉS PHYSIOLOGIQUES. 



Au nombre des facultés intellectuelles, il en est 
une à l'aide de laquelle nous pouvons étudier sur 
nous-mêmes le mécanisme de ces facultés à l'état 
physiologique; c'est la réflexion, ce pouvoir qu'a 



l'esprit (le se replier, en quelque sorte, sur lui- 
même, cette espèce de miroir dans lequel il peut 
se contempler à volonté, et qui lui rend fidèlement 
compte de ses mouvements les plus intimes. 

Ce pouvoir nous fait défaut quand nos facultés 
sont troublées, quand l'anarchie est dans leur sein, 
quand il y a folie, en un mot. Nous savons que l'on 
pourrait indiquer quelques exceptions à cette règle; 
mais les aliénés qui peuvent réfléchir sur ce qui se 
passe dans leur for intérieur , sont rares , et d'ail- 
leurs ne se rencontrent que dans certains cas dé- 
terminés de folie. 

En outre, est-il bien sûr que nous soyons en état 
de comprendre ces malades quand ils nous font part 
de leurs observations ? Ne nous tiennent-ils pas, 
au contraire , un langage auquel nous sommes né- 
cessairement étrangers ? Comment déverseraient-ils 
dans notre sein les sentiments qui les agitent? 
Qu'avons-nous appris quand ils nous ont dit qu'un 
instinct irrésistible les entraîne , que telle idée 
extravagante les domine sans qu'ils puissent s'en 
rendre compte, et quoi qu'ils fassent pour s'en dé- 
livrer, que leurs pensées se succèdent, se mêlent, 
se confondent avec une rapidité incoercible, qu'ils 
voient des objets , entendent des bruits, des voix, 
qui n'existent , comme on dit vulgairement, que 

dans leur imagination? Nous ne voyons là, 

bien évidemment, que la superficie des choses; nous 
ne saurions pénétrer plus avant, sonder les causes, 

l'enchaînement des anomalies mentales dont on 

3 



- 34 — 

nous parle. N'en est-il pas des actes de l'intellect 
des affections , surtout, comme des sensations qu'il 
est impossible de connaître et de juger autrement 
que par soi-même? Pour se faire idée d'une douleur 
quelconque , il faut l'avoir ressentie ; pour savoir 
comment déraisonne un fou, il faut avoir déraisonné 
soi-même; mais avoir déraisonné sans perdre la 
conscience de son délire , sans cesser de pouvoir 
juger les modifications psychiques survenues dans 
nos facultés. 

§ II. 

Par son mode d'action sur les facultés mentales, 
le hachisch laisse à celui qui se soumet à son étrange 
influence le pouvoir d'étudier sur lui-même les 
désordres moraux qui caractérisent la folie, ou du 
moins les principales modifications intellectuelles 
qui sont le point de départ de tous les genres d'a- 
liénation mentale. 

C'est qu'en frappant, en désorganisant les divers 
pouvoirs intellectuels , il en est un qu'il n'atteint 
pas, qu'il laisse subsister au milieu des troubles 
les plus alarmants , c'est la conscience de soi-même, 
le sentiment intime de son individualité. Quelque 
incohérentes que soient vos idées, devenues le 
jouet des associations les plus bizarres, les plus 
étranges, quelque profondément modifiés que soient 
vos affections , vos instincts , égaré que vous ête^ 
par des illusions et des hallucinations de toute 
espèce au milieu d'un monde fantastique, tel que 



— 35 ~- 

celui dans lequel vous conduisent parfois vos rêves 

les plus désordonnés vous restez maître de 

vous-même. Placé en dehors de ses atteintes , le 
7noi domine et juge les désordres que l'agent per- 
turbateur provoque dans les régions inférieures de 



l'intelligence. 



§ m. 



Il n'est aucun fait élémentaire ou constitutif de la 
folie qui ne se rencontre dans les modifications in- 
tellectuelles développées par le hachisch , depuis la 
plus simple excitation maniaque jusqu'au délire le 
le plus furieux , depuis l'impulsion maladive la plus 
faible , l'idée fixe la moins compliquée, la lésion 
des sensations la plus restreinte jusqu'à l'entraîne- 
ment le plus irrésistible , le délire partiel le plus 
étendu , les désordres de la sensibilité les plus 
variés. 

En passant successivement en revue ces divers 
phénomènes, nous en scruterons l'origine, nous 
étudierons leur enchaînement, leur filiation ; puis, 
les rapprochant de ceux observés chez les aliénés , 
nous examinerons jusqu'à quel point l'observation 
extérieure et surtout les aveux des malades s'ac- 
corderont avec nos propres remarques. 

Par ces deux modes d'exploration combinés nous 
serons amenés aux conclusions suivantes : 

1° — Toute forme, tout accident du délire ou de 
la folie proprement dite , idées fixes, hallucinations, 



— 36 — 

irrcsislibiiilé des impulsions , elc, etc., tirent leiu' 
origine d'une modification intellectuelle primitive, 
toujours identique à elle- même, qui est évidemment 
la condition essentielle de leur existence. 
C'est y excitation maniaque. 
Nous usons de cette expression uniquement pour 
nous conformer au langage reçu , car , autrement, 
elle est loin de rendre fidèlement notre pensée. 
Comment désigner avec justesse cet état simple et 
complexe, tout ensemble, de vague, d'incertitude, 
d'oscillation et de mobilité des idées qui se traduit 
souvent par une profonde incohérence? C'est une 
désagrégation, une véritable dissolution du com- 
posé intellectuel qu'on nomme facultés morales; 
car on sent, dans cet état, qu'il se passe dans l'es- 
prit quelque chose d'analogue à ce qui arrive lors- 
qu'un corps quelconque subit l'action dissolvante 
d'un autre corps. Le résultat est le même dans 
l'ordre spirituel et dans l'ordre matériel : la sépa- 
ration , l'isolement des idées et des molécules dont 
l'union formait un tout harmonieux et complet. 

Rien n'est comparable à la variété presque infinie 
des nuances du délire , si ce n'est l'activité même 
de la pensée. De là vient l'hésilation qu'ont montrée 
la plupart des auteurs à la rattacher à une lésion 
organique, quelque idée d'ailleurs qu'ils se fissent 
de la nature de cette lésion. En ramenant toutes 
c^.s nuances à une forme primitive, originelle, à 
l'excitation intellectuelle, qui s'adapte, pour ainsi 
dire, si facilement au mouvement moléculaire exa- 



— 37 — 

-géré que l'on conçoit sans peine dans l'irritation 
nerveuse, n'ôlons-nous pas tout prétexte àl'hésila- 
tion que nous signalions tout-à-riieure? 

q" — Au fur et à mesure que , sous Tinfluence du 
hachisch , se développe le fait psychique que je 
viens de signaler, une profonde modification s'opère 
dans tout l'être pensant. Il survient insensiblement, 
à votre insu et en dépit de tous vos efforts pour 
n'être pas pris au dépourvu, il survient, dis-je, 
un véritable état de rêve ^ mais de rêve sans som- 
meil! car le sommeil et la veille sont, alors, telle- 
ment confondus, qu'on me passe le mot^ amalgamés 
ensemble , que la conscience la mieux éveillée, la 
plus clairvoyante, ne peut faire entre ces deux états 
aucune distinction non plus qu'entre les diverses 
opérations de l'esprit qui tiennent exclusivement 
à Tune ou à l'autre. 

De ce fait, dont Timportance n'échappe à per- 
sonne^ et dont les preuves se trouvent consignées 
à chaque page de ce livre, nous avons déduit la 
nature réelle de la folie dont il embrasse et explique 
tous les phénomènes, sans exception. 

Quelque idée que l'on se fasse de la nature des 
songes, des causes physiologiques qui les produi- 
sent , si nous examinons le rôle que joue l'intelli- 
gence dans l'état de rêve, nous voyons qu'elle s'y 
montre, pour ainsi dire, tout entière; qu'il n'est 
pas une seule de ses facultés qui ne puisse entrer 
en action , absolument comme dans l'état de veille , 
quoique dans des conditions différentes. En rêve , 



— 38 — 

nous éprouvons les mêmes sensations que pendant 
la veille; nous percevons, nous jugeons, nous avons 
des convictions , nous ressentons des désirs , nous 
sommes agités par des passions, etc., etc. C'est à 
tort que l'on a mis sur le compte de la seule imagi- 
nation ce qui se passe dans les rêves. Elle y agit 
pour son compte particulier, et voilà tout ; mais ce 
n'est point elle qui raisonne, perçoit , palpe, sent, 
agit, converse, soutient des discussions, se pas- 
sionne , etc. Son action nous semble même infi- 
niment plus restreinte que dans la veille , car on 
imagine peu en rêve, et le monde de sensations, 
de souvenirs, au sein duquel l'âme s'agite et qui 
est absolument étranger à l'imagination propre- 
ment dite, absorbe presque entièrement son acti- 
vité (i). 

C'est une existence purement idéale , sans doute, 
que celle que constitue l'état de rêve. Mais ceci 
n'est vrai que dans le sens relatif, car pour celui 
qui rêve, elle n'a rien que de réel; ce que nous 
voyons , ce que nous entendons , ce que nous sen- 
tons en rêve , nous le voyons , nous l'entendons, nous 

(1) Imaginer implique nécessairement un travail de l'esprit, un 
effort de la volonté. Comment donc attribuer à la faculté d'imaginer 
la production de ces images, de ces tableaux, qui, dans les rêves, 
se présentent inopinément , passent et se jouent devant nos yeux, 
se forment, s'évanouissent sans que la volonté y soit pour rien? 

Que l'on essaie, pendant la veille, d'imaginer la millième partie 
de ces productions fantastiques du rêve, et l'on verra si on y 
réussit ! 



— so- 
ie sentons réellement, tout aussi réellement que si 
nous étions éveillés ; il n'y a de différence que dans 
l'origine des impressions que perçoit et élabore 
l'entendement. Nous ne nous croyons pas , pour 
cela , autorisé à admettre avec un des psychologues 
les plus recommandables de notre époque (i) que 
la vie pourrait nêtre qu'une illusion. Des fonctions, 
de quelque ordre qu'elles soient, supposent des or- 
ganes ; en dehors de l'organisme je ne conçois plus 
ce qu'on appelle la vie ; si des sensations ont lieu 
durant le sommeil , c'est qu'elles ont eu lieu d'a- 
bord pendant la veille, et l'on ne saurait supposer 
qu'un cerveau qui aurait été fermé à toute impres- 
sion extérieure pût en créer de toutes pièces, pût 
rêver, ce qui revient au même Nous ne sau- 
rions aller jusque là , mais je répète volontiers la 
phrase du docteur Virey, parce qu'elle peint mer- 
veilleusement le mode d'action des facultés morales, 
dans l'état de rêve. 

Le plus souvent, un désordre extrême , une con- 
fusion étrange qui n'épargne ni les choses , ni les 
personnes, ni le temps , ni les lieux, président à 
l'association des idées pendant les songes, et don- 
nent ainsi lieu aux productions les plus bizarres, 
aux accouplements les plus monstrueux. «Le songe, 
dit encore, avec son élégance de style accoutumée , 
l'auteur que nous venons de citer, peut être défini : 

(4) J.-J. Virey, De la physiologie dans ses rapports avec la phi- 
losop Me. 



— liO - 

un drame défectueux sans unité de temps et de 
lieu , comparable à ces pièces de théâtre qu'Horace 
dit être velut œgri somnia » 

Mais il n'en est pas toujours ainsi : quelquefois 
les associations d'idées sont parfaitement régu- 
lières, une logique sévère enchaîne nos raisonne- 
ments , quelque faux , quelque impossible que soit 
le point de départ ; un objet quelconque a soulevé 
nos passions , excité notre colère , ému notre com- 
passion , nous a frappés de crainte, et nous obéis- 
sons à l'impulsion que ces différentes passions nous 
communiquent, nous avisons aux moyens de les 
satisfaire. 

Bien plus, et ce fait est d'une haute importance 
relativement au sujet qui nous occupe, les opéra- 
tions de l'âme présentent parfois, en rêve, une 
régularité qui ne se rencontre pas toujours durant 
la veille. «Il peut paraître extraordinaire, dit 
Nodier, mais il est certain que le sommeil est 
non seulement l'état le plus puissant, mais encore 
le plus lucide de la pensée, sinon dans les illusions 
passagères dont il l'enveloppe , du moins dans les 
perceptions qui en dérivent, et qu'il fait jaillir à 
son gré de la trame confuse des songes. Les an- 
ciens , qui avaient, je crois , peu de chose à nous 
envier en philosophie expérimentale , figuraient 
spirituellement ce mystère sous l'emblème de la 
porte transparente qui donne entrée aux songes du 
matin , et la sagesse unanime des peuples l'a ex- 
primé d'une manière plus vive encore dans ces 



— M — 

locu lions significatives de toutes les langues : J'y 
rêverai ; j'y songerai; il faut que je dorme là-clessiis; 
la nuit porte conseil. Il semble que l'esprit offusqué 
des ténèbres de la vie extérieure ne s'en affranchit 
jamais avec plus de facilité que sous le doux em- 
pire de cette mort intermittente, où il lui est permis 
de reposer dans sa propre essence , et à l'abri des 
influences de la personnalité de convention que la 
société nous a faite. La première perception qui se 
fait jour à travers le vague inexplicable du rêve, 
est limpide comme le premier rayon du soleil qui 
dissipe un nuage, ei rinlelligence, un moment sus- 
pendue entre les deux états qui partagent notre 
vie, s'illumine rapidement comme l'éclair qui 
court éblouissant des tempêtes du ciel aux tem- 
pêtes de la terre. C'est là qu'Hésiode s'éveille , les 
lèvres parfumées du miel des muses ; Homère, les 
yeux dessillés parles nymphes du Mélès; et Milton, 
le cœur ravi par le dernier regard d'une beauté 
qu'il n'a jamais retrouvée. Hélas! où retrouverait- 
on les amours et les beautés du sommeil ! — Otez 
au génie les visions du monde merveilleux, et vous 
lui otez ses ailes. La carte de l'univers imaginable 
n'est tracée que dans les songes; l'univers sen- 
sible est infiniment petit. » 

Il semble donc que deux modes d'existence mo- 
rale, deux vies ont été départies à l'homme. La 
première de ces deux existences résulte de nos 
rapports avec le monde extérieur, avec ce grand 
tout qu'on nomme l'univers; elle nous est corn 



— 42 — 

mune avec les êtres qui nous ressemblent. La se- 
conde n'est que le reQet de la première, ne s'ali- 
mente, en quelque sorte, que des matériaux que 
celle-ci lui fournit, mais en est cependant parfaite- 
ment distincte. 

Le sommeil est comme une barrière élevée entre 
elles deux, le point physiologique où finit la vie 
extérieure, et oh la vie intérieure commence. 

Tant que les choses sont dans cet état;, il y ^ 
santé morale parfaite, c'est à-dire régularité des 
fonctions intellectuelles dans l'étendue des limites 
qui ont été tracées pour chacun de nous. Mais il 
arrive que sous l'influence de causes variées, phy- 
siques et morales, ces deux vies tendent à se con- 
fondre, les phénomènes propres à Tune et à l'autre, 
à se rapprocher, à s'unir dans l'acte simple et in- 
divisible de la conscience intime ou du moi. Une 
fusion imparfaite s'opère, et l'individu, sans avoir 
totalement quitté la vie réelle , appartient , sous 
plusieurs rapports, par divers points intellectuels, 
par de fausses sensations , des croyances erro- 
nées, etc., au monde idéal. 

Cet individu, c'est l'aliéné, le monomaniaque 
surtout , qui présente un si étrange amalgame de 
folie et de raison , et qui , comme on l'a répété si 
souvent, rêve tout éveillé, sans attacher autrement 
d'importance à celte phrase, qui , à nos yeux, ce- 
pendant, traduit avec une justesse absolue le fait 
psychologique même de l'aliénation mentale. 



~ 43 — 

Suivant Bicliat (i), les rêves ne sont qu'un som- 
meil partiel , « une portion de la vie animale 
échappée à l'engourdissement où l'autre portion 
est plongée. » L'imagination , la mémoire , le juge- 
ment, restent en exercice , pendant que les sensa- 
tions, la perception, la locomotion, la voix, sont 
suspendues. 

Il ne saurait répugner d'admettre que les condi- 
tions organiques dans lesquelles le sommeil place , 
à certains égards, l'imagination, la mémoire, le 
jugement , puissent se rencontrer , alors que les 
sens sont éveillés, que la locomotion, la voix, sont 
en exercice ; alors même que le jugement, la mé- 
moire , l'imagination, s'exercent régulièrement, 
c'est-à-dire de leur manière habituelle, en dehors 

du cercle et des limites du rêve. 

* 

Cela est inadmissible, nous le savons, dans le 
sommeil naturel; le rêve cesse dès que l'esprit 
peut s'appliquer aux choses extérieures. Mais pour- 
quoi cela serait-il impossible, l'organe de la pensée 
subissant l'influence d'une cause autre que celle du 
sommeil, d'une cause analogue, mais plus forte, 
plus persistante que cette loi de la vie animale 
«qui enchaîne, dans ses fonctions, des temps d'in- 
termittence aux périodes d'activité ? » 

Ces généralités posées, nous allons passer suc- 
cessivement en revue les phénomènes principaux, 

(1 ) Recherches sur la vie et la mort. 



— 44 — 
et, en quelque sorte, fondamentaux du délire. 

Dans l'étude que nous nous proposons d'en faire, 
nous n'avons tenu aucun compte des diverses clas- 
sifications qui, jusqu'ici, ont été tentées avec plus 
ou moins de succès par quelques auteurs. Ce n'est 
pas que nous en contestions absolument l'utilité : 
au double point de vue de la symptomatologie et , 
en partie aussi, du traitement, elles sont indispen- 
sables. Pour bien saisir, étudier et comprendre un 
ensemble de phénomènes aussi complexe que celui 
des désordres intellectuels, il faut, de toute néces- 
sité, grouper entre eux ces phénomènes, suivant les 
analogies , les affinités plus ou moins nombreuses 
qu'ils présentent. Sur ce point, tout le monde est 
d'accord. On ne diffère que sur la nature des 
groupes, sur les causes qui doivent présider à leur 
formation. 

D'autre part, il ne peut y avoir, non plus, qu'une 
opinion sur la légitimité des classifications; nous 
voulons parler, du moins, de celles qui sont géné- 
ralement reçues. Il existe parmi les aliénés des 
différences tellement tranchées, si nettes, si frap- 
pantes, qu'il est impossible de les confondre. Sous 
combien de rapports ne diffèrent pas entre eux les 
maniaques et les monomaniaques! Les uns et les 
autres tombant dans la démence, tout en conser- 
vant des caractères qui rappelleront leur état pri- 
mitif, n'offriront-ils pas de nouveaux symptômes 
qui seront les indices certains d'une nouvelle mo- 
dification mentale trop grave, trop profonde pour 



„. 15 - 

qu'on ne soil pas Ibrcé de les reléguer, désormais, 
dans une classe à part (i)? 

Toutefois , en admettant l'utilité des classifica- 
lions, gardons-nous de l'exagérer, et n'oublions 
pas que, de l'aveu même des auteurs , les distinc- 
tions qu'elles établissent portent bien plutôt sur 
la forme que sur le fond du délire , sur sa nature 

• ( I ) La classification qui a été tracée par Pinel et adoptée par 
Esquirol est à nos yeux la moins incomplète de toutes celles qui 
ont été proposées jusqu'ici. On y a apporté différentes modifica- 
tions , mais sans aucun résultat pratique; et, quoiqu'on ait fait, 
personne n'a pu substituer, ni dans le langage scientifique, ni dans 
le langage vulgaire , aucune expression nouvelle à celles désor- 
mais consacrées de manie, monomanie, clémence. 

Tout récemment, M. le docteur de Lassiauve, mon collègue à 
Ihospice de Bicêtre, a émis sur ce sujet une opinion qui mérite 
d'être mentionnée. Suivant lui, a toute folie implique le dérange- 
ment des facultés intellectuelles ; mais ce dérangement est très 
divers, suivant, si l'on peut s'exprimer ainsi, qu'il est idiopathique 
ou symptomatique , qu'il prend sa source dans une modification 
morbide de l'intelligence même, ou est provoqué par les change- 
ments survenus dans les autres facultés: changements dont il est 
un des témoignages. » Dans le premier cas , le siège du mal est 
dans l'intellect proprement dit : c'est la folie intellectuelle. Dans le 
second , le foyer du délire est en dehors de l'intelligence ; il est 
exclusivement dans les facultés secondaires. De là les quatre caté- 
gories suivantes : 1" folie perceptive; S** folie morale; 3" folie af- 
fective: 4° folie icstinctive. 

Il n'entre point dans mon sujet de discuter la valeur de ï£smi 
de classification des maladies mentales , que je viens de faire con- 
naître. Cela pourtant ne me dispense pas de rendre hommage au 
talent distingué avec lequel les idées théoriques sur lesquelles il 
repose ont été dévelopj^ées. 



— 46 — 

extérieure et apparente, que sur sa nature essen- 
tielle et intrinsèque. N'oublions pas que, clans la 
pratique , une foule de malades présentent réunis 
et comme fondus les uns dans les autres , tous les 
caractères propres aux divers genres d'aliénation 
mentale. Les diverses formes qui expriment le ca- 
ractère générique de la folie « étant communes, 
dit Esquirol , à beaucoup d'afïections mentales d'o- 
rigine, de nature, de traitement, de terminaison 
bien différents, ne peuvent caractériser les espèces 
et les variétés qui se reproduisent avec des nuances 
infinies. L'aliénation peut affecter successivement 
et alternativement toutes ces formes ; la monoma- 
nie, la manie , la démence, s'alternent, se rempla- 
cent, se compliquent dans le cours d'une môme 
maladie chez un seul individu. C'est même ce qui 
a engagé quelques médecins à rejeter toute distinc- 
tion j et à n'admettre dans la folie qu'une seule et 
même maladie qui se masque sous des formes va- 
riées. » 

Voulant nous soustraire au danger des idées pré- 
conçues, nous avons écarté de nos méditations tout 
ce que nous ont appris les auteurs relativement 
aux diverses formes du délire. Nous avons procédé 
analytiquement et étudié séparément les phéno- 
mènes fondamentaux dont l'existence est évidente 
et reconnue par tous. Nous ne nous sommes préoc- 
cupé ni de l'étendue, ni de la quantité, ni de la 
couleur des désordres de l'entendement, non plus 
que de leur origine purement intellectuelle, affec- 



- 47 - 

tive, morale ou instinctive. Nous n'avons point 
voulu scinder l'action essentiellement une et indi- 
visible des facultés morales. Dans toutes ses mani- 
festations anormales, depuis la plus simple jusqu'à 
la plus compliquée, nous n'avons cessé devoir l'in- 
telligence tout entière. 



CHAPITRE PREMIER. 

Phénomènes ps^'cIiologi(|ues. 



§ P"". — Modifications physiques. 

Je dois, d'abord, appeler l'attention sur les mo- 
difications purement physiques qui j d'ordinaire, 
précèdent ou accompagnent les troubles intellec- 
tuels causés par le hachisch. 

1° — A une dose encore faible, mais cependant 
capable de modifier profondément le moral , les ef- 
fets physiques sont nuls , ou du moins si peu sen- 
sibles que , certainement, ils passeraient inaperçus 
si celui qui doit les éprouver n'était pas sur ses 
gardes et n'épiait en quelque sorte leur arrivée. 
On pourra, peut-être, s'en faire une idée, en se 



— 48 — 

rappelant ic senlimcnt de bieii-ètre, de douce ex- 
pansion que procure une lasse de café ou de llié 
prise à jeun. 

qo — p^Y l'élévation de la dose , ce sentiment de- 
vient de plus en plus vif, vous pénètre et vous émeut 
davantage, comme s'il devenait surabondant et allait 
déborder. Une légère compression se fait sentir aux 
tempes et à la partie supérieure du crâne. La res- 
piration se ralentit, le pouls s'accélère, mais fai- 
blement. Une douce et tiède chaleur comparable à 
celle qu'on éprouve en se mettant au bain, pendant 
l'hiver, se répand par tout le corps, à l'exception 
des pieds, qui d'ordinaire se refroidissent. Les poi- 
gnets et les avant-bras semblent s'engourdir et de- 
venir plus pesants ; il arrive même qu'on les se- 
coue machinalement, comme pour les débarrasser du 
poids qui les presse. Alors aussi naissent , dans les 
extrémités inférieures principalement , ces sensa- 
tions vagues et indéfinies que caractérise si bien le 
nom qu'on leur a donné , des inquiétudes. C'est une 
sorte de frémissement musculaire sur lequel la vo- 
lonté n'a aucun pouvoir. 

3" — Enfin , si la dose a été considérable , il n'est 
pas rare de voir survenir des phénomènes nerveux 
qui, sous beaucoup de rapports, ressemblent assez 
à des accidents choréiques. Des bouffées de chaleur 
vous montent à la tète, brusquement, par jets rapi- 
des , comme ceux de la vapeur qui s'échappe du 
tuyau d'une locomotive. Ainsi que je l'ai entendu 
dire plusieurs fois, le cerveau bouillonne et semble 



— 49 — 

soulever la caloUe du crâne pour s'échapper. Cette 
sensation, qui cause toujours un peu de frayeur , 
quelque aguerri que Ton soit, a son analogue dans 
le bruit que l'on entend quand on a la tête plongée 
dans l'eau. Les éblouissements sont rares; je n'en 
ai jamais éprouvé. Les tintements d'oreilles, au 
contraire, sont fréquents. — On éprouve parfois de 
l'anxiété, une sorte d'angoisse, un sentiment de 
constriction à l'épigastre. Après le cerveau, c'est 
vers cette région que les effets du hachisch parais- 
sent avoir le plus de retentissement. Un jeune mé- 
decin disait qu'il croyait voir circuler le fluide 
nerveux dans les rameaux du plexus solaire. Les 
battements du cœur paraissent avoir une ampleur 
<it une sonorité inaccoutumée. Mais si on porte la 
main dans la région précordiale , on s'assure faci- 
lement que le cœur ne bat ni plus vite ni plus fort 
qu'à l'ordinaire. ^ — Les spasmes des membres ac- 
quièrent parfois une grande énergie sans devenir 
jamais de véritables convulsions. L'action des mus- 
cles fléchisseurs prédomine. Si l'on se couche, 
ainsi qu'on en éprouve presque toujours le besoin, 
involontairement les jambes se fléchissent sur les 
cuisses , les avant-bras sur les bras ; ceux-ci se rap- 
prochent des parties latérales de la poitrine; la tête, 
en s'inclinant, s'enfonce entre les épaules; l'éner- 
gique contraction des pectoraux s'oppose à la dila- 
tation du thorax et arrête la respiration .. Ces sym- 
ptômes n'ont qu'une durée passagère. Ils cessent 
brusquement pour reparaître tout à coup, après des 

4 



=== 50 =» 

intervalles d'un calme parfait de quelques secondes 
d'abord , puis de quelques minutes , d'une demi- 
heure, d'une heure.... , suivant qu'on s'éloigne da- 
vantage du moment de leur apparition. Les muscles 
de la face , ceux de la mâchoire surtout , peuvent 
être pris également de mouvements spasmodiques ; 
j'ai éprouvé , une fois , un véritable trismus , ou 
au moins quelque chose d'analogue ; — les mains 
semblent se contracter d'elles-mêmes pour saisir 
et serrer fortement les objets. 

Tels sont , ou à peu près^, les désordres physiques 
causés par le hachisch , depuis les plus faibles 
jusqu'aux plus intenses. On voit qu'ils se rapportent 
tous au système nerveux. Nous l'avons déjà dit, ils 
se développent beaucoup plus tardivement que les 
troubles inlellectuels (i); et ces facultés peuvent 
être profondement modifiées sans que l'éveil ait 
encore été , pour ainsi dire , donné à la sensibilité 
organique. On dirait que l'agent modificateur , à la 
manière dés affections morales, s'adresse directe- 
ment, et sans l'intermédiaire des organes , aux fa- 
cultés de l'âme. 

N'est-ce pas ainsi que , le plus souvent, la folie 
éclate, sans que ceux qui en sont atteints aient été 
avertis par aucun dérangement appréciable de l'or- 



(1) Ceux qui ont l'habitude du hachisch savent très bien les 
éviter. Cela est facile en graduant la dose, et l'on peut toujours s'i- 
nitier aux merveilles de la fantasia sans acheter ce plaisir au prix 
d'aucun trouble nerveux désagréable. 



— 51 — 

ganisme ; sans que le médecin puisse la rattacher 
à aucun trouble matériel? C'est là un premier point 
de similitude des effets du hachisch avec l'aliéna- 
tion mentale. La cause est évidente , mais l'origine 
demeure inconnue. N'est-ce pas , d'ailleurs , ce qui 
arrive le plus souvent, lorsque cette cause, quelle 
qu'elle soit, agit directement, immédiatement, sur 
l'organe intellectuel? Nous verrons encore, par la 
suite, que lorsque l'action du hachisch se révèle par 
des troubles organiques comme ceux que nous signa- 
lions tout-à-l'heure, se 7natérialise ipour ainsi dire, 
nous verrons, dis-je, que ses effets ont la plus com- 
plète analogie avec ceux dont rendent compte les 
aliénés qui ont pu étudier et suivre , dès l'origine , 
le développement de leur maladie. Aliénés et man- 
geurs de hachisch s'expriment de même quand ils 
veulent faire comprendre ce qu'ils ont éprouvé ; 
on dirait que les uns et les autres ont été sous 
Finfluence de la même cause morbide. 



§ II. — Premier phénomène : Sentiment de bonheur. 

Je disais dans le mémoire que j'ai déjà cité : 
« A une certaine période de l'intoxication, alors 
qu'une effervescence incroyable s'empare de toutes 
les facultés morales , un phénomène psychique se 
manifeste, le plus curieux de tous , peut-être, et 
que je désespère de pouvoir caractériser convena- 
blement : c'est un sentiment de bien-être physique 



et moral, de contentement intérieur, de joie in- 
time, bien-être, contentement , joie indéfinissable 
que vous cherchez vainement à comprendre, à 
analyser, dont vous ne pouvez saisir la cause. Vous 
vous sentez heureux , vous le dites, vous le procla- 
mez avec exaltation , vous cherchez à l'exprimer 
par tous les moyens qui sont en votre pouvoir, 
vous le répétez à satiété ; mais pour dire comment, 
en quoi vous êtes heureux , les mots vous man- 
quent pour l'exprimer, pour vous en rendre 
compte à vous-même. Me trouvant un jour dans 
cette situation , et désespérant de pouvoir me faire 
comprendre par des mots, je poussais des cris, ou 
plutôt de véritables hurlements. Insensiblement, à 
ce bonheur si agité, nerveux, qui ébranle convulsi- 
vement toute votre sensibilité, succède un doux sen- 
timent de lassitude physique et morale , une sorte 
d'apathie, d'insouciance, un calme complet, ab- 
solu, auquel votre esprit se laisse aller avec délices. 
Il semble que rien ne saurait porter atteinte à 
cette tranquillité d'âme, que vous êtes inaccessi- 
ble à toute affection triste. Je doute que la nou- 
velle la plus fâcheuse puisse vous tirer de cet état 
de béatitude imaginaire, dont il est vraiment 
impossible de se faire une idée si on ne l'a pas 
éprouvé. >^ 

Je viens d'essayer de donner une idée des jouis- 
sances que procure le hachisch. Je me hâte de faire 
remarquer que je ne les ai présentées ici qu'à l'é- 
tat brut, pour ainsi dire , et dans leur plus simple 



— 53 — 

expression. 11 dépendra des circonstances exté- 
rieures, en les dirigeant vers un but déterminé, et 
en les concentrant en un foyer unique, de leur don- 
ner encore plus d'intensité. On conçoit tout ce que 
la réalité peut y ajouter, et quel puissant aliment 
elles trouveront dans les impressions venues du de- 
hors , dans l'excitation directe des sens , ou l'exal- 
tation des passions par des causes naturelles. C'est 
alors que, prenant un corps, une forme, elles arri- 
veront jusqu'au délire. Cette disposition d'esprit , 
jointe à une autre dont nous parlerons tout-à- 
riieure, telle était, selon nous , la source féconde 
où les fanatiques habitants du Liban puisaient ce 
bonheur, ces ineffables délices , en échange des- 
quels ils donnaient si facilement leur vie. 

Une remarque ici est nécessaire pour faire bien 
comprendre ce que nous venons de dire. C'est 
réellement du bonheur que donne le hachisch , et 
par là j'entends des jouissances toutes morales et 
nullement sensuelles , comme on serait peut-être 
tenté de le croire. Cela est fort curieux, assuré- 
ment! et l'on pourrait en tirer de bien singulières 
conséquences; celle-ci, entre autres: Que toute 
joie, tout contentement, alors même que la cause 
en est exclusivement morale, que nos jouissances 
les plus dégagées de la matière, les plus spirituali- 
sées , les plus idéales, pourraient bien n'être en 
réalité que des sensations purement physiques , 
développées au sein des organes , exactement 
comme celles que procure le hachisch. Au moins , 



— bfl — 

si l'on s'en rapporte à ce que l'on sent intérieure- 
ment, il n'y a aucune distinction à faire entre ces 
deux ordres de sensations , malgré la diversité des 
causes auxquelles elles se rattachent ; car le man- 
geur de hachisch est heureux, non pas à la manière 
du gourmand, de l'homme affamé qui satisfait son 
appétit, ou bien du voluptueux qui contente ses 
désirs , mais de celui qui apprend une nouvelle qui 
le comble de joie , de l'avare comptant ses trésors , 
du joueur que le sort favorise, de l'ambitieux que 
le succès enivre , etc. 

Au reste , si nous avons fait les remarques qui 
précèdent , ce n'est pas dans le but de soulever une 
question psychologique. Nous racontons , tout sim- 
plement, et nous n'avons d'autre prétention que 
celle d'être l'iiistorien fidèle et exact de nos sensa- 
tions. En second lieu, c'est q^e nous avons vu dans 
les phénomènes que nous décrivions tout-à-l'heure , 
un tableau frappant de ce qui se passe si fréquem- 
ment au début de la folie : nous voulons parler de 
ces impressions de bonheur, de joie intime (je ne 
saurais employer d'expressions plus convenables 
que celles dont je me suis servi pour caractériser 
' les effets du hachisch ), dans lesquelles les malades 
puisent tant d'espoir, tant de confiance dans l'ave- 
nir, et qui ne sont , hélas ! que les symptômes pré- 
curseurs du plus violent délire. — La perte d'une 
brillante fortune , des chagrins sans nombre, jettent 
madame de.... dans un état d'hypochondrie pro- 
fond. Cet état durait depuis plusieurs années, 



— 55 — 

lorsque la malade a été placée dans notre établis- 
sement. Sauf quelques amendements passagers, il 
était resté toujours le même , lorsque , il y a quel- 
ques jours , madame vient à ressentir dans tout 
son être moral une modification profonde qui lui 
inspire un vif contentement et lui fait voir l'avenir 
désormais sous les plus riantes couleurs. Ses espé- 
rances égalent l'abattement dont elle sort à peine 
etoii elle était plongée depuis des années. Son vi- 
sage est rayonnant, une légère teinte rosée a rem- 
placé sa pâleur habituelle, la joie de son âme 
semble s'échapper par éclairs, de ses yeux vifs et 
animés : « Je ne sais ce qui se passe en moi , me 
disait cette dame , mais je dois rendre grâces à Dieu 
et à vous, moucher docteur, car je sens intime- 
ment que je suis arrivée au terme de ma maladie et 
de tous mes maux. Me voilà enfin délivrée de. ces 
souffrances atroces , incroyables , dont je vous ai si 
souvent entretenu. Plus de craintes , plus de ter- 
reurs, plus de damnations, plus d'enfer; je me 
trouve enfin ce que j'étais autrefois , je puis encore 
être heureuse, je saurai me faire à ma situation ; 
vous voyez que je suis devenue raisonnable, et que 

j'ai su profiter de vos bons conseils » Quelques 

jours sont à peine écoulés, et cette intéressante 
malade était en proie à un délire maniaque extrê- 
mement intense. 

Voici encore ce que me disait , tout récemment , 
une autre jeune femme d'un esprit fin et observa- 
teur, convalescente d'une manie , suite de couches: 



— 56 — 

f< Dix-scpl jours après mon accouchement , qui , du 
reste, fut on ne peut plus heureux, j'éprouvai 
quelque chose de fort extraordinaire: il me sem- 
blait que ma télé était agitée d'un mouvement de 
rotation sur elle-même, et, en même temps, que 
mon cerveau se dilatait. Je savais parfaitement que 
c'était une illusion ; cependant je ne pouvais m'em 
pêcher de regarder dans une glace pour bien m'as- 
surer si mon visage n'était pas comme sens devant 
derrière. J'éprouvais aussi, et cela était bien réel, 
de légères secousses dans la tête, et dans le cou , 
quelque chose de semblable au torticolis. Dans la 
nuit, je m'éveillai avec un sentiment de bien-être 
indicible. Je me sentais heureuse comme jamais je 
ne l'avais été. Mon bonheur , ma joie, me débor- 
daient, pour ainsi dire, et j'avais besoin d'en dé- 
verser une partie sur tout ce qui m'entourait. J'at- 
tendis le jour avec impatience pour annoncer cette 
bonne nouvelle. J étais d'une gaieté folle ; je voulais 
embrasser tout le monde, jusqu'à mes domesti- 
ques, etc., etc » J'aurai occasion de revenir 

sur l'état de cette malade, dont je possède un cu- 
rieux manuscrit oii sont détaillées toutes les sen- 
sations qu'elle éprouva dans le cours de sa maladie. 
« Un négociant, ditEsquirol, âgé de quarante cinq 
ans, éprouve une banqueroute qui le gêne momen- 
tanément, sans altérer sa fortune ; le même jour son 
caractère change; il est plus gai qu'à rordinaire, se 
rit de ce contre-temps, se félicitant d'avoir appris à 
mieux connaître les hommes; il forme des projets 



— 57 — 

incompaliblos avec sa fortune et ses affaires. Huit 
jours se passent dans un état de joie, de satisfaction^ 
d'activité qui fait craindre une maladie grave, dont 
M... lui-même a le pressentiment. Après cette épo- 
que, des événements politiques, qui sont parfaite- 
ment étrangers à ses intérêts, mais qui blessent les 
opinions de M..., le plongent dans un délire mélan- 
colique dont rien n'a pu le tirer. » 

Le phénomène dont il est question se fait princi- 
palement remarquer au début de la folie qui se 
complique d'une lésion générale des mouvements. 
Cherchant cà nous rendre compte des idées de gran- 
deur, de richesse, qui caractérisent, comme on sait, 
ce genre de maladie, nous nous exprimions ainsi 
qu'il suit, dans un autre travail publié en 1840, 
dans le journal VEscidape (De la folie raisonnante) : 
« En même temps que le jeu des facultés semble de- 
venir plus facile, la sensibilité plus excitable, le ju- 
gement plus hardi et plus prompt, que les idées, 
plus abondantes et plus neuves, semblent couler de 
source, il est manifeste que l'individu éprouve iin 
bien-être intérieur qui fait son âme s'épanouir et la 
dispose éminemment à recevoir, à embrasser avec 
ardeur les idées propres à caresser ses passions 
vaniteuses , à agacer ses désirs déjà rendus plus 
irritables par le fait seul de l'excitation. » 

Les faits que nous venons de citer suffiront, je 
pense, pour en rappeler une foule d'autres sem- 
blables à ceux de nos lecteurs qui ont vu des alié- 
nés , et nous dispensent d'en rapporter un plus 



— 58 — 

grand nombre. Cependant nous jugeons utile de 
faire encore une réflexion. 

Ces faits, d'une très haute importance à notre 
point de vue, ont à peine fixé, ou plutôt n'ont ja- 
mais fixé l'attention des observateurs. Ils n'ont de 
valeur que par leur fréquence ,, j'ai presque dit leur 
généralité, et c'est à peine s'ils ont été notés dans 
quelques cas de délire maniaque. Cependant nous 
avons la conviction (et cette conviction s'appuie sur 
l'aveu précis d'un grand nombre de malades inter- 
rogés par nous) que le phénomène en question 
marque presque toujours l'invasion du délire , 
général ou partiel , gai ou triste; nous n'en excep- 
tons que les cas où cette invasion est tellement 
brusque qu'elle échappe à toute conscience. Il s'en 
faut, assurément, qu'il soit toujours facile de le 
découvrir. Si peu de malades sont en état de bien 
rendre compte de ce qu'ils éprouvent, de remonter 
par le souvenir aux premiers symptômes insidieux, 
plus faits d'ailleurs pour endormir que pour éveil- 
ler leur attention, il s'en rencontre, pourtant, et 
ceux-là manquent rarement de confirmer parleur 
dire ce que nous avancions tout-à-l'heure. 

Nous n'ajouterons plus qu'un mot en fermant ce 
paragraphe : 

Un des effets du hachisch, qui généralement ren- 
contre le plus d'incrédules , c'est précisément celui 
sur lequel nous venons d'insister avec quelques dé- 
tails ; c'est cet état de béatitude , de bonheur ima- 



-^ 59 — 
ginaire, dont la réalité la plus séduisante n'est pas 
même l'ombre. 

Et cependant nous le voyons se reproduire sous 
rinfluence des causes si nombreuses et si variées 
qui amènent le désordre de nos facultés morales ! 
Sous ce rapport, fou et mangeur de hachisch, ou 
hachache, comme disent les Arabes, ont une par- 
faite ressemblance. 



§ ni. — Deuxième phénomène : Excitation , dissociation 
des idées , etc. 



Quand un écrivain assiste à la représentation d'un 
drame ou de toute autre pièce scénique dont il est 
l'auteur, ses inquiétudes , son attente anxieuse, se 
concentrent sur certaine partie de son œuvre, à la- 
quelle le succès est attaché , parce qu'elle est la 
pierre angulaire de l'édifice. C'est le cas où nous 
nous trouvons , au moment de rendre compte du 
phénomène psychologique qui fait le sujet de ce 
paragraphe. Nous savons tous ce qu'il faudrait de 
talent pour le décrire; mais nous ne pouvons non 
plus nous dissimuler que , quoi que nous fassions, 
nous serons toujours au-dessous de la haute im- 
portance qui s'y rattache. Ce phénomène, en effet, 
est comme le point culminant ou central auquel se 
relient presque toutes les parties do ce travail. 
C'est le fait primordial que nous avons annoncé en 



— ()() — 

commençant, et qui est la source nécessaire, es- 
sentielle , de tout désordre de l'intellect. 

La cause la plus légère peut troubler l'exercice 
de nos facultés intellectuelles ; et Pascal a dit quel- 
que part que le vol d'une mouche suffisait pour dé- 
ranger les plus profondes combinaisons du génie. 
Dans l'état régulier ou normal , lorsque nous vou- 
lons penser à quelque chose , méditer sur un sujet, 
c'est-à-direTenvisager sous ses divers points de vue, 
il arrive presque toujours que nous en sommes 
distraits par quelque idée étrangère. Mais cet te idée 
ne fait que traverser notre esprit, sans laisser de 
traces , ou bien il nous est facile de l'écarter, et la 
série de nos pensées n'est point interrompue. 

Un des premiers effets appréciables de l'action 
duhachisch, c'est l'afTaiblissement gradué, de plus 
en plus sensible du pouvoir que nous avons de di- 
riger nos pensées à notre guise, là où nous voulons 
et comme nous voulons. Insensiblement nous nous 
sentons débordés par des idées étrangères au sujet 
sur lequel nous voulons fixer notre attention. Ces 
idées , que la volonté n'a point évoquées, qui sur- 
gissent dans votre esprit, on ne sait ni pourquoi ni 
comment , qui viennent on ne sait d'où , deviennent 
de plus en plus nombreuses, plus vives, plus sai- 
sissantes. Bientôton y prête plus d'attention; on les 
suit dans leurs associations les plus bizarres , dans 
leurs créations les plus impossibles et les plus fan- 
tastiques Si, par un effort de votre volonté, 

vous reprenez le fil interrompu de vos idées , celles 



— Gl — 

que vous venez d'écarter retentiront encore dans 
votre esprit, mais comme dans un passé déjà éloigné, 
avec la forme fugitive , vaporeuse, des rêves d'une 
nuit agitée. 

En poursuivant nos recherches , à chaque instant 
j'aurai occasion de ramener l'attention du lecteur 
sur le fait psychologique que je viens de signaler. 
Je dois me contenter d'insister sur les expressions 
dont je me suis servi pour le caractériser. 

Ces idées, en effet, ou plutôt ces séries d'idées 
auxquelles vous vous laissez aller par moments , 
sont hien des rêves , de véritables rêves , si vous en 
croyez du moins le sens intime, qui ne saurait ab- 
solument faire la moindre distinction entre ceux-ci 
et ceux que procure le sommeil naturel. Les uns et 
les autres vous arrivent de la même manière , et, 
pour ainsi dire, par la même porte, celle du 
sommeil. 

A ce propos , et à l'appui de cette opinion , je rap- 
pellerai que Cabanis ne faisait aucune différence 
entre le sommeil artificiel et le sommeil naturel; 
que, pour lui, assoupissement et sommeil étaient 
synonymes. C'est, disait-il, le reflux des puissances 
nerveuses vers leur source, ou la concentration des 
principes vivants les plus actifs qui les constitue et 
les caractérise; soit qu'ils arrivent cf par le besoin 
du repos dans les extrémités sentantes et dans les 
organes moteurs , par la simple action périodique du 
cerveau, qui rappelle spontanément dans son sein 
le plus grand nombre des causes de mouvement... w, 



— 62 — 

soit par l'application de Tair frais , l'audition d'un 
bruit monotone, le silence, l'obscurité, les bains 
tîèdes , les boissons rafraîchissantes , soit enfin par 
l'ingestion de « boissons fermentées, dont l'effet est 
d'exciter d'abord l'activité de l'organe pensant, et 
de troubler bientôt après ses fonctions , en rappe- 
lant dans son sein la plus grande partie des forces 
sensitives destinées aux extrémités nerveuses ; de 
narcotiques, qui paralysent immédiatement ces 
forces , et qui jettent encore en même temps un 
nuage plus ou moins épais sur les résultats intel- 
lectuels, par l'afflux extraordinaire du sang qu'ils 
déterminent à se porter vers le cerveau — » 

Les inductions de la physiologie s'accordent donc 
avec l'observation intime pour reconnaître que le 
sommeil naturel et le sommeil provoqué artificiel- 
lement représentent une modification organique 
analogue, et dont les résultats intellectuels, pour me 
servir de l'expression de Cabanis, sont identiques. 

Pour ramener la question sur ceux qui sont par- 
ticuliers au hachisch , nous ferons remarquer que 
les idées ou séries d'idées qui se constituent dans 
l'esprit à l'état de rêve, mêlant ainsi bizarrement 
l'idéal et la réalité , se rapportent bien plus au 
passé qu'au présent. Vous oubliez les choses qui , 
présentement, excitent le plus votre intérêt, et 
même remuent le plus vivement vos passions , ab- 
sorbent toute votre attention quand vous êtes dans 
votre état ordinaire , pour ne songer qu'à celles 
pour lesquelles il y a, en quelque sorte, prescrip- 



— 63 — 

tion dans votre esprit. La mémoire est la source à 
laquelle les nouvelles idées s'alimentent, et la 
vivacité, l'éclat, la multiplicité des images et des 
tableaux excitent puissamment l'imagination qui 
les associe, et à son tour enfante de nouveaux pro- 
duits. 

Nous vivons dans le présent par un acte de la 
volonté qui dirige notre attention vers des objets 
qui ont pour nous un intérêt actuel. 

Par la mémoire, nous vivons dans le passé ; par 
elle nous pouvons, en quelque sorte, recommencer 
notre existence dès le point précis où elle a com- 
mencé avec la conscience de nous-mêmes. 

Par l'imagination, nous vivons dans l'avenir; 
par elle nous pouvons nous créer un monde nou- 
veau et, si j'osais employer une expression dont la 
justesse excusera peut-être la barbarie, une nou- 
velle extériorité. Par elle, réagissant sur lui-même, 
le moi semble pouvoir se transformer, comme elle 
, modifie, change à son gré les choses, les personnes, 
les temps et les lieux. 

L'action du hachisch venant à affaiblir la volonté, 
la puissance intellectuelle qui domine les idées, 
les associe, les relie entre elles, la mémoire et l'ima- 
gination prédominent , les choses présentes nous 
deviennent étrangères, nous sommes tout entiers 
aux choses du passé et de l'avenir. 

La conscience apprécie diversement ces effets, 
suivant le degré de violence du trouble intellec- 
tuel soulevé par l'agent modificateur. 



- 6i — 

Tant (|uc le désordre n'a pas dépassé cerlaiiies 
limites , on reconnaît facilement l'erreur où l'on 
est momentanément entraîné , non pas au mo- 
ment même où elle vous domine, ce qui implique- 
rait contradiction , au moins quant aux erreurs de 
l'intellect ou fausse conviction, mais immédiate- 
ment après que, rapide comme l'éclair, elle a tra- 
versé l'esprit. Il en résulte alors une succession 
non interrompue d'idées fausses et d'idées vraies, 
de rêves et de réalités , qui constitue une sorte 
d'état mixte de folie et de raison , et fait qu'un in- 
dividu peut être, sinon absolument parlant, du 
moins quant aux plus spécieuses apparences, fou 
et raisonnable tout à la fois. 

Au fur et à mesure que le désordre des facultés 
augmente, que la tempête qui les agite et les remue 
sévit avec plus de violence, la conscience se sent 
elle-même entraînée par le tourbillon , et devient 
le jouet des rêves. Les moments lucides sont de plus 
en plus courts. L'activité intellectuelle semble se 
replier et se concentrer tout entière dans le cer- 
veau ; nous nous abandonnons sans réserve à nos 
sensations intérieures : no? yeux, nos oreilles n'ont 
cessé d'être ouverts, mais pour ne plus admettre 
que les impressions fournies par la mémoire ou 
l'imagination; enfin, pour rendre brièvement et 
fidèlement ma pensée, nous nous endormons en rêvant. 

Mais alors, comme si la conscience ne pouvait 
jamais être éteinte complètement, voici ce qui ar- 
rive. . . Je me ferai mieux comprendre en rappe- 



J 



— 65 — 

lant un l'ait bien connu de ceux qui rêvent beau- 
coup. Sans cesser de dormir, nous avons quelque- 
fois conscience de nous-mêmes, nous savons que 
nous rêvons ; mieux que cela, lorsque le rêve nous 
plaît, nous craignons de nous éveiller, nous nous 
efforçons de prolonger le rêve, et lorsque nous sen- 
tons qu'il va finir, nous nous disons à nous-mêmes : 
Pourquoi tout cela n'est-il qu'un rêve? . . . C'est 
absolument l'état dans lequel se trouve celui qui 
éprouve Tinfluence du hachisch, dans son plus 
haut degré d'intensité. 

Cependant, l'analogie que nous venons' de con- 
stater entre les rêves qui sont le résultat du som- 
meil naturel, et les modifications intellectuelles 
que détermine le hachisch, ne doivent pas nous faire 
oublier que ces derniers se distinguent par cer- 
tains caractères qui leur sont exclusivement pro- 
pres. Et d'abord, elles sont loin d'avoir jamais le 
décousu, l'incohérence des rêves ordinaires. Le 
reste de conscience et de volonté qui , comme nous 
le disions tout-à-l'heure, survit aux plus graves 
désordres, semble modérer la fougue de l'imagina- 
tion , et l'empêche de trop s'écarter de la réalité. 
En second lieu (nous ne saurions trop fixer l'at- 
tention sur ce fait), elles se bornent le plus sou- 
vent, c'est-à-dire lorsque l'action du hachisch est 
modérée, soit à des erreurs des sens ou de la sen- 
sibilité générale , soit à de fausses convictions , à 
une ou plusieurs idées extravagantes, etc. , sans que 
les facultés soient autrement altérées. Déplus, ces 

5 



^ 66 — 

convictions, ces idées ne se rapportent pas toujours 
à des objets imaginaires ; le plus souvent elles 
tirent leur origine d'impressions venues du dehors, 
impressions réelles, mais mal interprétées, d'ap- 
parences plus ou moins spécieuses, véritables pro- 
duits de l'imagination, dont la source primitive est 
dans la vie réelle. 

Avant de les soustraire complètement au monde 
extérieur , aux impressions qu'elles reçoivent du 
dehors, l'action du hachisch, s'exerçant sur toutes 
les facultés à la fois, se signale , ainsi que nous le 
disions dans le mémoire déjà cité, par un surcroît 
d'énergie intellectuelle, la vivactitédes souvenirs, 
une conception plus rapide , etc. Insensiblement 
elle arrive à produire dans la volonté , dans les 
instincts , un tel relâchement , que nous devenons 
le jouet des impressions les plus diverses. Le 
cours de nos idées peut être rompu par la cause la 
plus légère ; nous subissons les influences les plus 
opposées : nous tournons , comme on dit vulgaire- 
ment, à tout vent. Par un mot, par un geste, nos 
pensées peuvent être dirigées successivement sur 
une foule de sujets divers avec une rapidité , et, 
malgré cela, une lucidité qui tient du prodige. . . 
Un sentiment intime d'orgueil vous saisit, en rap- 
port avec l'exaltation croissante de vos facultés, 
dont vous sentez grandir l'énergie et la puissance. 
Il dépendra des circonstances dans lesquelles nous 
nous trouvons placés , des objets qui frapperont 
nos yeux, des paroles qui arriveront à notre oreille, 



— 67 — 

de faire naître en nous les plus vifs sentiments de 
gaieté ou de tristesse, d'exciter en nous les pas- 
sions les plus opposées et quelquefois avec une 
violence inaccoutumée; car de l'irritation on peut 
passer rapidement à la fureur, du mécontente- 
ment à la haine et à des désirs de vengeance, de 
l'amour le plus calme à la passion la plus em- 
portée. La crainte devient de la terreur, le cou- 
rage un emportement que rien n'arrête et qui 
semble ne pas voir le danger ; le doute, le soupçon 
le moins fondé peut devenir une certitude. L'esprit 
est sur la pente de l'exagération en toutes choses ; 
la plus légère impulsion manque rarement de l'en- 
traîner. Ceux qui font usage du hachisch, en 
Orient, lorsqu'ils veulent s'abandonner à l'ivresse 
de la fantasia, ont un soin extrême d'écarter 
d'eux tout ce qui pourrait tourner leur délire 
vers la mélancolie , exciter en eux autre chose 
que des sentiments doux et affectueux. Ils profitent 
de tous les moyens que les mœurs dissolues de 
l'Orient mettent à leur disposition. C'est au fond 
de leur harem, entourés de leurs femmes, sous le 
charme de la musique et des danses lascives exé- 
cutées par des aimées, qu'ils savourent l'enivrant 
datoamesc, et, la superstition aidant, eu voilà assez 
pour qu'ils soient transportés au sein des merveilles 
sans noQibre que le Prophète a rassemblées dans 
son paradis. 

Présentement , nous ne ferons point application 
de ce qui vient d'être dit à l'aliénation mentale. 



^ 08 -^ 

Ct4(e application trouvera sa place lorsque nous 
entrerons dans les détails relatifs aux divers phé- 
nomènes qui découlent du faUjiriviordial dont nous 
venons de tracer un tableau succinct. Je dois me 
borner, pour le moment, à faire remarquer combien 
i',e tableau rappelle les symptômes du délire mania- 
que dans toutes ses nuances. Je ne me suis pas seu- 
lement observé moi-même ; j'ai vu plusieurs per- 
sonnes qui avaient pris du hachisch dans l'état 
d'excitation que j'ai décrit, et j'affirme qu'il était 
impossible d'établir la moindre différence entre 
eux et les malades que nous soignons dans nos mai- 
sons de santé. 



§ IV. — Troisième phénomène : Erreur sur le temps 

et l'espace. 

Sous l'influence du hachisch, l'esprit peut tomber 
dans les plus étranges illusions relativement au 
temps et à l'espace. Le temps semble d'abord se 
traîner avec une lenteur qui désespère. Les minutes 
deviennent des heures, les heures des journées; 
bientôt, d'exagération en exagération, toute idée 
précise de durée nous échappe , le passé et le pré- 
sent se confondent. La rapidité avec laquelle se 
succèdent nos pensées, l'état de rêverie qui en est 
la suite , expliquent ce phénomène; car si le temps 
paraît plus long que s'il était mesuré par des hor- 
loges terrestres , ce sont les actions ou les faits ren- 



-- 09 — 

fermés clans cel inlervalle qui en reculent les li- 
mites par leur ampleur. 

«Mahomet^ dil A. Delrieu , emporté soudaine- 
ment par les fantaisies d'une vision, culbute une 
jarre d'eau qui se trouvait près de lui ; la chute avait 
presque vidé le vase, dès le commencement du 
somnambulisme du Prophète ; il aperçut toutes 
les merveilles du ciel et de la terre, et lorsqu'il se 
retrouva dans la vie mondaine, l'eau de la jarre 
n'était pas encore complètement écoulée.» 

Le temps et l'espace se mesurent par des points 
intermédiaires qui sont comme autant de jalons 
que la réflexion pose entre deux limites extrêmes, 
entre le point de. départ et le point d'arrivée. L'in- 
tervalle s'agrandit et peut acquérir des proportions 
indéflnies , en raison du nombre de ces jalons. Il 
faut que l'attention puisse se fixer d'abord sur un 
point, puis sur un autre pour les considérer, ensuite 
tous les deux à la fois. 

J'étais encore assez peu familiarisé avec les effets 
du hachisch , lorsque un soir traversant le passage 
de l'Opéra , je fus frappé de la longueur du temps 
que je mettais pour arriver jusqu'au bout. J'avais 
fait quelques pas , au plus, qu'il me semblait qu'il 
y avait bien deux ou trois heures que j'étais là, Je 
fixai mon attention sur les personnes , qui étaient 
nombreuses, comme d'habitude; je remarquai très 
bien que les uns me dépassaient, tandis que j'en 
laissais d'autres derrière moi J'eus beau faire , 



— 70 ~ 

je ne pouvais me désabuser. J'eus beau hàler le pas, 
le temps n'en marcha pas plus vite. 

II me semblait, en outre, que le passage était 
d'une longueur à ne pas finir, et que l'extrémité 
vers laquelle je me dirigeais s'éloignait à mesure 
que j'avançais. J'éprouvai plusieurs fois ce genre 
d'illusion en parcourant les boulevards. Vus à une 
certaine distance, les personnes et les choses m'ap- 
paraissent comme si je les eusse considérées par le 
gros bout d'une lunette d'approche. 

Nous nous rappelons que M. Th. Gauthier, cher- 
chant à apprécier la durée d'un accès de hachisch, 
«calculait qu'elle avait été d'environ trois cents ans. 
Les sensations s'y succédèren t tellement nombreuses 
et pressées que l'appréciation réelle du temps était 
impossible. — L'accès passé, dit-il, je vis qu'il avait 
duré un quart d'heure. « 

Du phénomène que nous venons de décrire , nous 
pouvons rapprocher certaines idées extravagantes 
que l'on rencontre, parfois, chez les aliénés. On sait 
que quelques uns se croient âgés de cent, de mille 
ans. Il en est même qui se disent éternels. 

La jeune dame dont j'ai parlé, page i4, dans 
les premiers jours de son exaltation maniaque, ne 
croyait plus avoir d'âge. Elle s'imaginait avoir vécu 
à toutes les époques historiques vers lesquelles sa 
mémoire la reportait. — « J'eus une mesurecolossale 
(je copie textuellement) ; auprès de Dieu etde moi, 
tout me parut petit, chétif et laid. Je reprochai à 



— vi- 
eeux qui m'entouraient de m'avoir volé la mesure 
du temps ; pour moi , il n'en est plus, leur disais- 
je; mes jours et mes nuits s'écoulent comme des 
instants, trop rapides pour que je puisse mettre à 
exécution les vastes conceptions dont mon cerveau 
est plein. Je reniai ma mère, par cette raison que je 
ne pouvais avoir une mère plus jeune que moi, etc..» 
L'action du hachisch ne saurait déterminer des 
convictions aussi erronées que celles que nous 
venons de signaler. Avec la conscience de soi-même, 
on apprécie facilement l'illusion dont les aliénés 
sont nécessairement dupes , et on évite d'en tirer , 
comme eux, des conclusions plus ou moins extra- 
vagantes. Toutefois, n'oublions pas que la source de 
cette illusion est la même dans tous les cas, et 
qu'elle n'est autre que V excitation cérébrale. 

§ V. — Quatrième phénomène : Développement de la 
sensibilité de l'ouïe ; influence de la musique. 

Le sens de l'ouïe, comme tous les autres sens, est 
rendu extraordinairement impressionnable par l'ac- 
tion du hachisch. Je ne saurais mieux faire , pour 
endonner idée, que de citer les paroles dontM. Th. 
G*** se sert pour caractériser ce phénomène, malgré 
la poétique exagération dont elles sont empreintes 
et qu'il est inutile de relever; je cède au plaisir de 

les citer une seconde fois. « Mon ouïe, dit-il , 

s'était prodigieusement développée; j'entendais le 
bruit des couleurs; des sons verts , rouges, bleus, 
jaunes, m'arrivaient par ondes parfaitement dis- 



lincles. Un verre renversé, un craquement de fau- 
teuil, un mot prononcé bas, vibraient et retentis- 
saient en moi , comme des roulements de tonnerre; 
ma propre voix me semblait si forte que je n'osais 
parler de peur de renverser les murailles ou de me 
faire éclater comme une bombe ; plus de cinq cents 
pendules me chantaient l'heure de leurs voix flû- 
tées, cuivrées, argentines. Chaque objet effleuré 
rendait une note d'harmonica ou de harpe éolienne. 
Je nageais dans un océan de sonorité où flottaient , 
comme des îlots de lumière, quelques motifs de Lu- 
cia ou du Barbier. Jamais béatitude pareille ne m'i- 
nonda de ses effluves , etc....» 

Il faut attribuer, en partie du moins, à ce déve- 
loppement excessif de la sensibilité de l'ouïe, la 
puissante influence qu'exerce la musique sur ceux 
qui ont pris du hachisch. C'est ici vraiment que 
les expressions manquent pour peindre les émo- 
tions de toute sorte que peut faire naître l'harmonie. 
La musique la plus grossière , les simples vibrations 
des cordes d'une harpe ou d'une guitare vous 
exaltent jusqu'au délire ou vous plongent dans une 
douce mélancolie. Suivant même la disposition d'es- 
prit où l'on se trouve, l'ébranlement moral se com- 
munique à l'organisme , les fibres musculaires et 
les fibres de l'âme vibrent à l'unisson, et il sur- 
vient de véritables mouvements choréiques ou hys- 
lériformes. 

J'ai constaté ces effets sur plusieurs personnes. 
J'ai été témoin de leurs cris de joie, de leurs chants 



el aussi de leurs larmes et de leurs lamentations , 
de leur profond abattement ou de leur folle gaieté , 
suivant le mode harmonique dont on frappait leurs 
oreilles. 11 y a plusieurs mois, V Expérience a publié 
un article dans lequel M. le docteur Carrière décrit 
avec l'esprit et la finesse d'observation qui le distin- 
guent, l'état d'exaltation où il avait vu plusieurs élèves 
en médecine auxquels j'avais fait prendre du ha- 
chisch. — «Un confrère, M. le docteur... , désireux 
de connaître par lui-même les effets du hachisch , 
avala quelques grammes de dawamesc. La dose 
était minime, aussi s'écoula t-il assez de temps sans 
que M... eût encore rien éprouvé d'extraordinaire. 
Cependant une voix de femme vient à se faire en- 
tendre. C'était celle d'une fille de service occupée 
à ranger des effets dans une chambre voisine de 
celle où nous nous trouvions. Cette voix n'avait rien 
de désagréable, mais c'est là tout féloge qu'on 
pouvait en faire. Néanmoins , notre confrère y prêle 
une vive attention ; bientôt il s'approche de la porte 
de la chambre d'où venaient les chants , colle son 
oreille contre le trou de la serrure , afin de ne pas 
perdre une seule note. 11 reste ainsi sous le charme 
pendant près d'une demi heure , et ne se retire que 
lorsque sa syrène en cornette et en sabots eut cessé 
de se faire entendre. M.... subissait à son insu l'in- 
fluence du hachisch, et tout en avouant que jamais 
musique n'avait fait sur lui semblable impression , 
il ne pouvait se persuader que le hachisch y fût 
pour rien. 11 ne changea d'opinion que beaucoup 



~ 74 — 

plus tard , alors que tonte action toxique fut éteinte. 

Pour ce qui me regarde , j'essaierais vainement 
de faire comprendre à quel point la musique m'im- 
pressionne, dans les circonstances que nous venons 
de dire. Agréables ou désagréables, gaies ou tristes, 
les émotions qu'elle fait naître ne sont comparables 
qu'à celles qu'on éprouve en état de rêve. Il ne 
suffit pas de dire qu'elles sont plus vives que dans 
l'état ordinaire; leur nature est pour ainsi dire 
transformée, et ce n'est qu'en passant à l'état d'hal- 
lucination qu'elles atteignent toute leur énergie et 
peuvent déterminer de véritables paroxismes de 
plaisir ou de douleur. C'est qu'alors , à l'action 
immédiate et directe de l'harmonie , aux sensations 
propres à l'oreille, se joignent les émotions bien 
plus vives et bien plus variées , résultant des asso- 
ciations d'idées que fait naître la combinaison des 
sons. 

Un jour^ j'avais pris une dose assez forte de 
hachisch. J'étais entouré d'amis intimes dont la 
bienveillance m'était connue. Je les avais priés de 
m'observer avec une scrupuleuse attention , de tenir 
fidèlement compte de mes paroles , de mes gestes , 
de l'expression de ma physionomie , etc. Je n'étais 
pas encore bien sûr de moi-même à cette époque, 
et je voulais, par le contrôle d'autrui, m'assurer de 
l'exactitude de mes propres observations. Arrivé à 
un degré assez haut d'excitation , et dans le but de 
modérer la fougue des idées et des sensations en 
leur donnant une direction unique, je priai une 



— 75 — 

jeune dame, artiste d'une grande distinction, de se 
mettre au piano et de jouer quelque air triste et 
mélancolique. Ce fut la valse de Weber qu'elle 
choisit. Dès les premières notes de cet air si pro- 
fondément empreint de douleur, je sentis comme 
un frisson me parcourir tout le corps ; mon excita- 
lion tomba tout-à-coup, ou plutôt changea brus- 
quement de nature. Tout entière concentrée en 
moi , comme un feu intérieur, elle ne s'alimentait 
plus que d'idées tristes, de souvenirs affligeants, 
de tableaux plus lugubres les uns que les autres. 
Les physionomies de quelques unes des personnes 
qui m'entouraient reflétaient la teinte sinistre de 
mon imagination.... Ces personnes n'étaient que 
sérieuses; d'autres, qui riaient en me regardant, 
me semblaient faire des grimaces et me menacer ; 
elles m'inspiraient de l'effroi , et j'étais bien près 
de leur supposer des desseins hostiles à mon égard. 
Je fermai les yeux pour ne plus voir personne, je 
m'étendis sur un divan, je me recueillis de mon 
mieux pour être tout entier à mes impressions inté- 
rieures ; mais alors la tristesse, une sombre mélan- 
colie , je ne sais quelle anxiété pénible^ me gagnè- 
rent tellement que je sentais ma poitrine comprimée 
au point de suspendre ma respiration : mes larmes 
coulèrent en abondance , et si j'eusse été seul , j'au- 
rais poussé des cris. Je ne pus y tenir plus long- 
temps, et j'éprouvai le besoin de secouer tout cela 
comme un affreux cauchemar... La prière de Moise^ 
de l'opéra de ce nom, ramena peu à peu le calme 



- /() — 

dans mon âme. Il me semblait que ma poitrine élait 
débarrassée du poids qui 1 opprimait. J'éprouvais 
ce bien-être physique et moral que donne le réveil 
au sortir d'un mauvais rêve , ou que l'on goùle à la 
suite d'un accès de fièvre. Je n'avais pourtant pas 
été dupe un seul instant de mes illusions ; mais ces 
illusions avaient eu sur moi l'empire de la réalité 
même. J'écoutai avec ravissement ces accents reli- 
gieux qui éveillaient en moi des souvenirs que je 
croyais éteints depuis des années, de douces émo- 
tions, de celles que connaît seul le premier âge, et 
qu'étouffe si vite le doute et le scepticisme, dès nos 
premiers pas dans la vie réelle. Puis l'idée me vint 
d'aller m'agenouiller devant le piano, et là, dans 
l'attitude d'un profond recueillement, les yeux fer- 
més et les mains jointes, j'attendis que la musique 
cessât de se faire entendre. — Un instant après , je 
me levai comme réveillé en sursaut ; mes oreilles 
avaient été, tout-à-coup, frappées par des airs de 
valse et de contre-danse ; jetant les yeux autour de 
moi , je m'étonnai un instant de voir tout le monde 
tranquillement assis: — Vous ne dansez pas! vous 
pouvez écouter une pareille musique et rester en 
place , immobiles comme des statues !.... L'expres- 
sion élait exacte , — c'est justement l'effet que pro - 
duisaient sur moi toutes les personnes qui m'entou- 
raient, et dont quelques unes, par leur roideur et 
la fixité de leur regard , me rappelaient cette belle 
et effrayante automate qu'imagina Hoffman , telle 
que Natbanaël l'entrevit, un jour, inoccupée , les 



— 77 -• 

mains posées sur une petite table , et les yeux inva- 
riablement dirigés vers lui. Je n'étais point dupe 
de cette singulière illusion , je l'attribuai à l'état 
d'agitation auquel je me sentais de plus en plus en- 
traîné , et au contraste qui en résultait. 11 me sem- 
blait que des courants électriques me passaient par 
tous les meaibres , et les forçaient de se mouvoir en 
cadence. C'est comme si j'avais été piqué de la ta- 
rentule. Je priai une dame de valser avec moi (c'était 
la maîtresse de maison ). Je valsai pendant plus d'un 
quart d'heure, dans un état de demi-somnolence 
dont je rendrais difficilement compte, je sentais le 
parquet se dérober à chaque instant sous mes pas , 
durant un espace de temps que je ne pouvais me- 
surer. Il me semblait que ma volonté n'était pour 
rien dans le tournoiement rapide qui m'emportait, 
et que mon corps obéissait irrésistiblement aux im- 
pulsions sonores qui partaient du piano , comme le 
jouet de l'enfant se meut sous les coups de lanière 
dont il est frappé. Je ne manquai cependant pas 
une mesure, et j'échangeai quelques paroles avec 
la personne qui valsait avec moi. 

Cet exercice quelque peu violent ne me causa 
pourtant pas le plus léger sentiment de fatigue; 
néanmoins il provoqua une transpiration abon- 
dante, et amena ainsi plus rapidement la fin de 
l'accès , dont la durée en tout fut de (piatre heures 
ou quatre heures et demie. 

Pour expliquer les phénomènes que nous venons 
de décrire, évideunuent il ne sulfirait pas dédire 



— 78 — 

que le hachisch excite , avive la sensibilité de rouie. 
Les causes en sont beaucoup plus compliquées, et 
méritent d'être examinées chacune en particulier. 

L'action de la musique sur les facultés morales 
à l'état sain , et dégagées de toute influence étran- 
gère, peut être envisagée de deux manières dis- 
tinctes : r au point de vue purement physique, ou, 
si l'on veut, organique; 2° au point de vue intellec- 
tuel. 

Nous aurons encore à l'envisager sous un troi- 
sième point de vue lorsque nous tiendrons compte 
des modifications apportées par le hachisch. 

1° « La puissance, en quelque sorte générale, 
de la musique sur la nature vivante, dit Cabanis, 
prouve que les émotions propres à l'oreille sont 
loin de pouvoir être toutes ramenées à des sensa- 
tions perçues et comparées par l'organe pensant; il 
y a dans ces émotions quelque chose de plus di- 
rect. Les hommes dépourvus de toute culture ne 
sont pas moins avides de chants que ceux dont la vie 
sociale a rendu les organes plus sensibles et le 
goût plus fin. Sans parler de ce chantre ailé , dont 
le gosier brillant est sans doute, à cet égard , le 
chef-d'œuvre de la nature, un grand nombre d'es- 
pèces d'oiseaux remplissent l'air d'une agréable 
harmonie; plusieurs animaux domestiques et quel- 
ques races encore insoumises , paraissent entendre 
avec plaisir les chants de l'homme et les voix arti- 
ficielles des instruments qui résonnent sous ses 
mains. Il est des associations particulières de sons 



— 79 — 

et même de simples accents qui s'emparent de 
toutes les facultés sensibles; qui, par l'action la 
plus immédiate, font naître à l'instant dans lame 
certains sentiments que les lois primitives de l'or- 
ganisation paraissent Jeur avoir subordonnés » 

C'est cette action que nous avons appelée orga- 
nique, parce que, en effet , elle semble tout entière 
concentrée dans l'organe auquel les sons s'adressent 
directement. C'est une sensation, et rien de plus , 
et cette sensation n'a de retentissement ni dans 
l'intellect proprement dit, ni dans la mémoire, ni 
dans l'imagination. Les organes sont plus ou moins 
aptes à l'éprouver, suivant une disposition origi- 
nelle, ou bien acquise et développée accidentelle- 
ment. Cette disposition peut se rencontrer même 
chez les idiots. On connaît le goût que quelques 
uns de ces pauvres êtres manifestent pour la mu- 
sique. Cela n'est assurément pas aussi fréquent 
qu'on se l'est imaginé et qu'on s'est plu à le répé- 
ter dans ces derniers temps , où la musique, pour 
la cure radicale des maladies mentales , a été mise 
de mode; mais enfin cela se voit quelquefois. Au 
reste, le seul exercice d'une faculté quelconque est 
toujours accompagné de bien-être et d'une jouis- 
sance à laquelle nous finissons , il est vrai , par ne 
plus prendre garde, à cause de l'habitude, mais 
qui n'en est pas moins réelle et vive quand il y a 
eu arrêt momentané dans cette sensation et qu'elle 
vient à reprendre. On sait que le sourd de nais- 
sance , Honoré Trézel , les premiers jours qui suivi- 



-- 80 — 

relit le développement de son ouïe lurent pour lui 
des jours de ravissement. Tous les sons, les bruits 
mêmes lui causaient un plaisir ineffable, et il les 
recherchait avec avidité (Magendie). 

La surexcitation que le hachisch cause à tout le 
système nerveux en général paraît se faire sentir 
plus particulièrement à la portion de ce système 
chargée de la perception des sons. Nous l'avons fait 
remarquer précédemment : l'ouïe acquiert une dé- 
licatesse , une sensibilité incroyables. Les sons 
retentissent jusque dans le centre épigastrique ; ils 
dilatent ou compriment la poitrine, accélèrent ou 
ralentissent les battements du cœur, remuent con- 
vulsivement tout le système musculaire , ou le jet- 
tent dans l'engourdissement. 

2° Il est un autre mode d'action de l'harmonie 
auquel principalement il faut rapporter l'influence 
qu'elle exerce sur l'économie vivante. Les sons ont 
le pouvoir d'éveiller nos souvenirs, de provoquer 
certaines associations d'idées , qui , à leur tour, 
mettent en jeu nos affections. Dans ce cas , ils s'a- 
dressent bien plus à notre entendement , à notre 
imagination qu'à notre sensibilité. Pour sentir la 
musique, il faut la comprendre. N'est-ce pas à dire 
que les sons ne doivent pas être pour nous lettre 
morte; qu'à chacun d'eux, ou du moins aux diffé- 
rentes combinaisons raisonnées dans lesquelles ils 
entrent, il faut associer des idées? Là est tout le 
secret de la puissance de l'harmonie. Quelque 
belle que soit la musique d'un opéra que nous en- 



— 81 — 

tendons pour la première fois, si les paroles n'ar- 
rivent pas jusqu'à nous, si nous ne les comprenons 
pas, si au moins nous ne saisissons pas les situa- 
tions, l'intention, la pensée des acteurs, nous ne 
pourrons être que médiocrement impressionnés. 
Ainsi de la musique instrumentale, qui n'arrivera 
jamais à exciter notre enthousiasme si nous ne pou- 
vons suivre la pensée du compositeur dans ses di- 
verses transformations harmonieuses. C'est en vain 
que vous ferez entendre les œuvres les plus remar- 
quables de nos grands artistes à des individus dont 
les habitudes , les mœurs politiques et religieuses , 
diffèrent essentiellement des nôtres ; vous les trou- 
verez indifférents , parce que ces œuvres leur par- 
leront une langue qui leur est étrangère et qu'ils 
ne comprennent pas, Jai été témoin de quelques 
tentatives de ce genre en Orient, au Caire, à Con- 
stantinople, où notre musique militaire avait été 
introduite depuis plusieurs années. Rien n'égalait 
la parfaite indifférence avec laquelle elle était écou- 
tée des Turcs et des Arabes , si ce n'est le plaisir 
extrême , l'avidité que montraient les mêmes indi- 
vidus à entendre les sons discordants d'une mau- 
vaise flûte et d'une espèce de tambour de basque 
en usage parmi eux. Suivant certaines circonstances 
relatives aux temps^ aux lieux, à la disposition de 
notre esprit , les plus simples mélodies, la musique 
la plus vulgaire, peuvent exercer sur nous une in- 
fluence qui tient du merveilleux, et dont l'imagi- 
nation fait tous les frais, il faut avoir passé quelques 

6 



années loin de son pays, dans des contrées où rien 
ne rappelait l'image des personnes ou des choses 
parmi lesquelles on avait vécu, pour bien se rendre 
compte de la nature des impressions que peut faire 
naître l'harmonie. C'est alors que le plus mince 
ménétrier, exécutant des airs de la patrie absente, 
peut s'élever à toute la hauteur d'un Paganini. 
Évidemment l'harmonie n'a qu'une part bien mi- 
nime dans les émotions qui vous saisissent ; les 
souvenirs , le travail de l'imagination , font tout. 

Maintenant , si Ton veut se rappeler ce que nous 
avons dit de l'exaltation delà mémoire et de l'ima- 
gination par le hachisch , l'influence de la musique 
sera expliquée déjà en partie. On concevra que des 
idées, des souvenirs de deuil et de mort s'allient 
tout aussitôt à des airs tristes et mélancoliques , 
des pensées de bonheur à des airs gais , des souve- 
nirs religieux à des airs religieux, etc.^ et que ces 
pensées , ces souvenirs exercent sur l'entendement 
une influence presque sans bornes. La réflexion 
étant anéantie , ou à peu près , l'âme s'abandonne 
tout entière et sans réserve à des impressions qui 
n'ont plus de contre-poids et que tout, au contraire, 
pousse à l'exagération. 

3" — De la surexcitation de la mémoire et de l'i- 
magination , surexcitation assez vive pour ne laisser 
que très peu de place aux impressions extérieures, 
jointe à l'excitation générale de l'entendement, au 
trouble des idées, naît un état mental particulier 
sur lequel j'ai déjà appelé l'attention, et qui n'est 



-- 83 - * 

autre que l'état de rêve. Cet état modifie les sen- 
sations produites par l'harmonie, de telle sorte que, 
bien que venues de l'extérieur, etayant leur origine, 
leur point de départ dans le monde réel, elles res- 
semblent à ces créaîions imaginaires que développe 
l'état de rêve. Elles prennent, en un mot, tous les 
caractères des faits psychologiques que l'on estcon- 
venu d'appeler hallucination. Nous verrons plus 
tard qu'un état pathologique des organes de l'en- 
tendement peut être la source de phénomènes de 



ce genre. 



De cette manière s'explique l'énergie des sensa- 
tions , le ravissement, l'espèce d'extase que fait 
éprouver la musique à ceux qui ont pris du hachisch. 
La surexcitation de la sensibilité spéciale de l'ouïe, 
de la mémoire et de l'imagination , sur laquelle 
nous avons dit quelques mots en commençant cet 
article, serait impuissante à en rendre compte, si 
elle n était, en quelque sorte, secondée par la mo- 
dification mentale dont il a été question en dernier 
lieu. C'est là un fait d'observation intérieure que , 
du reste , on comprendra l'acilemenî si l'on se rap- 
pelle que les sensations et les émotions propres à 
l'état de rêve arrivent parfois à un si haut degré 
d'intensité et de puissance que rien dans la vie réelle 
ne saurait leur être comparé. 

L'étrange influence qu'exerce la musique sur les 
facultés mentales lorsqu'elles ont été préalablement 
modifiées par Faction du hachisch , appelle natu- 
rellement notre attention sur une question qui , 



— sa — 

bien souvenl, a préoccupé les médecins d'aliénés. 
A toutes les époques, on a essayé d'agir sur le moral 
des fous par la musique. On a échoué; mais les 
insuccès n'ont jamais profité qu'à ceux qui avaient 
tenté les expériences. On a fait de nouvelles tenta- 
tives , toujours en se promettant monts et mer- 
veilles d'un moyen thérapeutique que l'on veut 
trouver bon quand même , et qui semble hors d'at- 
teinte de toute espèce de déconsidération (i). 

La musique, pour l'homme sain d'esprit, est une 
source féconde d'émotions; cela est incontestable. 
Mais en est-il ainsi lorsque nos facultés morales 
sont lésées? C'est là une question qu'il importait 
de vider tout d'abord , et à laquelle cependant 
personne ne paraît avoir songé !... Il en est une 
autre également importante , et qui n'a guère moins 
été négligée que la précédente , que personne ne 
s'est faite, celle-ci : S'il se rencontre des aliénés 
susceptibles d'être impressionnés par la musique , 
de quel genre de délire sont-ils atteints? à quelle 

(l) Noire opinion sur ce sujet ressortira des quelques considé- 
rations dans lesquelles nous allons entrer : mais si nous devions 
l'exprimer dès à présent dans toute sa franchise et sa naïveté , 
nous ne pourrions mieux faire que de répéter ces paroles d'un 
écrivain moderne : « La musique, comme moyen curatif, ne réussit 
guère qu"à l'Opéra-Comique. Là, on guérit la folie avec une ro- 
mance, la fièvre avec un solo de flûle, le choléra-morbus avec un 
air varié de trombone: c'est fort ingénieux. — Mais nous avons 
maudit souvent la harpe de David et l'hypochondrie de Saiil, qui 
ont manifestement produit toutes ces billevesées. » 



~~ 85 — 

classe de malades appartiennent-ils?.... C'était, à 
notre sens , procéder d'une manière bien peu ra - 
tionnelle que d'appliquer un remède avant de con- 
naître son mode d'action, ou même de savoir s'il 
était doué d'une action quelconque. En agissant 
ainsi, dans l'immense majorité des cas, selon nous, 
on a parlé à des sourds. Le sens et la longueur des 
discours, les formes oratoires ont pu varier > mais 
on ne s'en est pas moins adressé à des individus 
qui ne vous comprenaient pas, par la raison que la 
nature les a privés de la faculté de vous entendre. 
En outre , dans un petit nombre de cas, on n'a fait 
que fournir un nouvel aliment à l'excitation qu'on 
voulait calmer. Voici les faits sur lesquels nous ap- 
puyons ces deux propositions : 

1° Les aliénés sur lesquels la musique exerce 
une influence réelle (bonne ou mauvaise , la ques- 
tion n'est pas là , pour le moment) sont excessive- 
ment rares. Je n'entends parler ici que des aliénés 
curables , depuis ceux qui oiïrent le plus de chances 
de guérison jusqu'à ceux qui en offrent le moins. 
Je fais abstraction des déments, qui, malheureuse- 
ment, sont partout si fort en majorité. Restent les 
aliénés atteints de délire partiel et les maniaques. 
En vain nous chercherons, parmi les premiers, des 
individus accessibles aux impressions musicales. 
Nous n'en rencontrerons que parmi les maniaques, 
et encore parmi ceux-là seulement dont le délire 
ne dépasse pas la simple excitation. 

Pour donner à notre pensée toute la portée qu'elle 



— 86 — 

doit avoir, nous ajouterons que nous n'entendons 
pas parler seulement de l'excitation propre à l'état 
de manie, mais encore de celle qui survient parfois 
dans le cours d'une maladie mentale à forme par- 
tielle , et même aussi, quoique beaucoup plus rare- 
ment, dans la démence ; mais ce cas est loin d'être 
commun , et je ne le mentionne que par crainte 
d'être inexact. 

*^ C'est une remarque à faire que, parmi les alié- 
nés, ceux-là seulement sont susceptibles d'être im- 
pressionnés plus ou moins vivement par la musique, 
qui, par l'état de leur esprit, ont le plus de ressem- 
blance avec les individus qui ont pris du hacliisch. 

Depuis quelques années ^ comme chacun sait , on 
fait beaucoup de musique à l'hospice de Bicêtre. 
Plusieurs fois la semaine, cinq ou six cents aliénés 
assistent à de grands concerts, auxquels quelques 
uns d'entre eux, quand ils ont le bonheur d'avoir 
recouvré la santé , prennent quelquefois part , et 
dont les principaux acteurs sont recrutés parmi 
les épileptiques non aliénés, et parmi les vieillards 
dits reposants, qui , eux , sont chargés de la parlio 
instrumentale. 

Grâce au choix judicieux des morceaux qui 
composent le répertoire , et, par-dessus tout, au 
zèle infatigable d'un jeune professeur (M. F. Ron- 
ger, ancien élève de Wilhem) dont le talent distin- 
gué mériterait de briller sur un autre théâtre , ces 
concerts sont loin d'être aussi défectueux qu'on 
pourrait le penser, et la musique qu'on y exécute 



— 87 ~ 

est laite pour impre ssionner vivement le genre 
d'auditeurs aux oreilles desquels elle s'adresse. 
Voyons donc le résuliat, et, pour en juger par nos 
propres yeux, entrons dans la salle destinée aux 
concerts, et oii retentissent, en ce moment, des 
airs de Gluck et de Lnlly, avec accompagnement 
d'orgue expressif, de violons, violoncelles, flûtes, etc. 
L'assistance est divisée en deux parties, qu'il est im- 
portant de ne pas confondre. La première, la pins 
nombreuse, se compose des simples auditeurs; la 
seconde, en tête de laquelle vous voyez l'orgue ex- 
pressif tenu par le professeur de chant et la double 
file d'instrumentistes , ne compte dans ses rangs 
que des exécutants. Maintenant fixons notre atten- 
tion sur toutes ces physionomies, dont l'âge, la na- 
ture de la maladie, la couleur des idées dominantes, 
varient si étonnamment les caractères. Seulement^ 
passoîis les deux ou trois premiers rangs des exécu- 
tants ; il n'y a là que desépileptiques , nous n'avons 
point affaire à ces malades. N'êtes-vons point frappé 
de l'immobilité de' tous ces visages . de l'imiiassi- 
bilité évidente, de Tindifférence complète avec 
laquelle îous ces individus que vous avez sous les 
yeux, écoutent, je devrais plutôt dire entendent la 
musique que Ton fait à leur intention, et dont les 
modes habilement variés s'adressent pourtant aux 
différentes situations de leur esprit? Quoi ! le chant 
môme de la Parisienne et les roulements des tam- 
bours ne sauraient les émouvoir ! Ne les perdez pas 
de vue un seul instant et dites-moi , en conscience , 



— 88 — 

si vous pouvez saisir, quelque passager qu'il soit, 
le moindre signe qui révèle la puissance de l'har- 
monie sur ces pauvres cerveaux désorganisés ; si 
vous vous apercevez que ce lypémaniaque que vous 
voyez là-bas dans ce coin obscur, les yeux fixés vers 
le sol., le coude appuyé sur ses jambes entrecroi- 
sées et la moitié du visage caché dans la paume de 
la main , semblable au pensieroso de Michel -Angelo , 
si ce lypémaniaque, dis-je, a fait trêve une seule 
minute aux idées noires qui le préoccupent ; si cet 
autre, tout bouffi d'orgueil et plein d'idées de gran- 
deur, a cessé de tenir la tête haute et de jeter au- 
tour de lui des regards de dédain et de mépris; si 
ce jeune maniaque dont l'état incline vers la chro- 
nicité, a cessé un seul instant de marmotter entre 
ses dents , portant de droite et de gauche ses re- 
gards incertains, et gesticulant sans cessede manière 
à importuner ses voisins. Je n'appelle pas votre 
attention sur cette foule de visages sans expression , 
masques de chair, dont l'intelligence s'est retirée. 
Ce sont de pauvres malades en démence , et ils ne 
sont là que pour faire nombre. Il en est cependant 
quelques uns parmi eux qui écoutent avec une 
certaine attention ; vous les voyez même sourire 
lorsque la musique éclate avec force, et que le 
rinforzando est à son plus haut degré. Mais qu'est-ce 
que cela prouve? que des individus en démence 
sont encore susceptibles d'émotions: qui en a ja- 
mais douté? Avez-vous pour cela la prétention de 
les guérir avec de la musique? vous n'y avez jamais 



- 89 •— 

soii^é. Qu'un pauvre démeut écoute votre musique 
avec plaisir, avec passion, si vous voulez; qu'il 
en fasse par lui-même, et d'assez bonne, comme 
cela se voit assez souvent; tant mieux pour lui, 
assurément; ce sont autant de douces distractions 
qui allègent son infortune, mais qui ne sauraient, 
enfin , l'arracher à son incurabilité. Nulle harmo- 
nie , nul maestro , qu'il s'appelle Mozart , Beetho- 
ven ou Rossini, ne sauraient rendre l'inlelligence à 
celui qui l'a perdue. Je concevrais encore la possi- 
bilité d'utiliser l'inlluence de l'harmonie, tant que 
les facultés ne sont pas affaiblies, dégradées, de 
rétablir, comme c'était l'avis des pythagoriciens et 
du philosophe de Genève, « l'harmonie intellec- 
tuelle par l'harmonie sensuelle»; mais nous avons 
fait voir que les aliénés qui se trouvaient dans ce 
cas, les fous à idées fixes, étaient, par la nature 
du délire auquel ils sont en proie, complètement 
soustraits à cette influence. 

Il est une autre classe d'aliénés, cependant, qui 
se trouvent dans le même cas, c'est-à-dire dont les 
facultés, loin d'être affaiblies, sont au contraire 
plus ou moins exaltées, et dont quelques uns 
peuvent être impressionnés de la manière la plus 
énergique par le môme moyen que nous avons vu 
échouer sur les malades livrés à des idées fixes; 
ce sont les maniaques à l'état de simple excitation. 
Nous avons déjà exprimé cette opinion, et je ne la 
rappelle ici que pour arriver aux faits sur lesquels 
elle est fondée. Ces faits sont en bien petit nombre. 



~ 90 — , 

Deux seulement, dans l'espace de quatre années , 
ont pu être observés par nous. îls sont relatifs à 
deux maniaques du service de M. le docteur Voisin, 
mon honorable collègue. L'un d'eux était atteint de 
paralysie générale, avec idées de grandeur, de 
force, de puissance, etc. Son état habituel était une 
vive excitation, qui n'allait jamais jusqu'à la fureur, 
et une gaieté inaltérable. L'autre, dont nous avons 
rapporté l'observation a la fin de ce travail , était 
également dans un état d'excitation habituel, avec 
idées ambitieuses, mais sans paralysie. Chez ces 
deux malades, le premier surtout, nous avons pu 
constater, à diverses reprises, une impressionna- 
bilité vraiment extraordinaire, et dont l'action du 
hachisch nous a seule fourni quelques exemples. 
A peine les premiers chants venaient à frapper son 
oreille, que L*** se levait précipitamment du banc 
sur lequel il était assis, s'avançait au milieu de la 
salle, et là se livrait à une mimique en rapport 
avec la nature de la musique qui s'exécutait. Son 
visage extrêmement mobile, les yeux tantôt animés, 
tantôt abattus ou pleins de larmes, les gestes, les 
attitudes variées de son corps paraissaient exprimer 
vivement les émotions de son âme. Rien ne pour- 
rait peindre l'énergie de sa pantomime, lorsqu'un 
chant guerrier se faisait entendre. C'était un soldat 
intrépide marchant à l'attaque d'une colonne enne- 
mie, la baïonnette en avant, ou bien un cavalier 
monté sur un cheval fougueux, s'escrimant à droite 
et à gauche , repoussant de son sabre les ennemis 



v.. 



-^ 91 -- 

qui l'environnaient . . Toute cette ardeur , toute 
cette fougue tombait immédiatement lorsque les 
chants cessaient, et s'ils reprenaient sur un mode 
mélancolique, une expression indicible de tristesse, 
de. découragement , de douleur, assombrissait son 
regard, semblait enchaîner tous ses mouvements. 
Les effets que nous avons observés sur le second 
malade différaient peu de ceux que nous venons 
de décrire. Ils étaient moins intenses, ce qui 
provenait sans doute d'un degré moindre d'exci- 
tation. 

Nous ne possédons, comme nous l'avons dit tout- 
à-l'heure . que ces deux exemples de l'influence de 
l'harmonie dans le cas d excitation maniaque. Ils 
seraient bien plus nombreux , nous n'en doutons 
pas , si , au lieu de faire de la thérapeutique musi- 
cale sur les aliénés en masse , d'essayer la puissance 
des sons et des rhythmes indistinctement sur tous , 
quel que soit le genre de leur délire , ainsi que cela 
a été pratiqué jusqu'à ce jour, on eût soumis à cette 
médication mixte qui semble jouir d'une action 
tout à la fois physique et morale , précisément ceux 
d'entre les aliénés auxquels on a pris soin d'inter- 
dire l'entrée des salles de concert, à cause du trouble 
que leur turbulence y apporterait infailliblement. 
De ce que nous venons de dire, tout le monde ^ je 
pense , conclura avec nous qu'il serait légitime 
d'espérer quelque succès dans le cas particulier 
que nous signalons. De la méthode suivie jusqu'ici, 



•-" 92 — 

il ne iaiit attendre rien de bon; rexcilation du 
maniaque ne peut que s'accroître et son état em- 
pirer. 

§ VI. — Cl^'ouième phénomène : Idées iixes; conviclions 

délirantes. 

Ce genrede lésion intellectiielie si fréquent dans 
l'aliénation mentale , et qui constitue à lui seul la 
classe d'aliénés la plus nombreuse, celle des mo- 
nomaniaques , SG rencontre également dans le ha- 
chisch, mais alors seulement que le délire est 
porté à un degré très élevé, et auquel on se livre, 
rarement, de propos délibéré. 

Je n'ai eu qu'une fois l'occasion de l'observer sur 
moi-même, et celte occasion , je l'avoue, je ne l'a- 
vais pas cherchée; la dose du hachisch avait été un 
peu forcée. C'était à l'époque où je me livrais à 
mes premières expériences, en i84'. Encore mal 
aguerri, je mo laissai effrayer par les effets que 
j'éprouvais. L'idée me vint que j'étais empoisonné. 
rSous étions trois qui avions pris du daAvamesc, 
M. ir'^fi) et le docteur Aubert Roche. D'abord, 
je n'accusais personne; je remarquai bien que mes 
deux commensaux étaient infiniment moins agités 

(I) Architecte distingué de la ville de Paris, qui, dans lintérêt 
de Tart , a entrepris plusieurs voyages dans diverses parties du 
monde, notamment en Egypte et en Nubie, dont il publie en ce 
moment un magnifique Panorama avec lexle. 



— 93 — 

que moi ; jo iVeii concluais rien cependant qui ieur 
fût défavorable. Insensiblement, dans mon exalta- 
lion croissante , je me persuadai que le confrère 
qui avait apporté le hachisch m'en avait donné à 
moi d'une qualité différente et beaucoup plus ac- 
tive, qu'il l'avait mélangée avec de Y extrait pur. 
— C'est une épreuve, me disais-je , qu'il a voulu 
faire; c'est une grave imprudence!... Mais qui me 
répond qu'il n'a pas voulu m'empoisonner?... Il a 
voulu m'empoisonner; et de m'écrier avec force: 
« Aubert, vous êtes un assassin, vous m'avez em- 
poisonné! » L'air enjoué avec lequel celui-ci écoute 
mes lamentations , les paroles de consolation qu'il 
me donne, ne font qu'accroître ma conviction. Je 
luttai quelque temps contre cette pensée, don! je 
ne méconnaissais en aucune manière l'absurdité. 
Mais comme elle se représentait incessamment à 
mon esprit à travers les mille et une autres pensées 
qui l'assiégeaient , elles finirent par me dominer de 
la manière la plus absolue. — Bientôt une illusion , 
dont je rendrai compte plus tard, fît surgir une 
autie pensée Ywo^ , qui paraissait être une consé- 
quence de la première, mais qui était bien plus 
extravagante : j'étais mort, on était sur le point de 
m'enterrer, c'est-à-dire, mon corps était mort ; mon 
âme en était sortie. — Sans doute la conscience obs- 
cure qui m'était restée, sinon de ma personnalité, 
du moins de mon existence, me faisait établir cette 
importante distinction. — H était difficile de pousser 
plus loin l'extravagance. On peut rencontrer de 



— 94 — 
semblables idées chez les aliénés ; mais il s'en Tant 
debeaucoupqu'ellessoientcommunes. En quelques 
minutes, j'avais parcouru tous les degrés du délire 
partiel le mieux caractérisé. — Un jeune homme 
qui avait pris du hachisch fut frappé de terreur 
et se persuada qu'il allait mourir. On se moqua de 
lui. Quelqu'un s'avisa de suspendre un traversin à 
la muraille, et le lui montrant : — C'est vous, dit-il, 
que l'on a pendu ainsi; vous n'êtes plus de ce monde. 
— Je le savais bien , s'écrie le pauvre diable ; c'est 
affreux, n'est-ce pas, de mourir si jeune, et de cette 

manière ! 

Lorsque l'excitation produite par le hachisch est 
peu intense, les convictions fixes, erronées, se pré- 
sentent encore , et même en très grand nombre ; 
mais elles sont fugaces , ne font que paraître et dis- 
paraître. Ce n'est que difficilement et seulement à 
la faveur d'un grave désordre qu'elles pénètrent pro- 
fondément dans l'esprit et y restent plus ou moins 
de temps. C'est que, pendant longtemps , elles sont 
combattues par le sentiment intime, par la con- 
science que nous savons être si vivace au milieu des 
troubles causés par le hachisch. Dans le cas de dé- 
lire spontané ou de folie, les idées fixes, quelle que 
soit leur nature, ont pour caractère essentiel de do- 
miner l'intelligence d'une manière exclusive, ab- 
solue, d'absorber en elles la personnalité de l'indi- 
vidu. Il ne saurait en être autrement des idées fixes 
développées par le hachisch, lesquelles ne sauraient 
exister avec leurs caractères distinclifs qu'au lant 



— 95 — 

que la conscience, le moi, sont faussés et participent 
au désordre général. 

Voyons maintenant ce que nous apprend l'obser- 
vation intime sur la manière dont se forment ces 
idées. 

Reportons-nous à ce qui se passe dans notre es- 
prit, dans cet état de rêvasserie, dans ces moments 
où nous laissons nos idées aller, pour ainsi dire, 
là où bon leur semble , libres de toute contrainte. 
Elles se jouent en foule dans notre esprit; mais 
elles sont loin de nous être toutes indifférentes, 
car elles éveillent plus ou moins vivement notre at- 
tention suivant qu'elles se rattachent à quelque 
passion dominante, à quelque instinct de notre na- 
ture, secret ou avoué. Soldat ambitieux, vous rêverez 
batailles , grades , honneurs; vous serez colonel, 
maréchal de France.... Fanatique religieux, vous 
songerez à l'enfer , aux tourments qui attendent les 
damnés; et vous-même, si vous n'avez pas le bon- 
heur d'être du petit nombre des élus, vous vous 
représenterez le démon saisissant sa proie, avant 
môme que votre âme ait été dégagée de ses liens 
mortels. Ou bien le paradis et ses joies ineffables 
captiveront vos pensées , vous entrerez en relation 
avec la divinité, vous lui adresserez la parole, et 
elle vous répondra.... Amoureux, vous serez le 
maître, l'époux de celle que vous adorez; tous vos 
désirs se réaliseront ; son image sera sans cesse sous 
vos yeux, embellie par votre imagination. Haineux 
et plein de sentimenis de vengeance , vous poursui- 



— 96 -^ 

vrez voire ennemi d'invectives et de paroles de ma- 
lédiction...., etc. 

Dans l'état normal, c'est-à-dire, dans notre état 
de puissance réflective et de parfaite indépendance, 
de self-power , suivant l'énergique expression an- 
glaise , nous voyons ces idées se jouer dans notre 
esprit, comme si elles nous étaient en quelque 
sorte étrangères; la moindre impulsion partie de 
notre volonté les fait varier à l'infini , comme les 
images du kaléidoscope que notre main agite ; nous 
nous en débarrassons sans peine. 

Mais, ainsi que cela arrive par l'action du ha- 
chisch ou par des causes d'une nature différenle, que 
cette puissance intellectuelle, dont nous parlions 
lout-à'l'heure, vienne à s'affaiblir, à s'annihiler, 
même complètement, passagèrement ou d'une ma- 
nière permanente, et tout aussitôt cette pensée, 
ce rêve, qui ne faisait que traverser votre esprit, 
est transformé en conviction, en croyance fixe, 
parce que la réflexion guidée par la conscience in- 
time ne vient pas la combattre, Taccuser d'imposture 
et la faire rejeter. Dans le hachisch, à moins, comme 
nous l'avons dit, que Texcitation ne soit excessive, 
les idées fixes sont très éphémères. On se surprend, 
parfois, s'imaginant les choses les plus incroyables, 
les plus monstrueuses bizarreries auxquelles on 
s'abandonne corps et âme; puis tout-à-coup, 
comme par éclairs , la réflexion vous revient , vous 
ressaisissez voire pouvoir sur vous-mêmes, vous re- 
connaissez l'erreur à laquelle vous vous laissez aller; 



— 97 — 

vous étiez fou , en un mot , et vous êtes devenu rai- 
sonnable. Mais vous demeurez convaincu qu'en pous- 
sant les choses un peu plus loin , l'idée û\e avait 
grande chance de vous dominer complètement et 
pour un espace de temps dont on ne saurait fixer 
le terme. 

Comme on le voit, c'est un point sur lequel on 
ne se méprendra pas, j'espère, ce n'est point de la 
théorie en matière de psychologie que nous faisons 
ici ; nous signalons simplement des faits d'observa- 
tion intime; nous décrivons des phénomènes que 
chacun est à même de vérifier tout aussi bien que 
nous, et qui , à nos yeux , ont la même garantie de 
certitude que les opérations normales de notre es- 
prit qui sont le plus faciles à apprécier et sur les- 
quelles personne n'a jamais élevé de doute. 

Locke a dit quelque part, en parlant des convic- 
tions délirantes des aliénés : «Il ne me paraît pas 
que les fous aient perdu la faculté de raisonner; 
mais ayant joint mal à propos certaines idées, ils les 
prennent pour des vérités.» Et ailleurs : «Après 
avoir converti leurs propres fantaisies en réalités, 
par la force de leur imagination, ils en tirent des 
conclusions fort raisonnables. » 

Jusqu'ici, on n'est pas allé au delà de cette ex- 
plication donnée par le philosophe anglais. Est-il 
besoin d en démontrer l'insuffisance ? Locke se 
borne évidemment à exprimer le fait fondamental 
de la folie par ces mots : ayant joint mal à propos 
certaines idées. Il ne dit pas. il n'essaie pas même 

7 



— 98 — 

de dire pourquoi cette associalion vicieuse a eu lieu, 
et surtout comment il se fait que ceux chez qui elle 
s'est opérée s'eu laissent imposer par leurs idées 
fausses, y adhèrent irrésistiblement, dételle sorte 
que nul raisonnement, nulle puissance morale ne 
puisse les en détourner. Est-ce que tous les jours , 
à tous les instants , si nous nous examinons attenti- 
vement , de pareilles associations ne se forment pas 
dans notre esprit, sans que nous nous laissions in- 
duire en erreur par elles? Locke paraît s'en prendre 
à l'imagination; mais il n'indique pas la source où 
l'imagination puise cette force toute nouvelle, ex- 
traordinaire. Ce que nous venons de dire prouve 
qu'elle réside essentiellement dans ïeoocitation, fait 
primitif générateur de tous les phénomènes du délire. 
En effet, si je me suis bien fait comprendre, si 
l'on n'a pas oublié au sein de quelles circonstances, 
de quelles conditions intellectuelles les idées ou 
convictions délirantes ont pris naissance et se sont 
fixées dans l'esprit, on reconnaîtra tout d'abord 
ce phénomène de l'excitation dont j'aurais si fort à 
rœur de donner une idée exacte, et que j'appellerais 
volontiers une dissolution, une désagrégation molé- 
culaire de l'intelligence, si j'osais l'exprimer comme 
Je le sens. L'idée fixee^i le résultat de cette décom- 
position intellectuelle, résultat qui persiste, alors 
même qu'à beaucoup d'égards cette décomposition 
a cessé et que lintelligence s'est, en quelque sorte, 
recomposée : c'est l'idée principale d'nn rêve qui 
survit au rêve qui l'a engendrée. 



— 99 -^ 

Le mode de génération que nous venons de re- 
connaître pour les idées fixes nées sous rinfluence 
du hachisch, l'induction la plus légitime nous au- 
torise, ce me semble , à l'admettre pour celles qui 
caractérisent les divers genres d'aliénation mentale 
compris sous le nom générique de délire partiel. 

Voyons encore si l'observation ordinaire ne nous 
en fournit pas de nouvelles preuves-. 

Disons d'abord, ou plutôt répétons ce qui a été 
dit dans nos prolégomènes : il s'agit ici d'un fait tout 
de conscience, d'observation intime^ que rien ne 
révèle au dehors, si ce n'est quelques symptômes, 
trop fugaces le plus souvent pour pouvoir être 
remarqués. L'exploration, dans ce cas, doit donc 
s'adresser directement aux malades eux-mêmes. 
C'est à eux de nous dire ce qu'ils ont éprouvé , ce 
qu'ils ont senti ; et en un mot, c'est de leur propre 
bouche que nous devons apprendre ce que nous 
cherchons à savoir. De notre côté , en précisant 
bien nos questions, faisons en sorte de les mettre 
sur la voie; ils n'y entreraient jamais d'eux-mêmes. 

Examinons d'abord dans quelles circonstances 
se développent les convictions délirantes, chez les 
aliénés. 

Physiques ou morales , les causes morbides 
ont pour résultat immédiat d'ébranler d'une ma- 
nière plus ou moins brusque les facultés intellec- 
tuelles en exagérant leur action, autrement dit, en 
les surexcitant. Antérieurement l\ toute idée fixe, 
il a existé cet état d'excitation générale des facultés 



— 100 — 

intellectuelles, celte agitation confuse, rapide des 
idées , cette espèce de mouvement oscillatoire de 
l'action nerveuse, qui caractérisent le fait psycho- 
logique que nous avons nommé : fait primordial. 

Prenons pour exemple les affections tristes, qui 
sont incomparablement la cause la plus fréquente 
des idées lypémaniaques. Leur action est d'autant 
plus redoutable qu'elle est brusque et instantanée. 
Or, que l'on examine de près cette action , et on lui 
trouvera une complète analogie avec les résultats 
immédiats d'une commotion plus ou moins forte 
imprimée au cerveau , d'une congestion de cet or- 
gane y d'une syncope ou d'un évanouissement, etc., 
c'est-à-dire trouble, obscurcissement plus ou 
moins rapide et complet de la faculté de penser, 
dissociation des idées , perte plus ou moins com- 
plète , mais peu durable, de la conscience intime. 
Les choses ne se passent jamais autrement, de 
quelque nature que soient les causes que l'on fera 
intervenir dans la production des idées fixes. 

Nous ne pouvons invoquer à l'appui de ce que 
nous venons de dire le témoignage des auteurs qui 
ont écrit sur l'aliénation mentale. En voici la raison. 
Les recherches auxquelles on se livre concernant 
les causes de la folie, les premiers symptômes qui 
ont signalé son invasion, etc., se bornent exclusi- 
vement aux accidents physiques et moraux qui ont 
paru avoir les rapports les plus immédiats avec la 
manifestation du délire, ou môme, si l'on veut, avec 
les changements b^s plus insignifianls qui ont pu 



— 101 — 

survenir dans le caractère, les habitudes, les affec- 
tions du malade; on ne va pas au-delà. — M 

ayant essuyé de vifs chagrins, ou bien à la suite 
d'un violent accès de colère, ou bien encore par 
suite de la suppression d'un flux hémorrhoïdal, 
devient taciturne , bizarre; il se persuade qu'on en 
veut à ses jours. Ses habitudes ont changé du tout 
au tout. Il était rangé, économe ; il est devenu dis- 
sipateur et prodigue , etc 

Telle est la formule invariablement suivie pour 
la description des différents cas d'aliénation. Mais 
on s'aperçoit qu'au point de vue psychologique 
y a là de profondes lacunes , et que les choses n'ont 
été vues que par leur côté superficiel. 

Pour pénétrer plus avant dans la maladie nais- 
sante, la suivre pas à pas dans son développement, 
non pas seulement extérieur et sensible, mais in- 
térieur, au fond même de la conscience, c'est sur 
soi-même qu'il faut pouvoir Tétudier; ou bien en- 
core, quoique ce soit infiniment moins sûr, s'en 
faire rendre compte par les malades eux-mêmes. 

Il se rencontre, en effet, parfois j trop rarement 
malheureusement, des malades placés dans des 
circonstances exceptionnelles d'éducation qui, soit 
après une bonne et complète guérison , soit dans 
les intervalles de santé que leur laissent certaines 
intermittences, sont parfaitement à mêmede nous 
fournir les plus précieux renseignements, si l'on 
vient à diriger leur pensée vers le sujet qui nous 
occupe. 



— 102 — 

Paraù les aliénés à délire partiel, il s'en trouve, 
comme on sait , un certain nombre chez lesquels 
cette forme de délire a été précédée de celle qui ré- 
sume dans sa plus haute expression , au début et 
dans le cours de la maladie , la modification primi- 
tive à laquelle nous rattachons toutes les lésions in- 
tellectuelles, le désordre maniaque. Dans ce cas-ci, 
du moins^ il est incontestable que, suivant les ex- 
pressions dont Esquirol se sert pour caractériser 
spécialement la marne, « la multiplicité, la rapidité, 
l'incohérence des idées, on un mot, le bouleverse- 
ment de tous les éléments de l'intelligence » ont précédé 
les idées fixes. 

Ces paroles du maître, nous sommes en droit de 
les revendiquer pour toute espèce de délire partiel. 
J'en appellerai au souvenir des médecins qui 
ont quelque habitude des aliénés, qui ont vécu 
parmi eux; lorsque ces malades étaient en état de 
les comprendre, ils leur ont souvent adressé cette 
question ou d'autres semblables : « — Comment 
votre maladie a-t-elle commencé? Comment avez- 
vous pu vous mettre dans la tête des idées aussi 
absurdes, aussi extravagantes ? - Cela m'a fait tant 
de chagrin, j'ai été si vivement ému que/e me suis 
senti tout bouleversé ; je n'y étais plus du tout ; j'avais 
perdu la tête ; mes idées étaient sens dessus dessous ; 
je ne savais plus ce que je disais ni ce que je faisais , et 

alors je me suis imaginé que » C'est l'idée fixe , 

l'idée qui , par la suite, dominera l'intelligence et 
survivra au trouble général, au bouleversement des 



— 103 — 

facultés, qui, lui, aura passé avec la rapidité de 
l'éclair. 

Les idées fixes ne prennent pas toujours ainsi 
l'intelligence d'assaut; elles ont, parfois, certaine 
lutte à soutenir avec la conscience intime. C'est le 
moment des incertitudes, de l'irrésolution, de 
l'anxiété, de la mobilité extrême des pensées, en 
un mot; c'est encore de l'excitation, moins in- 
tense si l'on veut, et, que l'on me passe l'expres- 
sion, plus délayée que dans le premier cas; mais 
c'est toujours le même phénomène psychologique, 
c'est le fait primordial. 

Une fois le délire partiel déclaré, une fois que 
les convictions délirantes ont, pour ainsi dire, pris 
droit de bourgeoisie dans l'intelligence , il est ex- 
trêmement rare qu'elles y restent dans un état sta- 
tionnaire. Leur intensité , le degré d'influence 
qu'elles exercent sur l'ensemble des facultés mo- 
rales , les déterminations de l'individu sont loin 
d'être toujours les mêmes. Quelquefois même elles 
disparaissent complètement, pour reparaître en- 
suite , presque toujours avec une énergie nouvelle 
et une autorité plus absolue. En d'autres termes, 
elles subissent des phases de rémittence et d'inter- 
mittence. 

Que l'on étudie avec un soin scrupuleux et persé- 
vérant les modifications que nous venons de signa- 
ler , les circonstances dans lesquelles elles se 
développent; que l'on questionne minutieusement 
les malades sur ce qu'ils éprouvent au moment 



__ 104 — 

même où leurs idées fixes les pressent le plus — 
Pour parcourir de suite les deux points extrêmes, 
chez les uns, ce sera simplement les signes exté- 
rieurs d'une légère excitation qui contrastera avec 
le calme dont ils jouissaient précédemment; chez 
les autres, apparaîtront tout- à-coup, ou dans une 
progression rapide, tous les symptômes qui caracté- 
risent la manie intense. Le plus grand nombre of- 
frira des symptômes intermédiaires tels que, durant 
le sommeil, agitation, rêve, cauclu'mar, réveil en 
sursaut, etc. ; pendant la veille, irrésolution, mo- 
bilité des idées, rêvasseries, distractions de toute 
espèce, crainte vague, pressentiments, sentiment 

de pression dans la région précordiale Puis, au 

sein de ces désordres toujours croissants, réappa- 
rition des idées fixes, d'abord fugaces, passagères, 
et bientôt enfin reprenant tout leur empire. Per- 
sonne n'ignore que, dans les hospices et dans nos 
maisons de santé, il faut redoubler de surveillance 
envers les monomaniaques que leurs idées fixes 
rendent dangereux pour les autres ou pour eux- 
mêmes, alors qu'apparaissent quelques signes d'ex- 
citation. 

Ce qui prouve encore d'une manière qui ne laisse 
pas de réplique que les modifications intellec- 
tuelles que nous venons de signaler sont bien la 
source première de toute idée fixe, c'est que fré- 
quemment les malades chez lesquels on les observe 
oublient, laissent, pour ainsi dire, de côté leurs 
idées fixes habituelles, pour en adopter de non- 



— 105 -^ 

velles, le plus souvent dans le sens de leur préoc- 
cupation actuelle. 

N'est-ce pas là l'état particulier du cerveau 
qu'Esquirol a nommé avec ce pittoresque et tout à 
la fois cette vérité d'expression qui lui sont fami- 
liers, un état cataleptique? J'en citerai tout-à-l'heure 
un exemple remarquable. En voici deux que j'em- 
prunte à Esquirol : 

a Une dame croit que son mari veut la tuer d'un 
coup de fusil , elle s'échappe de son château et va 
se jeter dans un puits; on lui dit que si l'on voulait 
la faire périr , le poison est un moyen plus facile : 
aussitôt elle a peur du poison et refuse toute espèce 
de nourriture. 

» Un mélancolique se croit déshonoré ; après 
avoir cherché vainement à le rassurer, on lui 
donne des consolations prises dans la religion , et 
bientôt il se persuade qu'il est damné. >^ 

Le lien de l'association régulière des idées étant 
une fois brisé, les pensées les plus bizarres, les 
plus extravagantes, les combinaisons d'idées les 
plus étranges se forment et s'installent pour ainsi 
dire d'autorité, dans l'esprit. La cause la plus in- 
signifiante peut leur donner naissance, exactement 
comme dans l'état de rêve. « La ville de Die est 
dominée par un rocher qu'on nomme le F ; un 
jeune homme s'avise d'ajouter la lettre v au mot 
Die, en fait le mot Dieu, et tous les habitants de Die 
sont dieux pour lui. Bientôt il reconnaît l'absur- 
dité de ce polythéisme, et il concentre alors la di- 



— 106 — 

vinité dans la personne de son père, comme étant 
l'individu le plus respectable de cette contrée. » 
(Esquirol.) Dans la manie , ou simplement l'excita- 
tion maniaque , ces associations vicieuses se font et 
se défont avec la même rapidité; le malade est le 
jouet des convictions les plus variées. Dans le dé- 
lire partiel, quelques unes seulement de ces com- 
binaisons qui, par la réaction probable de quelque 
passion énergique, ont surnagé, pour ainsi dire, 
au milieu de cette confusion , de ce chaos d'idées , 
occupent exclusivement l'esprit. 

M. X..., négociant retiré des affaires depuis 
quelques années , se préoccupait beaucoup du ma- 
riage d'une fille unique sur laquelle il avait con- 
centré toutes ses affections. H apportait dans cette 
affaire importante l'irrésolution, l'incertitude, la 
prudence méticuleuse et craintive qui faisaient le 
fond de son caractère, et qui , cette fois , étaient 
accrues de toute la vivacité de son amour pa- 
ternel. 

Cette irrésolution avait été cause que divers 
partis fort convenables avaient été refusés. Des re- 
^veis, s'en étaient suivis , et M. X. .. se faisait à lui- 
même d'amers reproches , craignant d'avoir com- 
promis le bonheur de sa fille. Celle-ci enfin ayant 
atteint un âge qui ne permettait plus guère de dif- 
férer, M. X... approuva les poursuites d'une per- 
sonne qui lui paraissait remplir les conditions de 
fortune et de position sociale qu'il désirait. Déjà les 
-choses étaient fort avancées , lorsque M. X... , re- 



— 107 — 

tombant dans son état d'indécision, crut devoir de- 
mander de nouveaux sursis. 

Bientôt après, sa raison parut évidemment alté- 
rée. M. X... craignait d'avoir manqué aux plus 
simples exigences de la probité et de la loyauté, en 
agissant avec une prudence injurieuse à l'égard de 
son futur gendre. Celui-ci ne pouvait manquer de 
vouloir se venger en l'attaquant en calomnie devant 
les tribunaux. Dès lors, il était un homme perdu , 
déshonoré ; sa honte rejaillirait sur toute sa famille. 
Il ne vit plus qu'un moyen de prévenir tous ces 
malheurs : c'était de se tuer. Heureusement , ses 
funestes desseins n'échappèrent pas à la vigilance 
de sa famille, qui sut déjouer toutes ses tentatives. 
M. X... fut amené dans notre établissement. 

Tels sont les symptômes de la maladie, décrits 
d'après les renseignements fournis par les pa- 
rents. 

Mais nous ne saurions nous en tenir à cet exa- 
men superficiel , qui ne nous apprend absolument 
rien de l'état psychologique du malade. C'e^tM. X.. . 
lui-même qui y suppléera. 

Quelques semaines après son arrivée dans l'é- 
tablissement, M. X. . recouvra la raison. Il fut en 
état, non seulement de rendre un compte exact de 
ce qui s'était passé en dernier lien , mais encore de 
remonter vers l'époque où il commença à être ma- 
lade. Je transcrirai fidèlement ses propres paroles. 
Lui ayant demandé comment il avait pu se mettre 
dans la tète des idées aussi absurdes que celles dont 



— 108 — 

il nous avait si souvent entretenus; s'il lui était 
possible de s'en rendre compte : — Cela , dit-il , 
n'est pas chose facile; tout cela est très confus dans 
mon esprit. Ce que je sais, c'est que peu de jours 
auparavant, sans que je puisse m'expliquer pour- 
quoi, j'étais comme abasourdi; yis^v moments, je 
savais à peine ce que je faisais. J'avais des dis- 
tractions incroyables; je me surprenais à penser à 
toute autre chose que je n'aurais voulu. Ce qui ne 
m'était jamais arrivé, je parlais tout seul , ou plu- 
tôt je murmurais quelques paroles sans suite. Je 
sentais bien que ma tête fermentait , mais je n'y 
éprouvais aucun mal , et je n'aurais pas songé à 
prendre avis démon médecin, si^. faligué de ne 
plus avoir de sommeil depuis quelques temps, et 
tourmenté par je ne sais quels fâcheux pressenti- 
ments, je n'avais craint enfin de tomber malade. 
Ces pressenliments n'étaient que trop fondés; car 
peu de jours après , mon état ayant empiré, éprou- 
vant dans la tête une sorte de vide immense, en 
même temps que je sentais sur l'estomac comme 
un poids qui m'empêchait de respirer, tout-à- 
coup il me vint à l'idée que M...., mécontent de 
mes procédés, pourrait m'intenter un procès, me 
poursuivre en diffamation. Depuis lors, ceUe mau- 
dite pensée ne m'a plus quitté. .. 

— Dans vos moments d'insomnie, n'étiez-vous 
pas tourmenté toujours par les mêmes idées, la 
crainte d'avoii- offensé M....? 

— Mon Dieu non ; dans mes crises , dans mes 



— 109 — 

accès de fièvre morale , comme je disais , je ne pen- 
sais à rien à force de penser à trop de clioses à la 
fois. Ce n'est que lorsque je recouvrais un peu de 
calme que je me préoccupais de toutes ces sot- 
tises. 

Les premiers jours de son arrivée à Ivry, M. X.. . 
paraît quelque peu ébranlé dans ses fausses con- 
victions , par la mesure que l'on venait de prendre 
à son égard. Il en parle continuellement, mais avec 
une sorte de retenue; il est môme facile d'appeler 
son attention sur des sujets étrangers. Quelque 
temps après, un matin, au sortir de son lit, M. X .. 
est pris d'une excitation assez vive. Une profonde 
inquiétude est peinte dans sa physionomie. Les 
yeux sont animés ; la langue est couverte d'un en- 
duit jaunâtre; l'haleine est forte et fétide; la peau 
sèche; le pouls varie de 72 à 7G. M. X... est tou- 
jours en mouvement; il va et vient comme s'il ne 
savait que faire, ni à quoi se prendre. Il n'attend 
plus qu'on lui adresse la parole, pour parler de 
ses chagrins, de ses craintes. C'est une véritable 
excitation maniaque entée sur le délire partiel, car 
toutes ses pensées gardent l'empreinte de ses faus- 
ses convictions; mais alors ces convictions ont 
acquis une puissance d'entraînement extraordi- 
naire qui nécessite la plus active surveillance. Pour 
la première fois, M. X... a eu une hallucination. 
Il a, dit-il, été éveillé en sursaut par une voix 
qui lui a dit à diverses reprises et d'une manière 
parfaitement intelligilde : ^ Tu ne saurais en dou- 



— 110 — 

«ter, il y aura procès; lu es perdu, toi. la femme, 
M ta fille !. . . » En peu de jours , le mal a acquis toute 
la violence d'un accès de manie , mais sans in- 
cohérence dans les idées : c'est la passion mania- 
que jointe à la fixité des idées qui caractérise le 
délire partiel. Comme chacun sait , les principaux 
caractères du délire maniaque sont : i^ le déver- 
gondage , l'incohérence des pensées ; 2" une sorte 
d'irritation, de colère, de fureur toujours immi- 
nentes et prêtes à faire explosion; chez M. X,.., ce 
sont les passions mises en jeu par ses idées fixes 
qui semblent gronder dans son sein , obscurcissent 
son sens intime, entraînent sa volonté, trop affai- 
blie par l'ébranlement cérébral pour résister à la 
moindre impulsion. Bien évidemment , les idées 
fixes n'ont pas changé de nature et sont restées 
ce qu'elles étaient auparavant ; mais l'excitation 
maniaque(on n'a pas oublié ce que nous entendons 
par là : mobilité des idées, rapidité de conception , 
vivacité de sensations intimes , rêvasserie, etc ) 
leur a communiqué une énergie, une violence qui 
ne leur est pas habituelle. Cet étal a duré quatre 
ou cinq jours ; après quoi , sous l'influence d'une 
médication dérivativetrès énergique, M. X... reprit 
peu à peu son calme habituel et finit même par se 
rétablir complètement. 

Ici commence une nouvelle et courte période de 
symptômes qui semblent être la contre-épreuve de 
celle dont je viens de rendre compte. 

De même que nous avons vu les idées fixes deve- 



— 111 - 

nir plus intenses par suite de l'aggravation du dés- 
ordre général , de môme nous les verrons s'affai- 
blir au fur et à mesure que le désordre s'amoin- 
drira. Il fut facile, en effet, de suivre pour ainsi 
dire pas à pas ces deux ordres de symnlômes dans 
leur décroissance progressive. Devenu plus calme, 
M. X... était plus accessible à nos conseils, qu'il 
comprenait mieux, et qui môme le portaient à 
réfléchir; il se remettait de plus en plus (n rap- 
port avec les choses extérieures. Naguère presque 
entièrement concentrée en lui- môme, son existence 
morale commençait à s'épandre au dehors. Il don- 
nait plus de prise aux raisonnements avec lesquels 
on combattait ses idées dominantes. 

Ainsi, insistons sur ce point, car il est impor- 
tant, avec la cessation graduée de l'excitation, 
disparaissaient, non pas les idées fixes, mais la con- 
viction, la ténacité inébranlable sur laquelle elles 
s'appuyaient. D'absolues, d'irrésistibles, de fatales 
qu'elles étaient, tant que durait la modification 
psycho-cérébrole qui leur avait donné naissance; 
elles deviennent de plus en plus semblables aux 
simples idées erronées auxquelles personne n'é- 
chappe dans l'état de santé morale le plus parfait. 
Arrivé à cette période, M. X .., qui, par mille rai- 
sons, les unes plausibles , du moins en apparence, 
les autres évidemment absurdes , n'avait voulu 
faire jusqu'ici aucune concession , et s'était livré à 
tout l'entraînement de ses idées dominantes, tout 
en les soutenant encore, déclara cependant que si 



— 112 — 

une personne en qui il avait toule confiance et qui 
était bien au courant de ses affaires, son frère, ve- 
nait lui assurer qu'il était dans l'erreur, il le croi- 
rait. Son frère fut admis à le visiter, etM. X... après 
quelques heures de conversation avec lui, nous 
annonça qu'il ne croyait plus rien de tout ce qu'il 
nous avait dit, traita tout cela de chimères , etc. : 
il était guéri. 

Qui n'aurait pas suivi, ainsi que je l'ai fait, le 
délire dans toutes ses transformations , jour par 
jour, heure par heure , aurait bien pu , assurément, 
se méprendre sur les caractères d'une semblable 
guérison et en faire honneur à une influence toute 
morale. (Les auteurs ont consigné plus d'un fait 
de cette nature, et ces faits onlété aussi mal inter- 
prétés , à mon sens du moins, que celui-ci aurait 
pu l'être.) 

Mais cela n'a été qu'apparent ; car lorsque le ma- 
lade put converser avec son frère, déjà les voies 
étaient préparées; la cause organique de la maladie 
avait presque entièrement disparu ; le malade avait 
cessé d'ôtre le jouet d'une idée fixe, pour tomber sous 
le joug d'une simple erreur ; et cette erreur , rien 
d'étonnant qu'elle se dissipât devant l'affirmation 
d'une personne en qui M. X... avait confiance. 

Comme je l'ai dit précédemment, l'amélioration 
que j'ai signalée dans l'état de M. X... n'a duré que 
très peu de temps, quarante-huit heures au plus. 
Depuis lors, la maladie a persévéré en conservant 
son type rémittent, avec les symptômes signalés 



— 113 — 

plus haut , sauf , pourtant , quelques modifications 
dans la nature des idées fixes, sur lesquelles il im- 
porte d'arrêter un. moment notre attention. 

Presque à chaque accès, ces idées se sont por- 
tées sur des sujets différents. Dans le principe , on 
doit se le rappeler , elles étaient relatives à un pré- 
tendu procès dont M. X... se croyait menacé par son 
futur gendre. Plus tard, parfaitement rassuré sur 
ce point, M. X... se persuada qu'une personne avec 
qui, il y a déjà bien des années , il a ou quelques 
différents relativement à des affaires de commerce, 
renouvelant des querelles éteintes , et donnant 
cours à des rancunes dissimulées jusqu'à ce jour, 
allait mettre tout en œuvre pour le perdre , lui en- 
lever sa fortune acquise par vingt années de travail. 
Une autre fois , c'est sur sa santé que se tournent 
ses craintes. Tant d'émotions, tant d irrégularités 
de régime occasionnées par ses extravagances la- 
vaient, disait-il, jeté dans un état de délabrement 
dont il ne pouvait se relever; son existence était 
désormais impossible. Enfin , en dernier lieu , se 
croyant coupable de tou te sorte de mauvaises actions, 
la police, qui jusque là s'était montrée tolérante à 
cause de son état d'aliénation mentale , n'attendait 
que son entier rétablissement pour s'emparer de sa 
personne. 

Ces variations si nombreuses et si faciles des 
idées fixes ne sont-elles pas un indice certain qu'en 
dehors de ces mêmes idées, il existe un état parli- 

8 



CLilier de l'entendement, qui en est la source pri- 
mitive et nécessaire ? 

Parmi quelques autres observations du même 
genre , celle que nous venons de rapporter tient 
le premier rang , pour ses caractères fortement ac- 
cusés et capables de fixer l'attention. Il n'est pas 
commun de rencontrer des malades qui puissent 
analyser avec quelque exactitude leurs sensations 
intimes, alors même que la conscience est, pour 
ainsi dire, prête à leur échapper. Le plus souvent 
l'observateur en est réduit aux signes extérieurs , et 
nous savons qu'il y a là de nombreuses chances 
d'erreur, attendu que ces signes peuvent manquer 
alors même que le désordre psychique primitif est 
assez intense. C'est précisément là ce qui est arrivé 
chez M. X .. au début de sa maladie. Oéjà, en 
effet, ses idées étaient, ainsi qu'il le dit lui-même, 
tout embrouillées^ du moins par moments, sa tête 
n'y était plus j qu'on ne voyait encore en lui que de 
l'irrésolution, une faibiesse de caractère qui ne 
savait prendre aucun parti. 

Je citerai encore un ou deux autres faits qui, 
s'ils sont moins complets à quelques égards que 
le précédent, peuvent néanmoins contribuer à éveil- 
ler l'attention des observateurs sur le sujet qui nous 
occupe. 

M"'*^ ... est tourmentée depuis quelques an- 
nées par des idées fixes et des hallucinations de 
la vue , de l'ouïe , du goût et de l'odorat. Je ne dirai 



- 115 — 

rien pour le moment des hallucinations, dont il 
sera question dans un chapitre spécial. M""^... 
est persuadée que certains membres de sa famille 
ont voulu l'empoisonner pour s'approprier sa for- 
tune ; elle esl également convaincue que beaucoup 
d'autres moyens encore ont été mis en usage pour 
la faire périr. 

Ces idées ne la quittent jamais ; mais elles sont 
loin d'avoir toujours la même intensité, c'est-à-dire 
d'exercer la même influence sur la malade. D'habi- 
tude M""^ ... paraît à peine s'en préoccuper, en 
parle rarement , même lorsqu'on la met sur la voie. 
Elle se conduit fort convenablement, et rien abso- 
lument ne trahit le trouble de ses facultés. 

Par intervalles assez éloignés, il survient de Tex- 
citation. La physionomie s'anime, les joues se co- 
lorent vivement, M'"*^ ... devient irritable , cherche 
querelle à ceux à qui elle reproche son isolement , 
est d'une extrême loquacité. Ses discours sont in- 
terminables etont rapport exclusivement à ses idées 
dominantes. Elle veut entretenir tout le monde des 
persécutions auxquelles elle est en butte-, elle reçoit 
avec dédain et souvent avec colère les conseils que 
nous lui donnons. Elle ne se lasse pas de solliciter sa 
liberté; elle invente mille ruses pour la recouvrer, 
contre la volonté des chefs de l'établissement. 

Quelquefois cette excitation atteint la violence 
d'un accès de manie, sans que jamais les idées de- 
viennent incohérentes et sortent du cercle des idées 
fixes. 



— 116 — 

M. N... ne compte dans sa famille, qni est très 
nombreuse, aucun membre qui ait été atteint d'af- 
fection cérébrale ou de toute autre maladie ner- 
veuse; il est âgé de 4B ans. En i83i, il a été pris 
d'un violent rhumatisme articulaire qui a duré six 
semaines, et contre lequel les saignées locales et 
sans doute les opiacés ont été employés. En i832, 
peu après la disparition du choléra, M. N .., que 
l'épidémie avait fort effrayé, fut atteint d'une gas- 
trite qui résista à toute espèce de traitement. « Au 
bout de quinze mois environ, mes nerfs, dit le 
malade, commencèrent à se prendre, à l'exception 
de ceux de la tête; c'est-à-dire que j'avais dans 
les bras , dans les jambes des inquiétudes , des 
frissons ou plutôt des frémissements qui m'étaient 
très pénibles. Mes souffrances d'estomac dimi- 
nuèrent sensiblement, et, pendant les trois an- 
nées qui suivirent, elles furent très supportables. 
A partir de cette époque jusqu'en i84i, je ne les 
ai ressenties que de temps à autre. 

» Depuis bien des années je suis sujet à des 
maux de tête. Vers la fin de iB^i, ces maux de 
tête devinrent tout-à-coup extrêmement violents, 
en même temps que mes maux d'estomac dispa- 
raissaient complètement. De ce moment date ma 
maladie morale... » 

Avant d'aller plus loin , je prie M. N... de préci- 
ser, autant que possible, ce qu'il ressentit à cette 
époque. — Qu'éprouviez -vous dans la tête? Où 
aviez-vous mal? — Portant ses deux mains sur 



— 117 — 

chaque côté du front : « li me semblait, dil-il, qu'on 
me la comprimait de la sorte; j'y sentais des cha- 
leurs, et, ainsi que je l'ai souvent dit à ma femme, 
j'aurais cru que mon crâne allait s'enlever. — Est- 
ce alors que vos idées se dérangeaient?— J'étais tout 
abasourdi, j'avais des éblouissements , je ne pou- 
vais plus penser : vous m'auriez adressé la plus 
simple question, que je ne vous aurais pas com- 
pris. J'étais obligé de cesser toute espèce d'occupa- 
tions ; je n'étais pas assez maître de mes idées pour 
les continuer. C'est ainsi que je suis tombé dans 
l'état où vous me voyez maintenant. )) — Yoici quel 
est cet état : la pensée est bien véritablement dans 
un état cataleptique; les idées les plus indifférentes 
peuvent revêtir tout-à-coup les caractères des idées 
fixes. En vain M. N... s'efforce de les renvoyer, de 
les oublier, en portant son attention sur des sujets 
qui l'intéressent vivement ; ces idées restent, se 
représentent sans cesse à son esprit: c'est son cau- 
chemar perpétuel, «il en est de ces idées, me disait- 
il, comme de ces airs que nous répétons involon- 
tairement, sinon de vive voix, du moins mentale- 
ment, et cela pendant des heures entières, et même 
des journées, sans que nous puissions nous en 
empêcher. » 

Il est digne de remarque que , dans ce cas , la 
fixité des idées est tout-à-fait indépendante des 
affections. Elles sont, comme nous l'avons dit, 
complètement indift'érentes ; elles ne sont pas 
même de nature à exciter sa curiosité. Ainsi, par 



— 118 — 

exemple, M. N... fait un jour une longue prome 
nade au-dehors de rétablissement, avec son do- 
meslique. Il engage ce dernier à se rafraîchir en 
prenant un peu d'eau et de vin comme il fait lui- 
même. Il se dit : Cet iiomme a accepté mon offre, 
c'est que peut-être il aime le vin !... Et cette idée 
ne le quittera plus de quelques jours; elle le tour- 
mentera sans cesse. M. N... se dit et se répète mille 
ei mille fois : Mais que m'importe que cet homme 
aime le vin (s'il l'aime)? Qu'ai-je à voir à cela? 
Pourquoi m'en inquiéter? D'où vient que cette 
idée saugrenue s'acharne après moi , et, qui pis 
est , qu'elle m'affecte aussi vivement que la pensée 
la plus triste? M. N... vient me faire part de 
cette nouvelle bizarrerie. Il se persuade qu'un 
moyen de s'en débarrasser, c'est d'en faire la con- 
fidence à son domestique ; mais, en même temps, 
il craint qu'une autre idée plus extravagante ne la 
remplace aussitôt. Je lui conseille de n'en pas par- 
ler, etj pendant plus de trente-six heures, il n'en 
a pas eu d'autre , mais il en a été très tourmenté. 
Enfin elle a dû céder la place à cette idée d'un 
autre genre : un soir, en se mettant à table, M. N... 
rémarque qu'une dame avec laquelle il dîne ordi- 
nairement , a mis, ce jour-là, contre son habitude, 
une chemisette à boutons d'or : « Mais pourquoi 
donc celte dame a-t-elle mis une chemisette aujour- 
d'hui?» se demande M. N... Dès lors, il n'y a plus 
de place dans son esprit que pour cette pensée ; 
l'image de la dame à la chemisette ne sort plus de 



— 119 — 

son souvenir ; elle éveille des idées erotiques (jui 
lui font beaucoup de mal. 

M. N... est plus particulièrement tourmenté par 
ses fixités^ comme il les appelle, la nuit, quand 
il ne dort pas. C'est alors aussi qu'il éprouve le plus 
vivement une sensation d'une nature particulière, 
et qui lui annonce infailliblement l'arrivée de ses 
idées extravagantes. M. N... la décrit ainsi : « C'est 
comme une nappe de fluide électrique qui m'enve- 
loppe tout-à-coup des pieds à la tête , une espèce 
de frisson général; j'ai des éblouissements , je suis 
étourdi , la tête me tourne. Il y a des moments où 
je pourrais comparer mon individu à une corde de 
harpe que l'on a pincée fortement... » Tout cela es! 
caractéristique ; nous n'avons pas besoin d'in- 
sister. 

La maladie suit une marche assez franchement 
rémittente, au moins depuis que nous l'observons. 

Les rechutes sont invariablement annoncées par 
une excitation plus ou moins vive Les traits du 
loalade, où règne habituellement le calme le plus 
parfait, deviennent mobiles, inquiets; les yeux 
s'animent, le visage pâlit. M. N.,. ne peut rester 
en place, s'agite sur sa chaise; ses paroles sont 
précipitées ; elles ne sont pas toujours, au dire du 
malade, en harmonie avec sa pensée , mais elles 
ne sont pas non plus incohérentes. Les fixités sont 
nombreuses alors. M.N... désespère de plus en plus 
de sa guérison; il se lamente, s'irrite contre lui- 
même, etc. 



— hiO — 

Nous bornerons là nos citations pour résumer en 
quelques mots ce que nous venons de dire. 

r Anténeurement aux faits que nous avons rap- 
portés, et dont il eut été facile, mais, peut-être 
aussi^ fastidieux de grossir le nombre, V observation 
intérieure, l'observation par la conscience intime, 
nous avait permis d'établir en principe que la dés- 
association des idées et l'état de rêve qui est sa 
conséquence naturelle étaient la source première, 
le fait psychique primordial des idées fixes. 

2^ Nous avons constaté pour ces mêmes idées 
une source absolument identique chez les aliénés, 
soit qu'on les considère à leur point de départ , ou 
bien dans d'autres périodes de la maladie. 

Il nous reste à parler d'un fait de pathologie 
mentale d'une liaute importance et qui vient à 
l'appui de la thèse que je viens de développer. 

On sait que, dans l'immense majorité des cas, 
pour peu que le délire partiel se prolonge , les in- 
dividus qui en sont atteints finissent par tomber 
dans la démence. 

Or, au point de vue psychique, il y a peu de 
différence entre le délire des déments et celui des 
maniaques Chez les uns comme chez les au très ;, 
la lésion intellectuelle pèse également sur i'ensem- 
hle des facultés morales. Je ne méconnais pas la 
différence de nature de cette lésion dans la manie 
et dans la démence ; je ne confonds assurément pas 
la surabondance des idées, l'activité excessive, l'é- 
nergie des souvenir? et de 1 nnaginalion qu'on trouve 



»_- 1-21 — 

d'une pan nec l'atïaiblisseraeiit de l'iiitellect, de 
la mémoir.i et de l'imagination que l'on observe de 
l'autre; n.afs, dans les deux cas, le résultat psy- 
chique est essentiellement le même, c'est-à-dire 
l'incohérence, la désassociation des idées, l'impos- 
sibilité de former des jugements, etc. , etc. 

De ces considérations ne ressort-il pas que les 
idéesfixes ou convictions délirantes qui constituent 
ce que Ton est convenu d'appeler le délire partiel 
ou la monomanie n'ont point une existence abso- 
lue, mais., comme tous les autres phénomènes fon- 
damentaux du délire , dépendent essentiellement 
d'une lésion générale des facultés? La preuve qu'il 
en est ainsi , c est que, j)ar le seul fait de la durée 
du mal , cette même lésion ne manque jamais de 
se reproduire, après avoir été quelque temps plus 
ou moins dissim.ulée par la prédominance de cer- 
taines idées extravagantes dans lesquelles le ti'ou- 
ble général a paru se concentrer momentané- 
ment. 

l'^n terminant ces considérations sur le délire 
partiel, nous dirons quelques mots de la nature 
psychique des idées fixes. 

Jusqu'ici , selon nous , comme tous les phéno- 
mènes primitifs du délire , les idées fixes n'ont été 
envisagées que d'une manière superficielle, dans 
leur expression extérieure plutôt que dans leur na- 
ture intime. En disant : il est des malades qui se 
persuadent, qui affirment telle ou telle chose, on 
a cru exprimer le phénomène tout entier, sans re- 



— mu — 

chercher de quelles combinaisons mentales ce même 
phénomène était le produit. 

A nos yeux , quelque simple qu'on la suppose, 
de quelques apparences de raison qu'elle s'enve- 
loppe , l'idée fixe ne peut être que le résultat d'une 
modification profonde , radicale, de l'intelligence, 
d'un bouleversement général de nos facultés. 

Elle est l'indice d'une transformation totale de 
l'être pensant , du moins dans les limites d'une cer- 
taine série d'idées. 

On Ta quelquefois, surtout dans ces derniers 
temps , confondue avec Verrew\ C'est une faute 
contre toutes les notions psychologiques. 

Un fou 7iese trompe pas. Il agit intellectuellement 
dans une sphère essentiellement différente de la 
nôtre , de celle « m quâ movemur et sumus. » Gomme 
aliéné, il a une conviction contre laquelle ni la rai- 
son d'autrui ni la sienne propre ne sauraient pré- 
valoir; non plus que nul raisonnement, nulle pen- 
sée de l'état de veille, ne sauraient redresser les 
raisonnements et les pensées de l'état de rêve. 

La même différence existe entre l'homme aliéné 
et 1 homme raisonnable (j'entends toujours parler 
du même individu), qu'entre l'homme qui rêve et 
l'homme qui est éveillé. 

Les idées fixes ne sont , pour ainsi dire , que des 
parties détachées , de véritables phénomènes épi- 
sodiques d'un état de rêve qui , dans les limites de 
ces idées , se continue pendant la veille. 

De tout temps , le langage vulgaire a consacré 



- 123 — 

cette vérité, en appliquant particulièrement aux 
aliénés dominés par des idées fixes, la dénomina- 
tion de rêveurs! 

Et , chose digne de remarque ! ces malades eux- 
mêmes ne croient jamais mieux caractériser leurs 
idées extravagantes, qu'en les appelant des rêves; 
quand ils viennent à recouvrer la santé , ils ne se 
les rappelent que comme les accidents d'im rêve 
plus ou moins bizarre, plus ou moins prolongé. 

Je n'ignore pas qu'on ne saurait se résoudre faci- 
lement à admettre qu'un individu dont les idées , 
les paroles , la conduite , sont celles d'un homme 
qui a conscience de sa situation vis-à-vis des per- 
sonnes et des choses au milieu desquelles il vit, que 
cet individu, disons-nous, soit réellement en état 
de rêve lorsqu'il exprime des idées bizarres , en op- 
position avec le sens commun. 

Cependant rien de plus réel que cet état de rêve 
partiel et circonscrit dans les limites de quelques 
idées. Il est on ne peut plus facile de s'en assurer 
en se soumettant, pour quelques instants seulement, 
à rinfluence du hachisch. On se convaincra parfai- 
tement que l'on peut être tout à la fois le jouet des 
rêves lesplus extravagants et conserver la conscience 
de ses rapports extérieurs , la liberté de son juge- 
ment , etc. 



1.24 



§ VII. -— Sixième phénomène : Lésion des alTections. 

Dans le hachisch, les facultés effectives parais- 
sent éprouver le môme degré de surexcitation que 
les facultés de l'intellect. Elles ont la mobilité et, 
tout à la fois , le despotisme des idées. Au fur et à 
mesure que l'on se sent plus incapable de diriger 
ses pensées , on perd le pouvoir de résister aux af- 
fections qu'elles mettent en jeu et dont la violence 
ne connaît plus de bornes, lorsque le désordre de 
l'intellect est arrivé jusqu'à l'incohérence. 

Pour mieux les étudier, nous les examinerons sé- 
parément j suivant : 

1° Qu'elles ont rapporta des choses passées, 
mais dont nous avons conservé le souvenir; 

^'^ Qu'elles se rapportent à des choses présentes, 
ou qui nous impressionnent à l'instant même et 
pour la première fois. 

Dans cette seconde catégorie nous rangerons celte 
vive irascibilité qui nous porte à saisir avec em- 
pressement toute cause capable d'exciter noire co- 
lère, noire haine et tous nos plus mauvais instincts; 
cette sensibilité outrée qui nous fail exagérer nos 
sentiments d'amitié ; de reconnaissance ; notre joie, 
noire tristesse, nos espérances, nos craintes, nos 
terreurs, etc. Avec de semblables dispositions, 
telle cause qui, dans l'état ordinaire, eût tout au 
plus excité notre mécontentement, nous met immé- 
diatement en fureur ; et cette fureur que l'on sent 



— 1:25 ~^ 

gronder dans son sein, mais que l'on comprime fa- 
cilement par la conscience qu'on a de la situation 
dans laquelle on se trouve, c'est aux moyens les 
plus extrêmes que l'on songe tout d'abord pour la 
satisfaire. Si quelque chose vient à nous effrayer, 
nous sommes bientôt assaillis par des craintes, des 
angoisses inexprimables ([ui jettent comme un voile 
sombre sur tout ce qui vous environne. Un Jour, au 
milieu d'un accès de hachisch assez intense et dont 
j'ai déjtà rendu compte dans un autre travail , mes 
oreilles sont tcut-à-coup frappées d'un bruit de 
cloches. Ce n'était point une hallucination; mais, 
étant mal disposé, j'attache à ce bruit auquel je 
n'aurais certainement pas pris garde dans toute 
autre* circonstance, l'idée d'un glas ou de funé- 
railles que l'on sonnait. «Je tombe immédiatement 
dans un véritable état de panophobie. Je me sens 
toiit-à-coup saisi d'une terreur que je ne puis 
m'expliquer, et dont je cherche en vain à m'affran- 
chir. Je demande instamment que Ton ferme une 
croisée de la chambre oi^i je me trouvais, non pas 
que j'éprouve le désir de me précipiter par cette 
croisée, mais je crains que la fantaisie ne m'en 
prenne. Je ne vois plus qu'avec effroi différentes 
armes antiques appendues à la muraille , et que 
j'avais à peine remarquées jusqu'alors ; je me de- 
mande si elles ne sont |)as destinées à me faire 
du mal , 5 me tuer, j^cut-ôtre. La présence de quel- 
ques amis est loin de me tranquilliser. A l'exception 
d'un seul , je ressentais pour eux une vive défiance; 



— 126 — 

je les détestais sans savoir pourquoi. Je trouvais 
moyen de jeter du ridicule sur tout ce qu'ils di- 
saient; en un mot, toutes les mauvaises passions 
fermentaient dans mon âme. ^> [Mémoire sur le trai- 
tement des hallucinations y etc.) 

Comme les idées auxquelles elles se rattachent, 
les affections ont sur l'intelligence un empire absolu, 
précisément parce que leur action s'exerce isolé- 
ment, sans le contre-poids que, dans l'état normal, 
la réflexion leur oppose toujours. Ce sont des im- 
pulsions instinctives , aveugles, auxquelles la con- 
science ne prend aucune part. 

Je voudrais être bien compris : je ne crois point 
à une lésion essentielle de ce que l'on est convenu 
d'appeler facultés affectives. Cette lésion n'est 
qu'apparente et consécutive à celle de l'intellect; 
elle découle de l'état pathologique que nous avons 
signalé, c'est-à-dire de l'excitation; tant que l'as- 
sociation des idées est régulière , tant que la rapi- 
dité incoercible des perceptions ne trouble pas 
l'intellect, les affections quelles quelles soient, 
gaies ou tristes , haineuses ou bienveillantes, n'é- 
prouvent, pour ainsi dire, aucune fermentation, 
elles restent sous la main de la volonté. L'état 
d'irréflexion qui est la conséquence nécessaire de 
l'excitation fait toute leur puissance. 

Voilà, du moins, ce que nous apprend la con- 
science intime et, nous ajouterons, ce que con- 
firme l'observation exacte des maladies mentales. 
Rien, comme on sait, n égale la fougue, la violence 



— 127 — 

des passions du maniaque, si ce n'est l'extrême 
incohérence de ses idées. Et si on observe de près 
les monomaniaques, si surtout on s'éclaire des re- 
marques que quelques uns ont pu faire sur eux- 
mêmes , on s'assurera que toutes les fois que leurs 
passions se sont traduites au dehors par des actes 
qui attestaient une grande puissance d'entraîné 
ment , c'est à un état d'excitation plus ou moins 
apparent qu'il fallait Tattribuer. Nous avons en 
ce moment sous les yeux une dame qui , depuis 
plusieurs mois, est en proie à des idées fixes et à 
des terreurs imaginaires ; elle était assez calme 
depuis un mois environ qu'elle est dans la mai- 
son ; il fallait beaucoup la questionner pour ob- 
tenir d'elle quelques paroles, quelques demi- 
confidences relativement à ses idées dominantes. 
Sous l'influence d'un froid rigoureux, un état 
d'excitation assez vive est survenu. Les idées de 
lM"'^.., le plus souvent en rapport avec le sujet 
de son délire, sont parfois décousues ; les concep- 
tions sont rapides, les mouvements sont brusques, 
saccadés , une sorte de tremblement nerveux agite 

tous les membres Les craintes, les terreurs 

imaginaires de la malade sont portées au dernier 
degré: c'est l'épouvante et l'effroi personnifiés, 
c'est l'état prolongé d'un individu qui tout-à-coup, 
à l'improviste, est saisi de la plus vive terreur, et 
qui, dans son trouble , ne sait ce qu'il dit ni ce 
qu'il fait, et, comme on dit si énergiquement , 7ie 
sait où dcmner de la tête. 



— 128 — 

Tous les ailleurs ont admis rexistence d'une 
lésion essentielle des facultés affeclives dans cer- 
tains cas de folie. 

Pinel, le premier, a admis Texistenced'un délire 
spécial portant exclusivement sur les affections. 
«On peut , dit-il , avoir une juste admiration pour 
les écrits de Locke , et convenir cependant que les 
notions qu'il donne sur la manie sont très incom- 
plètes , lorsqu'il la regarde comme inséparable du 
délire. Je pensais moi-même comme cet auteur, 
lorsque je repris à Bicêlre mes recherches sur celle 
maladie , et je ne fus pas peii surpris de voir plu- 
sieurs aliénés qui n'offraient à aucune époque aucune 
lésion de l' entendement ^ et qui élaient dominés par 
une sorte d'instinct de fureur, comme si les facultés 
affectives seules avaient été lésées. » 

Esquirol partage l'opinion de Pinel: il ne le fait 
cependant qu'avec une certaine réserve; il n'exclut 
pas absolument toute lésion intellectuelle. « Les 
signes de la monomanie raisonnante, dit cet auteur, 
sont le changement, la perversion des habitudes, 
du caractère, des affections. Dans la monomanie 
(ordinaire) il est évident que l'intelligence est lé- 
sée, et que cette lésion entraîne le désordre des 
affections et des actions. Dans la monomanie rai- 
sonnante, l'intelligence n'est pas essentiellement lé- 
sée, puisqu'elle assiste aux actes de l'aliéné , puis- 
que le malade est toujours prêt à justifier ses sen- 
timents et ses actions. » 

M. Calmeil est encore moins aftirraatif que son 



i 



— 1-29 - 

maître, car il reconnaît «que, dans la nionomanie 
morale, l'aliénation de l'intellect était difficile à sai- 
sir et à caractériser ; l'aliénation affectant surtout 
les sentiments, les penchants et les instincts, il n'est 
pas toujours également facile d'apprécier à sa juste 
valeur l'anomalie qui se manifeste dans les fonc- 
tions de l'encéphale. » {Dict. en 26 voL art. Mono- 

MANIE.) 

Enfin, un auteur anglais recommandable par 
d'excellents travaux sur l'aliénation mentale, le 
docteur Prichard, admet une folie morale qu'il dé- 
finit : «Morbid perversion of the feelings, affections 
and active poAvers, without any illusion or erroneous 
convictions impressed upon the understanding. » 

Je regrette assurément de me trouver en oppo- 
sition avec les auteurs que nous venons do citer; 
mais nous croyons que, faute de pouvoir s'appuyer 
sur l'observation intime , ils ont donné beaucoup 
trop de valeur à de simples apparences ; l'intellect 
seul est essentiellement lésé dans la folie morale; 
le désordre des affections est consécutif au désor- 
dre des pensées. Le trouble de l'entendement, 
la désassociation des idées est la source première 
de toute lésion affective; des signes certains, évi- 
dents, le révèlent toujours au début de la folie dite 
morale ou affective; il peut s'effacer plus ou moins 
dans le cours de cette maladie , mais il est rare 
aussi qu'il n'apparaisse pas de nouveau de temps à 
autre , ravivant toujours la lésion affective; sa ces- 
sation définitive fait disparaître plus ou moins ra- 

9 



— V60 — 

pidement tous les autres symptômes ; c'est la gué- 
rison. 

Ajoutons ici une remarque déjà faite par Esqui- 
rol , c'est que la variété de délire dont il est ques- 
tion passe fréquemment à l'exaltation maniaque et 
se termine fréquemment par la démence. 

L'action surexcitante du hachisch porte égale- 
ment sur désaffections dont les causes sont passées, 
depuis plus ou moins de temps , à l'état de simples 
réminiscences , et qui n'ont laissé dans l'âme que 
de légers vestiges. 11 arrive encore que telle affec- 
tion, que l'on croyait complètement éteinte, se ravive 
tout-à-coup , ou bien que telle autre , qui était 
jusqu'alors demeurée comme ensevelie au fond de 
l'âme, que l'on s'avouait à peine à soi-même, et 
qui , de cette manière , échappait à sa propre con- 
science, atteint brusquement un tel développement 
qu'on serait tenté de se croire placé sous l'in- 
fluence de quelque charme. Cela est vrai surtout 
des sentiments amoureux , probablement à cause 
de cette tendance, de cette sorte d'aspiration vers 
le bonheur que détermine le hachisch. La vivacité 
des souvenirs , qui donne une sorte d'actualité aux 
choses passées , l'imagination qui se plaît à parer 
l'objet de nos affections de tout ce qui peut en 
rehausser le prix , expliquent le phénomène dont 
nous parlons. 

Le hachisch, dans ce cas, peut avoir la puis- 
sance d'un véritable philtre, en ce sens, du moins, 
que, s'il ne fait pas naître l'amour , il imprime à 



— IM — 

ce sentimentuiie énergie et une activité inattendues, 
et dont il est difficile qu'il ne reste pas quelque 
chose , alors même que tous les autres effets du 
philtre ont disparu. 

Je pourrais raconter, à ce propos, plus d'une 
anecdote qui viendrait à l'appui de ce que nous ve- 
nons de dire. Il est sans doute plus convenable 
que je m'en abstienne. Des récits de cette nature 
présentent toujours un côté tant soit peu léger , 
disons le mot, scandaleux, qui siérait mal à un tra- 
vail aussi sérieux que Test celui-ci. 

Je me hâterai d'ajouter encore, au risque, ou 
plutôt malgré la certitude de désappointer certaines 
gens, beaucoup de gens peut-être, que les effets 
dont nous venons de parler sont exclusivement in- 
tellectuels. L'imagination en fait tous les frais, les 
sens n'y sont pour rien. Platon lui-même n'eût pas 
rêvé des feux plus purs et plus immatériels que ceux 
qu'allume le hachisch. 



§ YIII. — Septième phénomène : Impulsions irrésistibles. 

Les impulsions , ces sortes de mouvements in- 
stinctifs qui se font en nous, presque à l'insu de 
la conscience , acquièrent , par l'influence du ha- 
chisch, une puissance d'entraînement extraordi- 
naire, et même tout-à-fait irrésistible si l'action 
toxique est très intense. 

Il en est des impulsions comme des passions af- 



— J3!2 — 

fectives; elles puisent toute leur énergie dans l'ex- 
citation, c'est-à-dire dans l'ébranlement intellectuel 
qui met obstacle à l'association régulière et libre 
des idées. 

Comme les idées, elles dominent d'autant plus 
complètement l'intelligence que l'incohérence est 
plus prononcée et que , par cela même , leur ac- 
tion est plus isolée et plus indépendante. 

Toujours mobiles et fugaces lorsque l'action 
toxique commence à se faire sentir, elles peuvent 
avoir, comme les idées qui les font naître , leur pé- 
riode de fixité. 

Mais elles ne sont réellement irrésistibles que lors- 
que l'excitation primitive reparaît. 

Je rappellerai , à cette occasion , un fait dont j'ai 
déjà parlé : en voyant une croisée ouverte dans la 
chambre oii je me trouvais , l'idée me vint que je 
pourrais , si je voulais , me précipiter par cette croi- 
sée. Je demandai qu'on la fermât. Je ne songeais 
pas à exécuter ce mauvais dessein ; mais je crai- 
gnais que l'idée ne m'en vînt; au fond de cette 
crainte je sentais déjà comme une impulsion nais- 
sante, et j'ai l'intime conviction que j'y aurais cédé, 
avec un degré d'excitation de plus. 

Comme on sait, l'action du hachisch n'est pas par- 
faitement continue. Durant la courte période de ré- 
mittence, la même pensée était encore présente à 
mon esprit, mais non plus la crainte de céder à l'ab- 
surde envie de me jeter par la fenêtre. J'avais peine, 
même, à m'expliquer comment pareille crainte 



— 133 - 

avait pu me venir. Et néanmoins cette même crainte 
ne tardait pas à reparaître avec l'excitation. 

Maintenant, prenant pour guides les faits que 
nous venons d'exposer, si nous étudions les im- 
pressions morbides chez les aliénés, nous verrons 
que les choses se passent exactement de la même 
manière. 

Une variété du délire qui , dans ces derniers 
temps , a été un sujet d'étude particulière et de dis- 
cussions médico-légales du plus haut intérêt, c'est 
celle où les malades paraissent entraînés par des 
impulsions irrésistibles, sans que leur entende- 
ment soit aucunement lésé. 

Tous les auteurs ont répété après Pinel et Es- 
quirol qu'il était des cas de folie où la volonté, les 
instincts étaient exclusive^nent lésés ; qu'un individu 
pouvait être entraîné aux actes les plus extravagants, 
les plus monstrueux, les plus antipathiques à notre 
constitution morale, sans que son entendement, 
à aucune époque, à aucun égard, présentât d'al- 
tération. 

Ici , comme dans beaucoup d'autres cas , l'obser- 
vation a été superficielle, et, partant, incomplète. 
On s'est arrêté, pour juger de l'altération dont on 
soupçonnait l'existence , à des signes extérieurs qui 
ne pouvaient la révéler qu'imparfaitement. Et si 
les malades parfois ont parlé, on n'a pas assez fait 
compte de ce qu'ils ont dit, on ne s'est occupé que 
des symptômes les plus saillants et les plus exté^ 
rieurs. 



— 134 — 

La lésion de la volonté, l'irrésistibilité des dé- 
terminations instinctives sans une lésion de l'intel- 
lect est une chimère. 

Tous les philosophes , et non pas seulement 
Locke, ont admis cette vérité à priori; nous l'avons 
confirmée par l'observation intime qui nous a ap- 
pris que les impulsions ne devenaient irrésistibles, 
que la volonté n'était entraînée qu'autant qu'il sur- 
venait de l'excitation dans l'entendement , c'est-à- 
dire que les éléments mêmes de notre nature mo- 
rale étaient bouleversés , que le principe de toute 
action régulière , l'unité du moi, était anéantie. Tant 
que cette unité est conservée , tant que la conscience 
intime n'est pas éteinte , on se sent parfaitement 
maître des mouvements instinctifs, quels qu'ils 
soient. Et s'il arrive que l'on soit entraîné, ce n'est 
jamais que dans un moment où toute conscience 
était, sinon éteinte, du moins pervertie, quelque 
court qu'ait été ce moment, quelque faibles que 
soient les traces de son passage dans notre esprit. 
Ecoutons les malades qu'Esquirol interrogeait à 
ce sujet : «Ces malades déploraient les détermina- 
tions vers lesquelles ils étaient fortement entraînés, 
mais tous avouaient qu'ils sentaient quelque chose 
à l'intérieur dont ils ne pouvaient se rendre compte, 
que leur cerveau était embarrassé, qu'ils éprouvaient un 
trouble inexprimable dans V exercice de leur raison.,, n 
Les déterminations d'un aliéné ne sont pas tou- 
jours irrésistibles , bien qu'en aucun cas on ne 
puisse l'en rendre responsable. 



- Î35 — 

Elles ne sont souvent que la cons(k[uence par 
laitement logique de ses fausses convictions. D'au très 
fois, et c'est le cas dont il s'agit, elles tiennent à 
une disposition particulière de son intelligence , 
qui le livre, sans moyens de résistance possible, à 
toutes ses impulsions, qui le fait agir sans savoir 
ce qu'il fait, sans qu'il lui soit possible de s'en 
rendre compte, machinalement, comme si , enfin, 
il obéissait à im ret;e , selon l'expression générale- 
ment usitée parmi les malades. 

Ce dernier fait a une importance que tout le 
monde comprendra, surtout si on l'examine au point 
de vue de la responsabilité morale que la société 
fait peser sur chacun de ses membres. Sans entrer 
dans la question médico-légale, qui nécessiterait des 
développements ici hors de propos , nous croyons 
devoir insister sur le fait lui-même. 

Répétons donc que ni la volonté, ni les déter- 
minations instinctives ne deviennent irrésistibles en 
vertu d'une lésion qui leur serait propre. Il existe 
une lésion primitive de l'entendement, lésion pro- 
fonde, mais qui, dans certains cas, est tellement 
passagère que les malades eux-mêmes se 1 expli- 
quent à peine et n'en rendent que difficilement 
c mpte. Et pourtant cette lésion est essentielle- 
ment la même que celle d'où découlent tous les 
phénomènes de faliénation mentale la plus évidente 
et la mieux caractérisée; c'est le fait primordial de 
la folie, c'est l'excitation. Des individus peuvent 
se rencontrer qui , après avoir lutté longtemps et 



— 136 — 

avec succès contre certaines impulsions, y cèdent 
tout-à-coup et y cèdent irrésistiblement. Et pour- 
tant , ni avant , ni après, aucune altération sensible 
des facultés ne s'est manifestée! Mais en la traver- 
sant avec la rapidité de l'éclair, et sans laisser de 
traces après elle , l'excitation a violemment ébranlé 
leur intelligence, anéanti momentanément tout 
libre arbitre. Sous beaucoup de rapports , ce fait 
pathologique est comparable aux fixités des épilep- 
tiques; moins étonnant peut-être, car, n'ayant 
qu'une durée bien plus passagère, les fixités dés- 
organisent plus profondément encore les facultés 
que ne le fait l'excitation. 

Je n'ai pas besoin de passer en revue les mille 
et une causes qui peuvent amener cette excitation ; 
ce serait entrer dans des détails étiologiques que 
tout le monde connaît. Mais je parlerai , à cette oc- 
casion, d'un fait parfaitement analogue à celui dont 
nous nous occupons, qui se passe chaque jour sous 
nos yeux, et dont on n'a jamais songé à tirer aucune 
conséquence relativement aux impulsions mala- 
dives. Un des effets les plus ordinaires de l'ivresse, 
n'est-ce pas de nous faire céder, avec une extrême 
facilité, avec un entraînement souvent irrésistible, 
aux impulsions que jusqu'alors on avait dominées, 
et auxquelles on avait résisté? La justice n'a-t-elle 
pas , trop souvent, occasion de sévir contre des in- 
dividus qui, ne se sentant pas la force de commettre 
quelque mauvaise action de sang-froid, de perpé- 
trer le crime auquel les povsse leur cupidité ou leur 



-. 137 — 

vongoance, vonlonl puiser dans les boissons alcoo- 
liques l'énergie qui leur manque? En Orient, l'ex- 
trait de chanvre , l'opium, la pomme épineuse et 
d'autres substances encore, capables de produire 
l'excilation intellectuelle, sont employées dans un 
but semblable. 

Cette excitation, que nous pouvons produire à 
volonté, à l'aide d'agents extérieurs, Texpérience 
la plus vulgaire a prouvé , depuis bien longtemps , 
que des causes morbides, développées au sein même 
et dans les profondeurs de lorganisme, peuvent la 
produire également, avec une intensité bien plus 
grande et avec des modifications dont la nature a 
seule le secret. 

Il résulte de ceci que le fait de pathologie men- 
tale qui a rencontré le plus d'incrédules, l'irrésis- 
tibilité des impulsions , sans lésion intellectuelle 
(^apparente), est aussi simple, j'allais dire aussi 
normal, que tout autre fait d'aliénation ; car il a le 
même point de départ, la même origine, c'est-à- 
dire l'excitation. Présentée ainsi , avec les carac- 
tères qui lui sont propres, et, pour ainsi dire, 
sous son véritable jour, l'affection mentale dite 
monommiie raisonnante perd tous ses caractères d'é- 
trangeté, tranchons le mot, d'absurdité^ qui révol- 
taient jusqu'à ceux-là mêmes qui en avaient tous les 
jours des exemples sous les yeux, et rentre dans la 
classe des vésanies ordinaires et les mieux connues. 

Citons quelques faits à l'appui de ce que nous 
venons de dire : 



— 138 - 

Un honnête ouvrier cordonnier, père de famille, 
se présente de lui-même à l'hospice de Bicètre. Il 
vient réclamer les secours de la médecine contre 
une maladie dont il fait remonter l'origine à plus 
de vingt années. 

Il ne saurait l'attribuer à aucune cause probable. 
Il n'a pas d'aliénés dans sa famille ; aucun de ses 
parents n'est adonné à la boisson ou atteint d'aflec- 
tion nerveuse quelconque. Il est père de deux en- 
fants qui, tous deux, jouissent de la meilleure 
santé ; il ne se rappelle pas avoir jamais été sérieu- 
sement malade. Sa stature est petite, grêle, mais 
bien prise ; son visage frais et légèrement animé, 
sa physionomie franche et ouverte, sont loin de 
trahir le caractère des idées terribles auxquelles il 
est en proie depuis si longtemps. 

— -Puisque c'est de votre plein gré que vous 
venez à l'hospice , vous devez connaître votre ma- 
ladie. De quoi vous plaignez-vous? 

— J'ai de mauvaises idées. J'ai entendu dire 
qu'il y avait des maisons où l'on en guérissait; 
voilà pourquoi je suis venu ici. 

— Quelles sont donc ces idées? 

— Oh! c'est bien simple : je suis cordonnier de 
mon état ; je travaille dur quelquefois, parce qu'il 
faut que je fasse vivre tout mon monde. Dans ces 
moments-là , quand j'ai la tête penchée sur mon 
ouvrage, il m'arrive de penser à tuer ma femme, 
à tuer mes enfants ; souvent même cette envie me 
tient si fort que j'ai peur d'y succomber ; alors je 



— 139 — 

jette loin de moi mon tranchet, mon marteau, et je 
sors de la chambre. 

— N'êtes-voiis averti par rien , par aucune sen- 
sation particulière , de l'arrivée de ces mauvaises 
idées ? 

— Mon Dieu , non ! ça me vient comme ça , tout 
seul, sans que je m'y attende. 

— Dans ces moments-là, vous êtes donc tout-à- 
fait comme à votre ordinaire , vous ne ressentez 
rien à la tête? 

— Ah ! si ; je sens quelque chose là, sur le creux 
de l'estomac; et puis j'étouffe, je ne peux plus 
respirer, j'ai chaud à la tête, j'ai comme la chair 
de poule, je suis tout étourdi, mes idées s'em- 
brouillent , je n'y vois plus ; mais tout cela ne 
dure pas longtemps. Quelquefois aussi j'ai des 
fourmillements dans les mains, dans les bras... 
J'ai toujours dit que c'était le sang qui me tour- 
mentait. 

— Et vos idées, combien durent-elles? 

— C'est selon : quelquefois , quand je me suis 
levé de dessus ma chaise et que j'ai pris un peu le 
frais à la croisée, c'est tout de suite fini ; mais 
d'autres fois aussi elles ne s'en vont pas si vite. 

— Est-ce toujours ainsi , quand vos idées vous 
prennent? 

— Oui , mais ce n'est pas toujours aussi fort. 
Depuis environ six mois , j'ai été de fièvre en 
chaud mal ; je suis très tourmenté, je voudrais bien 
en être débarrassé. 



— I/|0 — 

— N'enlendez - vous aucun bruit dans vos 
oreilles ? 

— Non , pas à présent. Mais , il y a bien une 
dizaine d'années, je me rappelle avoir senti comme 
un vent, un froid de ce côté de la tête (à droite ), 
c'est comme cela que ça a commencé. J'étais à faire 
la moisson, la tête nue, par une forte chaleur; 
étant baissé , j'ai senti com.me un fort coup de vent 
de ce côté-là. 

— Ne pourriez-vous pas comparer ce que vous 
avez éprouvé à autre chose qu'à un coup de vent? 
ceci ne me paraît pas très clair; sou ff riez-vous? 

— Non , mais j'étais tout je ne sais comment. 

— Avez-vous été forcé de laisser là votre ou- 
vrage ? 

— Ah! bien oui! je me suis secoué, et puis il 
n'y paraissait plus. 

— Avez-vous pensé alors à tuer vos enfants ? 

— Non, c'est quand je suis rentré à la maison; 
mais ce n'était presque rien dans ce temps-là, et 
cela ne m'inquiétait guère. 

— Vous êtes beaucoup plus tourmenté aujour- 
d'hui ; en connaissez-vous le motif? 

— Non. 

Voici un autre fait non moins curieux que le 
précédent, non moins concluant. 11 a été commu- 
niqué, par M. Ségalas, à la Société de médecine du 
Temple, dans sa séance du 2 avril i844 * 

Le nommé N... avait éprouvé, plusieurs fois 
déjà, le désir de se donner la mort. Le travail ma- 



iiuel auquel il était obligé de se livrer pour vivre 
(il était ouvrier gantier) lui était à charge. Il se 
trouvait malheureux dans la condition où le sort et 
sa naissance l'avaient placé. Il avait pris peu à peu 
l'existence en dégoût ^ et, s'il n'en avait pas encore 
fini avec la vie , c'est parce qu'il voulait trouver 
un moyen de s'en débarrasser sans passer par de 
trop vives souffrances. 11 tenta une fois de se 
noyer, mais il fut sauvé malgré lui et rappelé à 
la vie. 

Cet homme, du reste, a toujours été d'une con- 
duite irréprochable, et n'a jamais passé pour ex- 
travagant. 

Voici comment il raconte sa dernière tentative 
de suicide ; je copie textuellement son manuscrit : 
« Ayant enfin résolu de m'asphyxier, je fermai les 
portes de la chambre où j'étais, et je me mis en 
devoir de clore toutes les ouvertures avec du pa- 
pier. Pendant que je collais mon papier, ce qui 
était le premier acte de mon suicide, je me surpris 
à chantonner; ce n'était point par bravade ni par 
insouciance, mais cela prenait du temps, et il m'a 
toujours été impossible de penser longtemps à la 
môme chose, sans être distrait. Il y avait des instants 
où j'oubliais ce que je faisais, et pourquoi je le fai- 
sais.,. Ceci est une chose étrange et particulière à 
mon caractère, etc.. » 

Ainsi, c'est au moment même où ses funestes 
impulsions le dominent et l'entraînent, où il s'oc- 
cupe froidement des préparatifs nécessaires pour 



se donner la mort , c'est à ce moment, dis-je, que 
N... se surprend (cette locution est d'une merveil- 
leuse énergie) à chantonner sans savoir pourquoi, 
qu'il est distrait, qu'il pense à toute autre chose. 
Bien qu'habituel , cet état, néanmoins, a quelque 
chose de si étrange qu'il ne peut s'empêcher d'en 
faire la remarque et de s'en étonner. 

N'est-ce pas là de l'excitation? n'est-ce pas ce fait 
de désassociation des idées, d'ébranlement intellec- 
tuel qui , éphémère ou durable, nous prive de tout 
empire sur nous-mêmes , nous livre , pour ainsi 
dire , pieds et poings liés , à toutes nos impul- 
sions? 

Gomme on l'a vu , N... est quelque peu surpris 
de cet état si grave à nos yeux , et qui , aux siens , 
est chose presque indifférente. Il est loin de le 
redouter comme un symptôme de folie ; d'autant 
que cela ne l'empêche pas d'agir d'après sa volonté 
bien sentie, et la résolution qu'il a prise de se don- 
ner la mort. 

Nous avons dit queN... avait éprouvé plusieurs 
fois déjà le désir de se suicider ; que même il avait 
fait une tentative. Mais remarquons aussi qu'il dit 
expressément que cet état de distraction (comme il 
l'appelle ) était particulier à son caractère, qu'il lui 
avait toujours été impossible de penser longtemps 
à la même chose, etc. (i). 

(1) Qu'il nous soit permis, à l'occasion de l'observation qu'on 
vient de lire, de dire deux mots relativement à une question long- 



§ IX. — Huitième phénomène: Illusions; hallucinations. 

J'en demande pardon au lecteur, que je devrais 
craindre de fatiguer en ramenant si souvent son 
attention sur le même sujet; mais, en abordant 
l'importante question des illusions et des halluci- 

iemps débattue, et dont jusqu'ici on n'a pu donner aucune solution 
satisfaisante. 

Voici cette question , que nous aurons soin de préciser de la 
manière la plus rigoureuse : 

Le suicide n'est-il pas , dans la plupart des cas, le résultat du 
délire , un acte de folie pure et simple , que rien ne distingue , au 
moins quant à son origine et à sa nature, des actes extravagants 
auxquels se livrent les aliénés en général? M. Esquirol était pour 
l'affirmative , et il se fondait sur une multitude de faits dont sa 
longue expérience l'avait rendu témoin. Il en tirait des inductions 
relativement aux autres faits que certaines apparences tendaient à 
faire interpréter autrement ; il avait vu tant d'individus faire des 
tentatives de suicide , dans un véritable état de folie qui jusque là 
n'avait pas même été soupçonné ! . . . Et par folie M. Esquirol enten- 
dait parler de folie bien dessinée , le plus souvent à forme lypéma- 
niaque. Il est plus explicite encore lorsque , en parlant du suicide 
aigu , il déclare que toute passion arrivée à un certain degré con- 
stituant à ses yeux un véritable délire , les actes qui en émanent 
ne sauraient être d'une nature différente. « Le délire des passions 
permet-il de réfléchir ? Toutes les lois n'acquittent-elles pas celui 
qui a commis , dans le premier emportement d'une passion véhé- 
mente , une action qui eût été criminelle sans cette circonstance ? 
Les actions d'un homme emporté par une passion vive sont regar- 
dées comme faites sans liberté morale, et sont jugées comme l'effet 
d'un délire passager. » 

La vérité est au fond de ces paroles , qui , au reste , expriment 



- l/l/l — 

nations , je ne puis me défendre de répélcr ce que 
j'ai déjà dit dans le cours de ce travail. 

Je ne fais point ici de la théorie à la manière 
des observateurs qui , placés à un point de vue 
extérieur, n'ont pu examiner les phénomènes de 
l'aliénation mentale que d'une façon superficielle , 
ne doivent qu'à une induction toujours plus ou 

l'idée que l'on se fait généralement de ce que l'on appelle le délire 
des passions ; mais ces mêmes paroles , quelque haute que soit 
l'autorité dont elles émanent, sont encore loin d'avoir reçu l'assen- 
timent commun, d'avoir levé tous les scrupules que fait naître l'o- 
pinion qu'elles mettent en avant. L'exaltation des passions n'est pas 
toujours un brevet de folie et une raison suffisante pour déclarer 
irresponsables de leurs actions ceux qu'elles ont entraînés. 
Cela nous paraît tenir à deux causes : 

1° Elles prouvent le fait par le fait même; elles exposent en 
principe (avec raison, sans doute; mais cependant cela demandait 
à être prouvé d'abord) ce qui justement fait l'objet de la contesta- 
tion , à savoir : que les passions , quand elles ont une certaine in- 
tensité, et la folie, sont une seule et même chose. 

Il ne suffit assurément pas de dire que « l'âme est fortement 
ébranlée par une affection violente et imprévue , que les fonctions 
organiques sont bouleversées , que la raison est troublée , que 
l'homme perd la conviction du moi, qu'il est dans un vrai délire, etc. » 
Il n'y a rien de si absolu dans ce fait, rien qui soit d'une évidence 
si parfaite, que l'on soit forcé de l'admettre sur son simple énoncé: 
les exigences de la précision scientifique vont plus loin. Elles ne 
sauraient être satisfaites qu'autant que l'on aura préalablement 
établi, expérimentalement prouvé la modification psychologique en 
vertu de laquelle ce fait a lieu ; c'est-à-dire qu'il faut disséquer le 
mal, mettre à nu la plaie, avant d'affirmer que ce mal existe. 

2° Il faut bien avouer qu'une masse de faits , entre autres celui 
que nous avons cité, ne sauraient entrer dans la catégorie de ceux 



— 145 ~ 
moins fautive ce qu'ils oiU appris de l'origine, de 
la filiation ^ de renchaînement de ces pliénomènes. 
Je dis tout simplement ce que j'ai observé sur 
moi-même j et je le dis avec la môme assurance, 
la même certitude de ne pas me tromper (|ue cha- 
cun de nous peut avoir en affirmant qu'il pense , 
qu'il raisonne, qu'il imagine, se souvient, etc. 

qui se rattachent d'une manière plus ou moins évidente au surex- 
citement des passions. 

Combien ne voit-on pas de suicides que rien n'autorise à mettre 
sur le compte de passions exaltées? Je ne parle pas seulement des 
suicides qui ont des idées fixes pour point de départ , mais encore 
de ceux accomplis par des individus chez lesquels , ni après , ni- 
avant la tentative, à aucune époque, les facultés mentales n'avaient 
été altérées ; qui de leur vie ne s'étaient passionnés pour rien , 
pas même pour l'objet qui paraît avoir été l'occasion , je ne veux 
pas dire la cause de leur funeste détermination. 

Revenons à notre première proposition. 

La plupart des suicides , sans excepter ceux exécutés par des 
individus jusque là réputés parfaitement sains d'esprit, ceux même 
qui étaient la conséquence logique d'une situation critique, diffi- 
cile, et, si l'on veut, désespérée, paraissaient le plus naturels, sont 
de véritables actes de folie. 

La vérité de cette proposition , si on l'envisage au point de vue 
de la thèse que nous avons soutenue sur les impulsions irrésisti- 
bles, nous étayant principalement de documents fournis par l'ob- 
servation intime , cette vérité , dis-je , trouvera peu de contradic- 
teurs. 

En effet, que faut-il pour que le simple désir, moins que cela, 
la pensée pure et simple de chercher dans la mort la fin de ses 
maux . soient tout-à-coup convertis en impulsion irrésistible , et 
celle-ci en acte? 

Nous venons de le voir, rjen qu'un peu d'excitation, c'est-à-dire 

10 



-^ 146 — 

A ceux qui, après m'avoir lu, coiiserveraienl 
quelques cloutes, je ne puis que répéter : Je com- 
prends vos doutes parce que , en fait de choses 
psychologiques, je sens l'impossibilité de vous faire 
bien comprendre ce que vous-mêmes n'avez pas 
éprouvé. Pour les illusions et les hallucinations, 
comme pour les phénomènes dont nous nous sommes 
occupés précédemment , je ne puis vous donner 
qu'un conseil, et vous serez convaincus si vous le 
suivez ; faites comme moi, prenez du hachisch, expé- 
rimentez sur vous-mêmes, voyez par vous-mêmes. 

Or, le phénomène qui nous reste à étudier n'é- 
chappe point à la loi commune qui rattache tous les 

de cette modification intellectuelle si grave en réalité, et en appa- 
rence si minime, que ceux qui l'éprouvent croient avoir simplement 
des distractions; phénomène dont les caractères extérieurs sont si 
peu tranchés, et dont l'apparition est le plus souvent si brusque et 
si rapide, qu'il peut échappej à l'observateur le plus scrupuleux. 

Maintenant , quand on songe à la multitude de causes qui peu- 
vent produire l'excitation; quand on connaît bien toute l'impor- 
tance et pour ainsi dire l'immense valeur étiologique des prédispo- 
sitions héréditaires ou acquises -, quand on sait que chez les indi- 
vidus prédisposés il suffit d'une préoccupation un peu vive , d'une 
impression brusque et inattendue, d'une légère émotion, d'un dé- 
rangement quelconque des fonctions , d'un peu de retard dans une 
évacuation habituelle ( il est impossible , dans la plupart des cas , 
d'assigner d'autres causes que celles-ci à la folie la mieux décla- 
rée), etc., pour développer l'excitation; 

N'est-il pas évident que le nombre de cas où l'on pourra affirmer 
sans crainte d'erreur que tel individu, en se donnant la mort, n'é- 
tait pas aliéné, c'est-à-dire a agi dans toute la plénitude de sa con- 
science et de son libre- arbitre, sera excessivement restreint? 



phénomènes principaux du délire à l'excitalion , 
cette modification mentale primitive , fait primor- 
dial et générateur de toute aliénation qui y est con- 
tenue comme dans son germe , comme le tronc de 
l'arbre , ses branches , ses feuilles , ses fleurs , dans 



la graine. 



Avant Esquirol, les illusions et les hallucina- 
tions avaient été confondues dans un même phé- 
nomène. La distinction établie par le maître a été 
adoptée par tous les médecins d'aliénés ; ayant à 
parler des unes et des autres , nous étudierons 
séparément les illusions d'abord, ensuiie les hal- 
lucinations. 

Section première. — Des illusions. 

Au fur et a mesure que croît l'excitation , que 
notre esprit se ferme aux impressions venues du 
dehors pour se concentrer de plus en plus sur ses 
impressions intérieures , en un mot que s'opère 
cette espèce do métamorphose qui nous arrache à 
la vie réelle pour nous jeter dans un monde où il 
n'y a de réel que les êtres créés par nos souvenirs 
et notre imagination, au fur et à mesure aussi , 
on se prend à être le jouet d'abord de simples illu- 
sions , puis bientôt de véritables hallucinations qui 
sont comme les bruits lointains , les premières 
lueurs qui nous arrivent du monde imaginaire et 
fantastique. 

Un objet quelconque , vivant ou inanimé ^ vient- 



— 118 — 

il à frapper noire vue; un bruit, un son, quels 
qu'ils soient , tels que le chant des oiseaux , l'explo- 
sion d'une arme à feu, le tintement des cloches, 
viennent-ils à frapper notre oreille, alors que 
l'excitalion est encore peu intense; 

On sent très positivement que deux phénomènes 
distincts se passent dans notre entendement : 

1° On a vu , on a entendu , nettement et distinc- 
tement, comme cela arrive dans l'état ordinaire ; 
1" Puis tout aussitôt , par suite de certains points 
d'analogie qui nous sont connus ou qui nous échap- 
pent, l'image d'un autre objet, la sensation d'un 
autre bruit ou d'un autre son se trouvent éveillés en 
nous ; c'est a ces impressions intrà-cérébrales, dues 
à l'action de la mémoire ou de l'imagination, que 
l'esprit s'arrête, confondant bientôt les deux sen- 
sations en une seule, couvrant, pour ainsi dire, la 
sensation réelle de la sensation imaginaire, et pro- 
jetant celle-ci sur l'objet extérieur. 

Ainsi donc, i° impression sensoriale , 2° immé- 
diatement après, et à son occasion, sensation pu- 
rement cérébrale due à la seule action de l'imagi- 
nation ; ce sont là les deux éléments constitutifs de 
l'illusion, c'est là sa nature psychique, essentielle. 
Quant à ses caractères extérieurs, aux formes 
excessivement variées qu'elle est susceptible de 
revêtir , elle les empruntera nécessairement à la 
nature particulière des choses qui font l'objet de 
la préoccupation et dos pensées habituelles de l'in- 
dividu. 



— 149 — 

On conçoit, en effet , que les images ou les idées 
qui ont laissé dans l'esprit une plus profonde em- 
preinte soient les premières à s'éveiller, on, comme 
l'aurait dit Bonnet, que les fibres cérébrales qui 
sont le plus souvent mises en vibration soient plus 
facilement ébranlées que toutes les autres (i). 

Aidons-nous , pour nous faire bien comprendre, 
de quelques exemples. 

Commençons par les Illusions de là vue. 

Le visage d'une personne qui nous est complè- 
tement inconnue vient à attirer nos regards: pour 
peu, et cela naturellement doit arriver fréquem- 
ment, que ce visage ait quelque point de ressem- 
blance avec celui d'une autre personne dont les 
traits nous sont familiers , cette ressemblance, quel- 
que minime qu'elle soit, suffit pour réveiller tout 
aussitôt le souvenir de cette personne , et ce sou- 
venir, c'est-à-dire l'image qui en est inséparable, 
a toute la vivacité de l'impression sensoriale, car 
l'âme la perçoit de la même manière qu'elle per- 
çoit en état de rêve. 

Dès lors, ce que nous avons vu avec les yeux de 

(I) Les auteurs ont généralement confondu ces deux conditions 
essentielles, mais parfaitement distinctes dés illusions ; ils ont vu 
l'origine de l'illusion dans la nature même des sensations morbides 
sous lesquelles elle se présente. Les caractères de l'illusion sont 
variables, infinis comme nos souvenirs et les créations de notre ima- 
gination ; sa cause première, qui est celle de tous les désordres in- 
tellectuels, est essentiellement invariable. . 

Nous reviendrons plus tard sur ce sujet. 



— 150 — 

l'esprit , est mis à la place de ce que nous avons vu 
avec les yeux du corps. Les créations de natre ima- 
gination ont pris la place de la réalité; et si toute 

réflexion nous est interdite par la violence de 

t. 

l'excitation, les deux sensations sont fondues en 
une seule , et l'erreur est invincible, nécessaire. 

C'est ainsi que, traversant un soir le passage de 
l'Opéra, jecrus reconnaître, parmi les promeneurs, 
cinq ou six personnes de ma connaissance , une 
entre autres qui est absente depuis bien des an- 
nées, mais dont j'avais à cette époque souvent oc- 
casion de m'entretenir. 

L'illusion était complète, car je me retournais 
vivement , sans songer le moins du monde que je 
pusse être dans l'erreur ; mais j'avais à peine arrêté 
mon attention sur la personne que je croyais recon- 
naître, que l'image fantastique s'évanouissait aus- 
sitôt. 

J'ai encore éprouvé des illusions qui différaient 
des précédentes à beaucoup d'égards, 11 m'est arrivé 
plusieurs fois, étant dans un état d'excitation assez 
vive, et considérant avec une attention soutenue 
le portrait de quelque personnage , de voir ce por- 
trait s'animer tout-à-coup ; la tête s'agitait légè- 
rement et semblait vouloir se détacher de la toile ; 
toute la physionomie prenait une expression que la 
vie seule peut donner; les yeux surtout étaient 
parlants, je les voyais rouler dans leur orbite pour 
suivre tous mes mouvements. Lorsque ce phéno^ 
mène s'offrit à moi pour la première fois , sans que 



— 151 ~ 

je m'y attendisse et d'une manière toiU-à-fait im- 
prévue, je ne pus retenir un cri d'effroi , jo recu- 
lai de quelques pas en m'écriant : Mais cela tient 
du prodige ! ce portrait est animé ! c'est de la 
magie!. ,. 

J'ai renouvelé l'épreuve deux ou trois fois, afin 
de bien me rendre compte du phénomène et de l'a- 
nalyser de sang-froid. 

Alors je sentais que je cessais peu à peu de voir 
l'image que j'avais sous les yeux ; insensiblement 
je ne la voyais plus que comme flottant dans les 
nuages d'un rêve indécis. Bientôt enfin , c'était la 
personne même dont cette image était la représen- 
tation que je voyais en rêve et qui , comme toutes 
les créations de l'imagination, m'impressionnait 
plus vivement que n'eût fait la réalité. 

Voici l'étrange illusion que j'éprouvai dans une 
fantasia dontj'ai déjà rapporté quelques incidents. 
Avant qiie l'action du hachisch se fît sentir , 
j'avais beaucoup considéré une fort belle gravure 
représentant, autant que je puis nne rappeler , un 
combat de cavalerie. Noos allions nous mettre à 
table; en prenant place je me trouvai précisément 
avoir le dos tourné à cette gravure. Après avoir 
comprimé quelque temps l'excitation qui peu à 
peu s'emparait de moi , je me levai tout-à-coup, et 
portant la main au derrière de ma tête, je m'écriai : 
«Je n'aime pas les chevaux qui ruent, même en 
peinture ; il m'a semblé que celui-ci (en indiquant 
du doigt l'un des chevaux du tableau) m'avait lancé 



■- 152 — 

\\n couj) de pied. » Ces paroles , comme on le pense 
bien , furent accaeillies par un grand éclat de rire, 
je ris comme les autres ; puis, faisant un retour sur 
moi-même , je retrouvai au dedans de moi l'image 
d'un cheval fougueux et bondissant .mais pâle et 
effacée comme les impressions d'un rêve au moment 
du réveil. Mon illusion n'était donc autre chose 
qu'un rêve , mais ce rêve avait été rapide comme la 
pensée, et une cause extérieure, une impression 
sensoriale l'avait provoqué; dernière circonstance 
qui , sans le différencier essentiellement des rêves 
ordinaires j en fait un acte véritable d'aliénation 
mentale. 

Je pourrais multiplier ces citations relatives aux 
illusions de la vue; elles offriraient toutes le même 
caractère. Toujours nous retrouverons l'excitation 
pour fait primitif et générateur de Fillusion dont la 
nalure sera ensuite modifiée par le caractère par- 
ticulier et, pour ainsi dire, la couleur des idées 
habituelles ou dominantes. J'insiste sur ce fait pour 
qu'il soit bien compris. Quelle que soit la situation 
de notre esprit, de quelques émotions que nous 
soyons agités, tant qu'il ne surviendra pas d'exci- 
tation, nous ne saurions avoir d'illusions d'aucune 
espèce; mais l'excitation venant à se développer, 
les illusions qui qji naîtront refléteront inévitable- 
ment, au moins dès le début , la nature des idées 
et des passions qui , pour le moment, exerceront 
sur nous le plus d'empire. On voit, du reste, que 
c'est à tort que, soit au point de vue étiologique, 



— 153 -- 

soit au point de vue ihérapeutique , on attacherait 
une grande importance à la nature des illusions qui 
peut, tout au plus, mettre sur la voie de la cause 
réelle du mal. 

Lorsque, sous les traits d'une vieille femme, je 
voyais le plus frais et le plus charmant visage, je sen- 
tais parfaitement qu'une image intérieure, création 
fantastique que mon imagination exaltée m'avait 
fait voir en rêve, venait se substituer à l'image 
réelle. Je m'expliquais de deux manières la nature 
de cette illusion : i^ En prenant du hachisch, j'avais 
la pensée que toutes mes sensations devaient être 
agréables, que je devais tout voir en beau ; 2° l'i* 
mage d'une jolie femme, par l'admiration qu'elle 
fait naître, l'émotion qu'elle nous cause, se grave 
d'elle-même et profondément dans notre esprit, et 
par conséquent doit pouvoir se reproduire avec une 
grande facilité. 

Lorsque, plus tard, je crus voir à mes côtés un 
petit homme contrefait, je me rappelai qu'à cette 
époque, j'étais depuis quelque temps en relation 
habituelle avec une personne de ma connaissance 
dont les formes physiques , sans être absolument 
irrégulières , sont loin de répondre cependant aux 
excellentes qualités de cœur et d'esprit dont elle 
est douée. C'était son image, assez imparfaite du 
reste, quesemJjlaient évoquer les vêtements placés 
près de moi (1 ). 

(I) Cette illusion (qu'un me permette de faire, dès à présent, 



— 15/1 — 

J'ai rapporté, plus haut, comme exemple de con- 
viction délirante, l'illusion de cet individu qui se 
voyait pendu à la muraille de sa chambre. Le ca- 
ractère de cette illusion s'explique par !a crainte 
qu'on lui avait imprudemment inspirée de mourir 
empoisonné. Je dis le caractère, et non pas le fait 
lui-même de l'illusion, qui est si complètement 
indépendant des idées et des affections dominantes, 
que pour en changer totalement la naiure, et faire 
voir au hachisé , dans son traversin , toute autre 
chose que son propre corps , un immense polichinelle 
par exemple , il eût suffi de chasser les idées de 
mort qui l'assiégeaient et de porter ses pensées 
ailleurs. 

Plusieurs jeunes gens européens regagnaient, un 
soir, leur demeure, à l'issue d'une fantasia qui avait 
eu lieu chez l'un d'eux. L'action du hachisch durait 
encore. La rue longue el tortueuse qu'ils suivaient 
était , comme toutes les rues du Caire , lorsque la 
nuit est venue, déserte et très mal éclairée. Cepen- 
dant nos mangeurs de hachisch crurent assister à 

une remarque qai sera développée ultérieurement) tenait, à beau- 
coup d'égards, de l'hallucination, car l'image disparaissait presque 
aussitôt que mon attention s'arrêtait, bien que très passagèrement, 
sur l'objet extérieur; elle était vive, au contraire, parfaitemennt 
nette, quand elle s'offrait seule à mon esprit, alors que mes yeux 
étaient tournés d'un autre côté. Ainsi donc cette image avait , par 
moments, une existence tout-à-fait isolée et indépendante de la 
cause qui l'avait tracée d'abord dans le cerveau. Et dès lors l'illu- 
sion ne devenait-elle pas une véritable hallucination? 



— 155 — 

une splendide fôte nocturne el voir une magnifique 
illuminalion. Des lunûières brillaient à travers le 
grillage en bois des balcons , une foule d'individus 
en habit de gala allaient et venaient, faisant un bruit 
affreux. 

Quelle était la source de cette fantasmagorie, de 
toutes ces illusions?.... De mauvais fanons ou lan- 
ternes de papier de couleur , appendus aux bou- 
tiques, ou que tenaient à ia main quelques Arabes 
attardés qui regagnaient lentement et silencieuse- 
ment leur demeure. 

Mais aussi , la fantasia avait été joyeuse; elle 
avait été égayée surtout par les souvenirs de la pa- 
trie, de ses fêtes si brillantes où règne une gaieté 
inconnue partout ailleurs! 

Ces souvenirs, modifiés par les impressions exté- 
rieures , avaient revêtu une couleur locale. 

Comme tous les autres phénomènes morbides 
intellectuels (convictions délirantes, impulsions ir- 
résistibles, etc., etc ) , les illusions sont , pour ainsi 
dire, à l'état latent dans un cerveau excité. Elles y 
sont toutes virtnellernent , et les causes les plus va- 
riées peuvent les en faire sortir. 

Livré à lui-même, le hachisé subira l'influence 
de tôutce qui frappera ses yeux, ses oreilles, l'im- 
pressionnera d'une manière quelconque. Un mot , 
un geste, un regard , un son , le moindre bruit, en 
appelant son attention vers un but déterminé, im- 
primera à toutes ses illusions un cachet particulier. 

J'ai déjà dit que quelques paroles avaient suffi 



— 156 — 

pour me faire passer de la joie , du bonheur le plus 
exalté, à la plus sombre tristesse; et cette tristesse 
défigurait, en se reflétant sur eux, tous les objets 
qui m'environnaient. C'est un béret écossais qui 
m'offre les traits d'une figure ensanglantée; c'est 
un réchaud plein de charbons ardents que je vois 
dans un verre de limonade que me présente un de 
mes amis. C'est le visage de tous ceux qui sont au- 
près de moi, dans lequel je lis la compassion et le 
plus noir chagrin: c'est, enfin, une lumière qui 
se multiplie en dix ou douze autres , lesquelles se 
trouvent rangées autour d'une bière dans laquelle 
je m'imagine être couché ! 

— Une jeune dame, après un ou deux accès de fou 
rire, examine attentivement la figure d'unmonsieur 
placé à côté d'elle. « Tiens, tiens , s'écrie-t-elle , je 
n'avais pas encore fait cette remarque; vos yeux 
sont fendus en amande et relevés en dehors comme 
ceux des Chinois. » — Elle rit de ia remarque 
qu'elle vient de faire ; puis tout-à-coup : — ^< Oh ! 
mon Dieu ! dit-elle, qu'est-ce que cela? Votre nez 
est démesurément gros. Mais c'est monstrueux! Je 
vois dessus de petites pagodes.» — Quelques instants 
après, madame paraissait très disposée à chanter. 
L'excitation allant toujours croissant, je voulus re- 
porter ses idées sur un sujet propre à la calmer. 
Je lui rappelai les premiers mots d'une romance 
pastorale qu'elle connaissait. Elle continua avec une 
expression et un sentiment qu'il est impossible de 
rendre; mais bientôt, s'arrêtant brusquement, elle 



— 157 — 

s'écria , dans un véritable transport d'adnriiralion : 
— « Des petits moutons, des petits montons ! Ne les 
voyez-YOUs pas là, devant moi?. ...Oh! mais non! 
il n'y a que moi qui puisse les voir ; ne m'avez-vous 
pas rendue folle ?^^ — xM'"^ *** montrait du doigt une 
natte de jonc à carreaux rouges et blancs , étendue 
devant le divan sur lequel elle était assise. 

Les Illisions de l'ouïe sont peu fréquentes dans 
le hachisch. Rarement les sons se trouvent défi- 
gurés ou transformés en d'autres sons qui en dif- 
fèrent d'une manière no(al)ie. Les hallucinations 
du même sens sont, au contraire , nombreuses , 
mais elles ne se développent qu'à un degré très 
élevé d'excitation. 

Nous avons déjà dit que le sens de l'ouïe ac- 
quérait une sensibilité extrême, au point que le 
moindre bruit paraissait quelquefois assourdissant 
et causait une impression désagréable. Un jour , 
désirant m'assurer jusqu'à quel point on peut res- 
ter maître de soi , ah^rs même que les facultés sont 
fortement ébranlées, je me rendis dans un salon 
où , il est vrai , j'avais, comme on dit, mes coudées 
franches, mais où cependant, pour plusieurs mo- 
tifs, je devais me tenir convenablement. J'y fus, 
tout d'abord , assiégé par de nombreuses illusions 
de la vue ; je m'en inquiétai fort peu ; mais je 
trouvai que tout le monde parlait ou plutôt criait à 
tue-tête. J'en étais agacé horriblement : après une 
demi-heure ou trois quarls d'heure environ , qui 
me parurent un siècle (ce n'est point ici une mé- 



— 158 — ^ 

tapliore), je trouvai un prétexte et je me retirai. 
Quelquefois les sons ne sont pas seulement exa- 
gérés ; ils se multiplient comme s'ils étaient répétés 
par un écho qui aurait la propiiélé de les grossir. 
Étant dans un jardin, par une chaude soirée d'été 
de l'année 1842, il me semblait entendre , ou plu- 
tôt f entendais très distinctement les chants d'une 
foule innombrable d'oiseaux. Le jardin était petit, 
un seul oiseau s'y trouvait; c'était un rossignol 
dont les ciiants ne se faisaient entendre que par 
intervalles. Cependant j'entendais un gazouillement 
continuel. Je me bouchai les oreilles ; je continuai 
à Tentendre. mais moins distinctement. 

Ce même soir, j'entendis comme une vive fusil- 
lade à laquelle succédèrent des bruits confus et le 
bourdonnement particulier aux grandes réunions 
d'individus. Momentanément dominé par cette 
illusion, je m'écriai : « Écoutez! on tire des coups 
de fusil , il V a une émeute dans la rue. » Mais re- 
connaissant bientôt mon erreur, je cherchai à en 
savoir la cause, et j'appris qu'un domestique avait 
laissé tomber quelque chose en rangeant dans une 
chambre dont la croisée donnait sur le jardin où 
nous étions. 

Un autre jour, entendant sonner les cloches 
d'une église voisine, je demande ce que cela peut 
être ; on me répond : « H y a sans doute quelqu'un 
de mort. » Et, tout aussitôt, ce dernier mot retentit 
cinq ou six fois à mes oreilles , comme si toutes les 
personnes qui étaient dans la même chambre que 



— 159 — 

moi l'eussent répété chacune à leur tour , et avec 
une intonation de plus en plus lugubre. A cette 
époque, je n'étais pas encore parfaitement rassuré 
sur l'innocuité du hachisch. Je craignais d'en avoir 
pris une trop forte dose ; cela explique la nature de 
l'illusion dont je viens de parler. Cette illusion, 
toute illusion qu'elle était , me fut excessivement 
pénible ; et je dois donner ici , en passant , le con- 
seil à ceux qui voudront expérimenter le hachisch 
de bien prendre toutes leurs mesures pour ne pas 
en éprouver de semblables. 

Ce que nous venons de dire concernant les illu- 
sions de l'ouïe nous montre le phénomène psy- 
chique dans sa plus grande simplicité. Je n'ai ja- 
mais éprouvé par moi-même, ni observé chez les 
autres, de ces illusions comparables à celles que 
présentent parfois, quoique très raremenl , les alié- 
nés. 11 faudrait, pour cela, pousser l'excilalion n 
un degré d'intensité capable d'anéantir toute es- 
pèce de conscience j et j'avoue que je n'ai pas en- 
core osé aller jusque là. 

Quoi qu'il en soit, dans le phénomène tel que 
nous l'avons éprouvé et décrit, on trouve, en l'a- 
nalysant, les mêmes éléments que pour les illusions 
visuelles : 

i^ Impression sensoriale, ou sensation propre- 
ment dite ; 

2° Une seconde sensation qui suit immédiate- 
ment la première , sensation toute de tête et pure- 
ment intérieure; 



_ 160 — 

3° Erreur passagère de l'esprit, qui confond les 
deux sensations, ou plutôt oublie la première pour 
ne s'attacher qu'à la seconde , d'où résulte la per- 
ception délirante. 

Ces trois phases ^ pour ainsi dire, de l'illusion , 
quelle que soit la rapidité avec laquelle elles se 
succèdent, l'esprit les perçoit distinctement et sans 
confusion, non pas au moment même ou le phé- 
nomène se produit, mais immédiatement après; et 
alors c'est l'impression d'un rêve qui lui reste, qui 
vient se retracer à lui, et, si nous voulions rendre 
fidèlement cette impression , nous ne saurions 
mieux nous exprimer qu'en disant : j'ai rêvé en- 
tendre... locution vraie qu'un fou convertit en celle- 
ci : j'ai entendu; parce qu'étant privé de conscience 
(tout simplement, ne l'oublions pas, parce qu'une 
excitation plus vive aura anéanti chez lui toute 
réflexion) , il confondra nécessairement l'état de 
rêve et Tétat de veille , ou plutôt les phénomènes 
appartenant exclusivement à l'un et à l'autre. 

Illusions de la sensibilité générale. — J'en ai 
rapporté quelques exemples dans mon mémoire sur 
le traitement des hallucinations. J'ai parlé d'un 
individu qui se croyait transformé en un piston de 
machine à vapeur; d'un jeune artiste qui sentait son 
corps d'une élasticité telle, qu'il s'imaginait pou- 
voir entrer dans une bouteille et y tenir fort à Taise. 
Moi-même, ayant pris une dose très légère de 
daioamesc, je me sentis léger au point d'effleurer :i 
peine le sol en marchant. Une autre fois, sous lin- 



— 161 — 

fluence d une dose beaucoup plus considérable, il 
me sembla que tout mon corps s'enflait comme un 
ballon , que je m'épanouissais dans l'air. Je me 
comparais à ces images fantasmagoriques que l'on 
voit, très petites d'abord, grandir, grandir avec 
rapidité, et puis s'évanouir brusquement. J'ai parlé 
précédemment d'un élève de mon service à Bicêlre, 
aujourd'hui docteur en médecine., qui sentait et 
disait voir le fluide nerveux circuler dans sa poi- 
trine à travers les ramifications du plexus solaire; 
qui , examinant ses mains avec attention, en voyait 
la peau sillonnée par des rides profondes, et dessé- 
chée comme celle de certains cadavres. 

Les ILLUSIONS diles de là scNSiBiLrrÉ générale 
semblent se refuser à l'examen analytique auquel 
nous avons soumis les phénomènes analogues ayant 
rapport aux sens de la vue et de l'ouïe. L'espèce de 
mécanisme, ou , si l'on veut, la raison psychologi- 
que sur laquelle reposent si manifestement ces 
derniers phénomènes (l'éveil simultané de deux 
sensations, l'une extérieure, l'autre tout inté- 
rieure; l'une vraie et appartenant au monde réel , 
l'autre imaginaire et née dans un état de rêve), 
nous ne nous croyons pas suffisamment autorisés à 
l'admetlre pour les illusions de la sensibilité géné- 
rale. 

Lorsque je sentais mon corps augmenter de vo- 
lume, se gonfler comme une outre que l'on insuf- 
fle (i), cette sensation, quelque extraordinaire 

(1 ) J'ai omis de faire connaître quel avait été le point de départ 

11 



— 162 — 

qu'elle fût, n'avait rien absolument qui la distin- 
guât des sensations ordinaires. Impossible de la 
décomposer , de faire , comme pour les illusions 
des sens , la part de la sensibilité proprement dite 
et de l'imagination. Il y a donc lieu de croire que 
les illusions dites de la sensibilité générale sont le 
résultat de modifications particulières, ou, si l'on 
veut, d'al|érations spéciales de la sensibilité , tout 
aussi réelles que celles qui ont lieu dans les sensa- 
tions les plus normales. L'origine seule de ces mo- 
difications diffère. 

Cependant hâtons-nous de signaler un phéno- 
mène psychique des plus intéressants à étudier, et 
qui détruit, en partie , le caractère exceptionnel 
sous lequel les illusions de la sensibilité générale 
viennent de se montrer. 

Contrairement à ce qui se passe dans la sensa- 
tion ordinaire ou normale, ce n'est pas à la péri- 
phérie des organes ou aux extrémités des cordons 
nerveux, en quelque partie du corps qu'ils se ren- 
dent, soit à l'intérieur , soit à l'extérieur, que l'on 

de cette illusion. Étant convalescent d'une fièvre typhoïde grave 
(en 1825), il me survint un gonflement œdémateux de la jambe 
droite , qui ne se dissipa qu'avec une extrême lenteur, malgré les 
soins éclairés de mon digne maître, M. Bretonneau. Depuis, le 
membre n'est jamais revenu complètement à son état normal, et 
il a conservé un volume qui excède , quoique d'une manière peu 
sensible, celui du memore opposé 

Ressentant des espèces de crampes justement dans le mollet du 
côté droit, j'y portai la main , et c'est alors que survint mon illu- 
sion. 



— 163 — 

est porté, tout d'abord et instinctivement, à placer 
le siège de la sensaiion anormale qui constitue Fil- 
lusion. Cette sensation paraît s'être concentrée tout 
entière dans le cerveau. C'est dans les centres ner- 
veux qu'elle s'est développée pour s'irradier en- 
suite dans les organes. 

Ainsi, lorsque je sentais mon corps se gonfler, 
mes mains, que je portais rapidement sur moi, dans 
toutes les directions , ne confirmaient que d'une 
manière très incertaine la vérité de cotte sensation; 
elles me disaient que mon corps avait conservé 
son volume ordinaire, au moment Uième où je 
sentais ce volume s'accroître démesurément. De 
cette opposition du toucher avec la perception in- 
térieure , de ces deux témoignages contradictoires 
résultait une sensation mixte des pins étranges , 
et que l'on ne saurait exprimer sans être absurde 
dans les termes dont on se servirait. 

Lorsque je me sentais léger au point d'effleurer 
à peine le sol en marchant, par un contraste qui 
ne pouvait manquer d'éveiller mon attention, j'en- 
tendais retentir dans ma tête d'une manière dis- 
tincte, pénible même . le bruit de mes pas sur la 
terre, comme autant de coups sonores De plus, j'é- 
prouvais, mais à un faible degré, une sensation bien 
connue de la plupart de ceux qui ont pris du ha- 
chisch : des bouffées d'une douce chaleur me mon- 
taient à la tête; mon cerveau semblait s'élargir, et 
je croyais quitter la terre. Il n'est pas rare, au reste, 



— lea — 

de voir des individus sujets , pendant leurs songes, 
à des sensations analogues à celle dont je viens de 
rendre compte. 

Telle est l'idée que je me suis faite des illusions 
de la sensibilité générale, d'après le témoignage de 
mes propres impressions. 

Si elles se présentent , chez les aliénés , avec des 
formes différentes et en quelque sorte plus com- 
plètes, ce n'est pas que leur nature diffère; cela 
tient uniquement à des circonstances psychologi- 
ques secondaires que, du reste , il eût dépendu de 
moi de faire naître en augmentant la dose du ha- 
chisch. 

En effet, en supposant un degré de perturbation 
intellectuelle assez intense pour anéantir en moi 
toute conscience, ainsi que cela a lieu chez les 
aliénés, on conçoit sans peine que mes illusions 
fussent devenues le point de départ de convictions 
délirantes, semblables à celles qui s'observent chez 
les fous les plus dignes de ce nom. J'aurais pu me 
croire métamorphosé en oiseau, en ballon^ en 
proie à la crainte d'être emporté par un coup de 
vent, ou crevé par le moindre choc, incendié par 
une étincelle; m'attribuer le pouvoir de m'élever 
dans les airs, de franchir l'espace à tire d'ailes, 
etc., etc. ; en un mot, m'abandonner à toutes les 
idées extravagantes se rattachant, médiatement ou 
immédiatement, de près ou de loin à l'illusion 
dominante. 



— 165 — 

C'est là précisément ce qui arriva au jeune 
homme qui se croyait transformé en piston de ma- 
chine à vapeur. Une sensation morbide et la consé- 
quence naturelle, bien qu'extravagante, qu'il en 
tirait, tels sont les deux termes élémentaires de 
son illusion. 

J'ai entendu dire à plusieurs personnes qui 
avaient pris du hachisch , qu'il leur semblait que 
leur cerveau entrait en ébullition et que la calotte 
de leur crâne s'élevait et s'abaissait alternativement, 
comme soulevée par des jets de vapeur. Moi-même 
j'ai éprouvé quelque chose d'analogue. C'est, au 
reste , une des sensations qui effraient le plus ceux 
qui n'ont pas encore l'habitude du hachisch. 

Un jeune médecin, saisi de terreur , comprimait 
sa tête avec les deux mains , comme pour l'empêcher 
d'éclater, en s'écriant : « Je suis perdu; ma tête 
s'en va, je deviens fou!... « Heureusement que ses 
craintes firent promptement place à la plus folle 
gaieté. 

On ne saurait donc confondre les idées fixes 
ou convictions erronées avec la sensation anor- 
male qui constitue, à proprement parler, le fait 
même de l'illusion. Les unes ne sont que la con- 
séquence de l'autre, conséquence, du reste, si peu 
nécessaire , qu'elles peuvent se rencontrer liées à 
des sensations parfaitement anormales. C'était le 
cas, par exemple, pour en citer un entre mille, de 
cette femme qui, en proie aux douleurs que lui 
occasionnait un cancer de lestomac, s'était per- 



— 166 -— 

suadé qu'elle avait enfermé en elle je ne sais plus 
quel animal qui lui déchirait les entrailles. 

C'est bien à tort, évidemment, que de pareils 
faits ont été rangés parmi les illusions de la sensi- 
bilité générale. Ce sont des convictions délirantes; 
ce ne sont pas des illusions. 

On ne peut apporter une trop grande sévérité 
d'analyse dans l'examen d'un fait psychique quel- 
conque. Les faits de cet ordre sont si faciles à con- 
fondre entre eux ! leurs caractères distinctifs sont 
si peu tranchés! 

En fait d'illusions de la sensibilité, il ne faut 
pas sortir de l'ordre des sensations; car elles ne 
sont que des sensations anormales et rien plus. 

Maintenant, que ces sensations puissent donner 
lieu aux idées , aux croyances les plus absurdes , 
entre autres et pour les comprendre toutes en quel- 
ques unes, à celles relatives aux sorciers j aux in- 
cubes et aux succubes , etc.;, cela n'arrive qu'occa- 
sionnellement; ces idées, ces croyances dépendent 
essentiellement de l'état général dn cerveau que 
nous avons appelé excitation , ainsi que nous l'a- 
vons suffisamment démontré dès le début de ce 
travail. 

Nous bornerons ici nos remarques concernant 
les illusions. 

Dans le chapitre suivant, oii nous traiterons des 
hallucinations^ nous aurons de nouveau occasion 
d'apprécier la nature de ce phénomène patholo- 
gique. Nous le distinguerons mieux du point de vue 



— 167 — 

où nous serons placé ; une lumière plus vive l'éclai- 
rera. 

* Nous verrons qu'en résumé, les illusions peuvent 
être considérées comme de véritables hallucina- 
tions, ^to l'action des objets extérieurs sur nos 
sens ; des hallucinations qui ne se développent qu'à 
l'occasion d'une impression sensoriale. 

Dans l'illusion (nous prenons ici ce mot dans le 
sens abstrait), l'âme n'est, pour ainsi dire, encore 
que sur les confins de l'état de rêve; l'imagination 
n'a pas encore secoué toute dépendance des objets 
extérieurs ; elle a encore besoin de leur concours 
pour agir avec l'énergie qui lui est propre , lorsque 
l'état de rêve domine exclusivement. 

Cet état est complet dans Ihallucination. L'àme 
est entrée d'emblée , pour ainsi dire , dans la vie 
intérieure. L'hallucination n'est qu'un phénomène, 
un accident de cette vie nouvelle, comme les idées 
fixes et les autres phénomènes dont il a été ques- 
tion précédemment. 

Il existe encore entre les illusions et les halluci- 
nations une différence que nous devons signaler 
avant d'entrer dans les détails relatifs à ce dernier 
phénomène. 

L'illusion est nécessairement limitée, comme 
l'action des sens auxquels elle se rapporte. On 
voit , on entend en rêve, à l'occasion d'impressions 
faites sur les sens de la vue , de l'ouïe; l'imagina- 
tion agit dans les limites de l'activité sensoriale ; 
là se borne le phénomène. 



— J68 — 

L'hallucination, suivant l'idée que nous nous 
en faisons du moins , et comme nous le verrons 
tout-à-l'heure, comprend toutes les facultés de 
l'âme, elle n'a d'autres limites que celles que la 
nature a mises à l'activité de ces facultés; en d'au- 
tres termes , toutes les puissances intellectuelles 
peuvent être hallucinées j, et non pas seulement telle 
ou telle de ces puissances, celles, par exemple, 
relatives à la perception des sons, des images, etc. 

Aussi n'existe-t-il pour nous, à proprement par- 
ler , qu'un état hallucinatoire j, et non pas des hallu- 
cinations. Nous nous servirons de cette dernière 
expression , néanmoins , comme l'ont fait tous 
les auteurs ; mais elle n'indiquera rien autre 
chose que des phénomènes purement accidentels 
d'une modification générale des facultés intellec- 
tuelles. 

L'état hallucinatoire découle du fait primordial 
qui est la source commune de toutes les anomalies 
de l'esprit. C'est un phénomène d'existence inté- 
rieure , de vie intrà-céréhrale, ou , ce qui revient 
au môme , d'état de rêve. 

L'halluciné entend ses propres pensées, comme 
il voit , entend les créations de son imagination , 
comme il s'émeut sous les impressions qu'il re- 
trouve dans sa mémoire. 

Nous ne voulons pas dire par là que les pensées, 
les souvenirs de l'halluciné sont transformés en sen- 
sations. Ces expressions, dans le sens où le savant 
auteur auquel nous les empruntons les employait. 



— 169 — 

signifient que, toutes nos l'acullés morales étant 
d'ailleurs dans leur étal ordinaire, dans leur état 
normal , il arrive que nos pensées résonnent dans 
notre cerveau de manière que nous les enten- 
dons comme si nos oreilles étaient réellement im- 
pressionnées par des sons. 

Pour nous, il n'y a d'autre transformation que 
celle de la vie extérieure ou réelle en la vie inté- 
rieure ou imaginaire, de l'état de veille en l'état 
de rêve C'est là essentiellem(int une modiQcation 
générale, enveloppant toutes les facultés; et celle 
espèce de transformation seulement explique tous 
les pliénomènes de l'élat hallucinatoire. 

Nous ne comprenons pas et nous ne saurions ad- 
mettre un état particulier de l'organe de la pensée, 
en vertu duquel on ne saurait dire ni pourquoi ni 
comment tel ou tel acte de l'entendement, des 
souvenirs, des réminiscences et même, ce qui est 
bien plus extraordinaire, des combinaisons, de 
purs actes de l'intellect , des pensées , en un mol , 
se transformeraient en impressions sensoriales^ c'est- 
à-dire seraient doués de la propriété toute physi- 
que d'agir sur nos sens à la manière des objets ex- 
térieurs. 

Et sur quoi se fonde-t-on pour admettre une 
telle modification cérébrale, un tel bouleversement 
de toutes les lois constitutives de notre être moral 
et physique?... Sur la manière dont s'expriment 
les malades lorsqu'ils rendent compte de leurs hal- 



_ 170 — 

lucinations ; sur ce qu'ils disent ifai vu, j'ai en- 
tendu , senti , etc. 

C'est, selon nous, s'appuyer ou bien sur une 
fausse interprétation donnée à ces paroles, ou bien 
(ce qui est le plus souvent) sur l'erreur des mala- 
des eux-mêmes 3 qui disent et croient, en effet, 
avoir vu, senti , etc., tandis qu'en réalité ils n'ont 
vu qu:^ par les yeux de l'imagination, mais comme 
on voit en rêve; c'est-à-dire tout aussi réellement, 
à certains égards du moins , qu'en état de veille. 
Méconnaissant leur état , incapables de bien com- 
prendre et d'analyser leur situation mentale , ils 
transportent dans la vie réelie ce qui est de la vie 
imaginaire , croient avoir éprouvé en parfait état 
de veille ce qu'ils n'ont éprouvé qu'en état de 
rêve, et s'expriment conformément à cette fausse 
conviction. 

Section deuxième. — Des hallucinations. 

Esquirol le premier a fait des hallucinations une 
étude sérieuse et approfondie et a jeté à profusion 
la lumière sur ce phénomène, le plus intéressant, 
peut-être, de tous ceux que présente l'aliénation 
mentale. 

Entrant dans la voie que ce maître leur avait 
tracée , quelques médecins , la plupart ses élèves , 
ont dirigé leur attention vers le même but. Le 
champ des hallucinations a été jemué dans tous les 



— 171 — 

sens. J'ai été du nombre des travailleurs, et déjà 
en 1 84o j'ai abordé la question du traitement de 
la lésion mentale qui nous occupe. 

Présentement, nous nous proposons d'étudier les 
hallucinations à un point de vue qui n'a été, ajou- 
tons , qui n'a pu être celui d'aucun de ceux qui nous 
ont précédé. Cela ne préjuge rien assurément contre 
le talent et l'habileté dont la plupart ont donné des 
preuves éclatantes , dans les ouvrages qu'ils ont 
publiés, mais ils étaient dépourvus des moyens 
.d'investigation nécessaires. 

Ce point de vue qui , du reste , est le même que 
celui sous lequel nous avons envisagé précédem- 
ment les principaux phénomènes du délire, c'est la 
pathogénie des hallucinations, c'est-à-dire les con- 
ditions psycho cérébrales, le mécanisme en vertu 
duquel ce phénomène se produit. 

Dans ce temps d'observation pure, on s'est con- 
tenté du fait extérieur, apparent, et pour ainsi dire 
du fait pathologique matériel , sans remonter au- 
delà, sans s'inquiéter du fait pathogénique , sans 
doute parce qu'on le croyait inaccessible (comme 
il l'était en effet) à toute espèce d'observation di- 
recte, positive. A peine hasardait-on quelques con- 
jectures, auxquelles, du reste, on se gardait bien 
d'attacher la moindre importance. 

En regard du phénomène, on a placé les circon- 
stances physiques ou morales dans lesquelles ou 
avec lesquelles il s'est développé , ou du moins s'est 
montré pour la première fois. On a fait de ces cir- 



— 172 - 

constances la source variée des hallucinations, dont 
les causes se sont trouvées ainsi multipliées à l'in- 
fini comme les mille incidents dont le hasard seul, 
le plus souvent, les a rapprochées. 

L'origine première, la cause essentielle des hal- 
lucinations est une, invariable, toujours identique 
à elle-même. Elle réside dans un état particulier de 
l'organe intellectuel ; c'est en développant cet état 
qu'une foule d'agents intérieurs et extérieurs , phy- 
siques et moraux, peuvent devenir la cause, mais 
la cause purement fortuite, indirecte des halluci- 
nations; sans cela , ces agents, quels qu'ils soient, 
sont radicalement frappés d'impuissance. 

Cette cause essentielle, est-il besoin que nous la 
nommions ? C'est celle de tout phénomène morbide 
de l'entendement, c'est l'excitation. 

Examinons d'abord les hallucinations d'après les 
données que nous fournit l'observation intime. 

Au fur et à mesure que l'action du hachisch se 
fait plus vivement sentir^ on passe insensible- 
ment du monde réel dans un monde fictif, ima- 
ginaire, sans perdre , toutefois, la conscience de 
soi-même; en sorte qu'on peut dire qu'il s'opère une 
sorte de fusion entre l'état de rêve et l'état de veille; 
on rêve tout éveillé. Nous prenons ces mots dans leur 
acception la plus rigoureuse, car ils sont calqués, 
pour ainsi dire , sur le fait même qu'ils expriment. 

Nous avons déjà, et même à diverses reprises, 
parlé de cette fusion de deux états qui semblent 
s'exclure l'un l'autre. Nous avons eu soin de dire 



— 173 — 

comment il fallait l'en tendre, et ce qu'elle élaiten 
réalité, suivant ce que nous en apprend le sens in- 
time; c'est-à-dire, plutôt apparente que réelle, 
mais telle cependant , qu'à moins, souvent, d'une 
extrême sagacité développée par l'habitude, d'une 
attention forte et intelligente, on ne peut éviter de 
la croire complète, absolue, et confondre entre 
eux les phénomènes propres de la vie réelle et 
ceux de la vie imaginaire. 

Nous ne craignons pas de revenir avec trop d'in- 
sistance sur ce phénomène psychologique, parce que, 
véritablement, toute la question est là, parce qu'il 
est le fait dominant de toute la pathologie mentale, 
parce qu'il résume toutes les nuances, toutes les 
variétés du délire, entre autres celle dont nous 
devons nous occuper. 

x\u reste, il ne serait pas difficile de trouver de 
nombreuses traces de ce phénomène dans Tétat 
physiologique. Ne se décèle-t-il pas, par exemple, 
et même d'une manière assez claire, dans cet état 
de rêve incomplet où nous conservons assez la con- 
science de nous-mêmes pour savoir que nous rêvons, 
oii nous subissons l'influence des créations de notre 
imagination , bien que nous ne nous méprenions 
point sur leur nature réelle, absolument comme 
ces fous qui ont une conscience parfaite de leur 
délire, alors qu'ils cèdent à ses entraînements les 
plus fantasques et les plus capricieux? 

Il y a quelques jours , j'ai dû , sans doute , à mes 
préoccupations habituelles, l'occasion d'étudier sur 



— 174 ~ 

moi-méine un phénomène de ce genre. J'avais tra- 
vaillé fort avant dans la nuit. Après quelques heures 
d'un sommeil calme et profond , je me réveillai en 
éprouvant un peu de fatigue. M'étant assuré de 
l'heure qu'il était ^ je me disposai à dormir de nou - 
veau. Mes pensées, alors, se portèrent d'elles-r 
mêmes, c'est-à-dire, par des liens d'association 
dont je n'avais pas conscience, sur un de me& 
amis dont j'avais reçu la visite dans la journée. Je 
ne pouvais me défendre d'une foule de préventions 
absurdes qui me venaient sur son compte, de soup- 
çons qui n'avaient aucune espèce de fondement. 
Je cherchai à les combattre: impossible. Je me 
plongeais de plus en plus dans mes prévenions. 
Je me demandai si j'étais bien éveillé, si je ne rêvais 
pas. Pour m'en assurer, je me mis sur mon séant, 
je me frottai les yeux , je prononçai quelques pa- 
roles à haute voix. Tout cela fut inutile , je ne pus 
me débarrasser complétementj et cela pendant près 
d'une heure, des idées extravagantes dont j'étais le 
jouet. Lorsque le jour vint, et après avoir dormi 
encore une ou deux heures , je ne pouvais concevoir 
comment j'avais pu prendre ainsi au sérieux ce qui, 
présentement, me semblait si clairement un jeu de 



mon imagination. 



Une dame de ma connaissance me disait qu'il iui 
arrive fréquemment de se trouver dans un état 
particulier qui tient tout à la fois du sommeil et de 
la veille. Un matin ^ elle est surprise au milieu 
d'un rêve par l'entrée de deux bonnes dans sa 



— 175 — 
chambre ; son rêve lui plaisait , et elle tenait à ne 
pas l'interrompre. Elle eut la pensée de renvoyer 
ses domestiques ; mais elle ne le fît pas, persuadée 
que, si elle parlait, son rêve cesserait aussitôt, 
Elle acheva donc son rêve, bien qu'elle entendît 
parfaitement ce que disaient les domestiques, et 
malgré le bruit qu'elles faisaient en ouvrant les 
volets et en rangeant les meubles. 

Les causes auxquelles sont dus les phénomènes 
dont nous venons de citer deux exemples sont peu 
persistantes de leur nature ; car bien peu de chose, 
comme on sait, suffît pour en détruire l'effet. La 
plus légère impression venue de Tcxtérieur suffit 
pour faire cesser l'état de demi-sommeil, et mettre 
en fuite tous les vains fantômes engendrés par lui. 

Mais admettons que ces mêmes causes soient plus 
énergiques, qu'elles soient douées d'une action 
plus durable et plus inaccessible aux influences 
extérieures; n'est-il pas évident que les phéno- 
mènes qui en résultent auront également une plus 
longue durée , et que les deux états de rêve et de 
veille se trouveront ainsi exister simultanément? 

C'est ce qui arrive dans le hachisch , et, au plus 
éminent degré, par l'action des causes ordinaires 
de la folie. 

Un soir , j'étais dans un salon, au milieu d'une 
réunion d'amis intimes. On avait fait de la musique, 
ce qui avait contribué puissamment à exalter toutes 
mes facultés. Il vint un moment où , je ne sais trop 
pourquoi, toutes mes idées, tous mes souvenirs 



— 176 ~ 

me reportèrent vers l'Orient. Je parlais avec en- 
thousiasme des contrées que j'avais parcourues ; je 
racontais avec une incroyable volubilité de paroles 
quelques épisodes du voyage qui avaient fait sur 
moi le plus d'impression. Rendant compte démon 
départ du Caire pour la Haute-Ëgyple.. .. je m'ar- 
rête tout-à-coup, et je m'écrie: — « Tenez, tenez.^ 
voilà que j'entends encore la chanson des matelots 
ramant sur le Nil : Al bédaouïj, al bédaouï! ^ j^uis 
je répétais ce refrain , ainsi que je le faisais autre- 
fois. 

C'était une hallucination dans toute l'acception 
du mot , c^r j'entendais réellement et distinctement ( i) 
les chants qui, naguère, avaient si souvent frappé 
mon oreille. 

C'était la première fois que j'éprouvais ce phé- 
nomène d'une manière aussi nette, aussi tranchée ; 
et, malgré le trouble de mes idées qui semblaient 
tourbillonner dans ma tête, je m'appliquai à l'étu- 
dier avec le plus d'exactitude que je pourrais. 

Je voulus d'abord provoquer de nouvelles hallu- 
cinations en portant mon attention sur d'autres 
idées, en évoquant d'autres souvenirs. Cela me fut 
impossible ; j'étais ramené constamment, et comme 
malgré moi, vers le même sujet; mais l hallucination 

(I) Je ne me sers de ces expressions , qu'on le remarque bien , 
que pour rendre ma pensée dans le sens de l'opinion généralement 
admise , et dans un langage familier aux hallucinés ; conformé- 
ment à mon opinion particulière , c'est : « Je croyais entendre, je 
rêvais entendre. » que je devrais dire. 



_ 17? -= 

aviut eebsé, bleu que la chaîne des souvenirs au^:- 
quels elle se rattachait eût été renouée. 

Elle n'avait laissé dans mon esprit que la rémi- 
niscence fugitive d'un rêve; et, entre cette rémi- 
niscence et l'impression elle-même, je ne percevais 
de différence que dans le degré d'intensité. —J'ai 
rêvé entendre ; j'ai rêvéque j'entendais ; j'ai cru que 
j'entendais, mais de cette conviction pleine et en- 
tière que l'on a en rêvant... — Telle est l'inva^ 
riable réponse que je me faisais à moi-même , 
lorsque, scrutant le fond de ma pensée, je cher=- 
chais à me rendre compte de ce que j'avais éprouvé. 

Je rêvais donc : cela résulte du témoignage le 
plus clair , le plus précis de ma conscience intime ; 
mais en même temps, — c'est là encore un fait 
garanti par la même autorité, — je conservais mes 
rapports naturels avec tout ce qui m'entourait; la 
meilleure preuve, c'est que je répondais avec la 
présence d'esprit la plus entière aux questions que 
l'on m'adressait au sujet même des chants que je 
disais entendre. 

J'ai eu plusieurs fois occasion de m'assurer que 
c'étaient bien des impressions de cette nature qu'é- 
prouvaient d'autres hallucinés , soit à cause du 
sentiment de leur état qui ne les abandonnait 
jamais, ou du moins jamais assez complètement 
pour qu'on pût le réveiller tout aussitôt, soit 
d'après la manière dont ils rendent invariablement 
compte de ces mêmes impressions : ^( Je rêvais 
que je voyais ; je rêvais que j'entendais ; et , cepen- 

Î2 



— 178 — 

daiit, je savais pariaitement où j'élais , qui était 
aiipiès de moi, elc... C'est incroyable; c'est incom- 
préhensible! » 

L'idée que je me suis faite de la pathogénie des 
hallucinations ne s'est pas présentée à moi, de prime 
abord, aussi nette et aussi précise que je viens de 
l'exprimer tout-à-l'heure. De nombreuses expé- 
riences ont été nécessaires pour faire cesser des 
incertitudes et dissiper des erreurs semblables à 
celles où tombent les aliénés qui ont perdu toute 
conscience de leur situation ou qui sont incapables 
d'analyser leur état mental. 

Plusieurs fois, alors que l'excitation n'était pas 
très vive, le bruit, les voix que j'avais entendues m'a- 
vaient semblé retentir dans ma tête ; mais ce n'était là 
qu'une impression extrêmement vague. D'autres 
fois, je me persuadais, ou plutôt j'étais porté à 
croire que c'était moi-même qui parlais et que j'en- 
tendais parler; cette erreur se dissipait aussitôt, 
lorsque je me mettais à parler réellement. C'est 
bien ainsi, il est vrai, que les choses se passent 
dans l'état de rêve : ce sont nos propres pensées 
que nous exprimons et auxquelles nous répondons, 
lorsque dans nos rêves nous lions conversation avec 
d'autres personnes ; ce sont diverses impressions 
reçues antérieurement qui se reproduisent, que 
nous associons , que nous combinons de toutes les 
manières; mais tous ces phénomènes dérivent es- 
sentiellement do l'état de rêve, et on ne saurait les 
confondre avec celui qui consisterait à entendre 



~ 179 — 

des voix , un bruit quelconque sans que les facultés 
intellectuelles aient subi aucune espèce de modifi- 
cation, sinon identique, du moins tout-à-fait ana- 
logue à celle qui engendre les rêves. Il y a entre 
ces deux espèces de phénomènes toute la distance 
de la veille au sommeil. 

Un jour, j'avais passé neuf ou dix heures dans 
un état d'excitation assez vive. Les illusions et les 
hallucinations avaient été nombreuses; mais j'étais 
hors d état de les bien apprécier à cause de secrètes 
terreurs (c'était la deuxième ou troisième fois que 
j'expérimentais) qui m'ôtaient en partie la liberté 
de mon jugement. L'accès tirait à sa fin, et j'étais 
arrivé à cette période de demi-excitation , de calme 
accompagné de lassitude qui suit toute excitation 
un peu intense. J'étais tranquille et n'éprouvais plus, 
comme auparavant, le besoin d épancher en un 
flux de paroles les idées qui bouillonnaient dans 
mon cerveau. J'étais, du reste, parfaitement éveillé, 
et rien de ce qui se faisait dans la chambre où j'é- 
tais ne m'échappait, Un moment, je me surpris à 
écouter comme un bruit confus de voix qui parlaient 
toutes à la fois et sur le même ton. Je crus d'abord 
que ce bruit provenait de la chambre voisine ; m'é- 
tant assuré que cela n'était pas , et que j'étais bien 
seul en ce moment , je m'étendis de nouveau sur 
mon divan. Le bruit recommença presque aussitôt. 
Cette fois je ne fus plus aussi complètement dupe , 
et j'acquis la conviction que j'avais rêvé, mais rêvé 
tout éveillé. 



-^- 180 ^ 

An reste, c'est là uii pliéiiornène qui se présente 
assez fréquemment dans l'état ordinaire. N'arrive- 
~il pas , en effet, que nous soyons éveillés tout-à- 
coup par des voix que nous entendions en rêve ? Et 
ces voix ne nous ont-elles pas impressionnés tout 
aussi vivement que si elles eussent été réelles ;, au 
point que nous sommes obligés d'y réfléchir quel- 
ques instants pour bien nous assurer que nous rê- 
vions ? 

Supposons maintenant que ce phénomène se 
renouvelle à des intervalles plus ou moins rap- 
prochés, et que nous jouissions pendant ces in- 
tervalles d'une parfaite lucidité; nous aurons idée 
de ce qui arrive dans le hachisch et dans les autres 
troubles intellectuels où se montrent les hallu- 
cinations. 

Nous n'avons parlé jusqu'ici que des hallucina- 
tions relatives au sens de l'ouïe ; nos réflexions 
s'appliquent également à celle de la vue. Ce sont 
deux phénomènes de nature identique , c'est-à-dire 
de simples accidents d'un état de rêve. 

Un jeune Français, entré depuis peu de temps 
au service du pacha d'Egypte , regrettait vivement 
son pays et manifestait certaine tendance à la nos- 
talgie. Il prit du hachisch, qu'on lui avait dit être 
un remède tout-puissant contre l'ennui qui le do- 
minait. Ce fut le contraire qui arriva : il eut des 
hallucinations plutôt faites pour accroître que pour 
diminuer ses regrets. Les yeux fixés sur la muraille 
blanche et parfaitement nue de sa chambre, il 



^ 181 — 

voyait la maisun ([u1l habitait à la campagne, les 
cours , les jardins; sa mère, sa sœur, s'y prome- 
naient^ l'invitaient à venir les rejoindre et lui re- 
prochaient son absence, etc.. (Fait communiqué 
par Aubert-Roche.) 

A côté de ce fait se place naturellement celui 
que nous avons rapporté, page i5. Les halluci- 
nations de la vue n'ont jamais un caractère plus 
tranché. 



CHAPITRE IL 

Conditions pliysiologiques et patlioiogique» faTorablea 
an développement ûest liallucinationa. 



Il résulte des considérations auxquelles nous 
venons de nous livrer, que les hallucinations, 
comme tous les phénomènes du délire, sans excep- 
tion , tirent essentiellement leur origine de V exci- 
tation , modification cérébrale qu'au point de vue 
psychologique on doit regarder comme identique 
à l'état de rêve ordinaire. 

Ces données, fournies par l'observation intime , 
nous ont placé à un point de vue entièrement nou- 
veau, duquel nous avons résolu d'examiner îe phé- 



— 182 — 

nomène des hallucinations dans son plus complet 
développement. 

Sans attacher autrement d'importance à ses ca- 
ractères extérieurs, aux dénominations que les pré- 
jugés , la superstition ou l'imagination de quelques 
écrivains systématiques lui ont parfois imposées, 
nous avons étudié avec soin les diverses circon- 
stances physiologiques ou pathologiques dans les> 
quelles il se montre plus particulièrement. 

Le résultat de ces recherches a été la confirma- 
tion la plus complète de l'opinioji que nous avons 
émise précédemment touchant la nature psychique 
des hallucinations. 

C'est ce résultat que nous consignons dans les 
pages suivantes. Nous avons étudié les hallucina- 
tions dans des conditions d'origine en apparence 
de plus en plus éloignées de celles particulières au 
hachisch, plus rapprochées, au contraire, des 
causes ordinaires de la folie. 

Aucun auteur, que nous sachions, n'a fait du 
<ê^ sujet qui nous occupe l'objet de recherches spé- 
ciales; cependant, en passant en revue les opinions 
des principaux aliénistes touchant les hallucina- 
tions en général, nous y découvrirons de nouvelles 
preuves à l'appui de celle que nous soutenons. 
Ces recherches nous occuperont en dernier lieu. 
Étudions d'abord le mode d'action de certaines 
causes qui paraissent avoir le plus d'analogie avec 
le genre d'influence exercé par l'extrait de chanvre 
indien sur nos faruUés morales; nous nousconvaii- 



— 185 — 

crons que les résultats psychologiques sont essen- 
tiellement les mêmes. 



I. — Action de diverses substances toxiques. 

On sait que plusieurs substances appartenant 
aux différents règnes de la nature sont douées d'une 
action plus ou moins marquée sur le cerveau , et 
partant sur les fonctions intellectuelles. L'aliénar 
tion mentale la mieux caractérisée peut en être le 
résultat immédiat , transitoire le plus ordinaire* 
ment, quelquefois durable et permanent. 

Les illusions et les hallucinations en sont un des 
symptômes les plus fréquents. 

Une foule d'auteurs , de toxicologistes entre au- 
tres, ont signalé ces effets; mais les descriptions 
qu'ils en ont laissées sont incomplètes , parce 
qu'elles ne mettent en relief que les phénomènes 
principaux, sans tenir compte des nuances inter- 
médiaires. Ces nuances ont cependant une grande 
importance ; car ce sont les chaînons qui relient 
entre eux ces mêmes phénomènes, et permettent de 
les ramener à une origine commune , quelque éloi- 
gnés qu'ils se trouvent , en apparence , de leur 
point de départ. 

Les expériences que nous avons faites sur nous- 
mêmes ont dirigé notre attention vers un ordre de 
symptômes qui, jusqu'ici, avait passé inaperçu. 
J'ai interrogé avec soin un grand nombre d'indivi- 
dus qui avaient fait usage de substances toxiques 



^ 184 -» 

capables de troubler les facultés mentales : toujours 
nous avons trouvé la modification intellectuelle que 
nous avons désignée comme faitprimordial et géné- 
rateur des désordres de l'esprit; toujours la même 
filiation , le même enchaînement de ces désordres. 
Sans doute cette modification ne se présente pas 
constamment avec les formes nettes et précises que 
nous lui avons assignées d'après notre propre ob- 
servation ; ses caractères sont tels néanmoins qu'il 
est impossible de ne pas la reconnaître et de récu- 
ser sa présence. 

A. Protoxide d'azote, — Écoutons sir Humphry 
Davy racontant les effets merveilleux qu'il res- 
sentit quand il respira pour la première fois du 
protoxide d'azote. « Je sentis, dit le grand chimiste, 
5e relâcher et se rompre tous les liens qui 7n attachaient 
au monde extérieur . Des bouffées d'images distinctes 
et vivantes [trains of vividj visible images) traver- 
sèrent rapidement mon esprit... Une autre fois , je 
sentis avec un plaisir indicible le sens du tou- 
cher s'accroître dans mes pieds et dans mes mains ; 
des perspectives éblouissantes fascinaient ma vue. 
J'entendais distinctement les plus imperceptibles 
bruits qui s'élevaient dans la cloche, et aucun phé- 
nomène de mon état ne pouvait m'échapper. Peu 
à peu, la crise devenant intense , je fus absolument 
ravi au sentiment ordinaire de nos perceptions na- 
turelles. J'éprouvais comme un détachement physi- 
que et involontaire qui m'enlevait des nœuds ter- 



à 



restres , et me faisait passer, par des transilioiis 
pleines de volupté, dans un milieu de sensations 
déliées qui m'étaient, humainement parlant, toul- 
àfait inconnues... Il semblait que, dans mon in- 
telligence privilégiée, tout s' exécuisiït par instinct 
et spontanément. Le temps, en un mot, n'existait pas 
pour ma mémoire, et les traditions les plus loin- 
taines s'y perpétuaient d'un seul coup avec la splen- 
deur et Imstantanéité d'un éclair. « 

J'appelle l'attention sur les passages que nous 
avons soulignés. Ils indiquent suffisamment les 
phases successives qu'a suivies la modification intel- 
lectuelle; quel a été le point de départ, Torigine 
de l'espèce de scène fantastique qui se jouait dans 
le cerveau de Davy et à laquelle il semblait assis- 
ter comme un spectateur étranger. 

Dans cette rupture des rapports naturels avec les 
choses extérieures, cette perte graduée du senti- 
ment ordinaire de nos perceptions, ce détachement 
physique et involontaire des nœuds terrestres, cette 
rapidité, cette instantanéité de conception , enfin, 

ces images vivantes qui sillonnent son esprit il 

est impossible de ne pas reconnaître le fait primor- 
dial. Nous pensons qu'on essaierait vainement de 
le mieux caractériser. 

Davy ne perdit pas un seul instant la conscience 
de son état. Cependant, voulant rendre compte de 
ce qu'il avait éprouvé , après que «son imagination 
fut à peu près revenue , comme une mer apaisée 
(ces expressions sont d'une incroyable vérité ! ) dans 



— 186 — , 

son état normal, il éprouve la même anxiété mé- 
lancolique que l'homme qui s'éveille après un songe 
charmant (l'état de rêve après l'escitation), et qui 
cherche à réunir les traits effacés de cette illusion 
fugitive.» 

Par les sensations qu'il puisait dans son imagi- 
nation exaltée, et, d'autre part, par l'intégrité de 
son sens intime, par le sentiment qu'il avait con- 
servé de son individualité, Davy semblait donc ap- 
partenir à deux modes d'existence bien distincts et 
cependant fondus l'un dans l'autre : il était fou , 
avec la conscience de sa folie, absolument comme 
s'il eût pris du hachisch. 

B. Opium, — L'opium paraît jouir à un haut dé- 
gré de la faculté de développer cette sorte d'état 
mixte dans lequell'imaginationet la raison appor- 
tent un égal contingent. L'observation que nous 
allons transcrire nous a paru offrir, à cet égard, 
un vif intérêt. On me permettra d'interrompre le 
récit fait par l'auteur lui-même et d'y intercaler 
les réflexions que je jugerai convenables. Les char- 
mes delà narration pourront en souffrir,mais la vé- 
rité scientifique n'en ressortira que mieux ; il y aura 
plus que compensation. 

Un Anglais résidant dans l'Inde, qui, pendant un 
grand nombre d'années, s'était enivré tous les jours 
avec de l'opium , a décrit les sensations que lui fai- 
sait éprouver ceUe funeste habikide. 

«Le premier changement quo je remarquai en 



-^ 187 — 
moi , (lit-il , se manifesta par des visions. Ce fut 
vers le milieu de l'aimée 1817 que la faculté de 
me peindre dans l'obscurité toute sorte de fantô- 
mes vint décidément s'attacher à moi. Au moment 
où s'augmentait dans mes yeux la faculté de créer , 
une espèce de sympathie s'établissait entre l'état de 
RÈ\EetVétat de veille oit je me trouvais. Tous les objets 
qu'il m'arrivait d'appeler et de me retracer volontai- 
rement dans l'obscurité étaient aussitôt transformés 
en apparition, de sorte que j'avais peur d'exercer 
cette faculté redoutable ; car je ne pouvais penser 
à une chose dans les ténèbres, sans qu'aussitôt 
elle ne m'apparût comme un fantôme. ^> 

Tels étaient donc les résultats de la «sympathie 
établie entre l'état de rêve et l'état de veille» chez 
notre mangeur d'opium ! Les images qu'il lui plai- 
sait d'évoquer avaient toute la véracité et , si je puis 
m'exprimer ainsi , toute Y extériorité de celles per- 
çues par le concours du centre cérébral et des 
sens spéciaux. La fusion ou, si l'on veut, la sym- 
pathie établie entre l'état de rêve et l'état de veille 
est si complète, que celui qui l'éprouve en a à peine 
conscience, et que, pour rendre compte de ses vi- 
sions, il ne s'exprime pas autrementqu'il ne le ferait 
s'il s'agissait de sensations ordinaires. C'est avec ses 
yeux qu'il croyait voir les fantômes dont il redou- 
tait la présence et qu'il n'évoquait qu'en tremblant. 

Quelle différence , je ne dis pas essentielle, mais 
si petite quelle soit, pourrait-on trouver enlrc cet 
homme et un fou ordinaire ; enlre son laniTioe, les 



— 188 -~- 

expressions dont il se sert^ et le langage, les exprès - 
sions familiers aux fous hallucinés? Il avait con- 
science des désordres de son esprit? Mais combien 
d'hallucinés se trouvent dans le même cas, et ren- 
dent compte de leur état avec la même netteté , la 
même précision que sir X....! Il percevait confusé- 
ment la modification psychologique, source première 
de ses aberrations; il parle de sympathie qui s'éta- 
blit entre l'état de rêve et l'état de veille? Mais ces 
mêmes expressions ou d'autres analogues ne sor- 
tent-elles pas à chaque instant de la bouche des 
aliénés, quand ils veulent faire connaître ce qu'ils 
éprouvent pendant le cours de la maladie , et sur- 
tout lorsqu'ils veulent faire comprendre dans quel 
état ils étaient, après qu'une franche guérison est 
venue mettre de l'ordre dans leurs idées! 

Parmi les visions dont sir X.,. se plaît à rendre 
compte , il en est une au sujet de laquelle il s'ex- 
prime ainsi : 

«J'avais toujours beaucoup aimé l'histoire ro- 
maine ; d'autre part , je m'étais rendu familier avec 
une période de l'histoire d'Angleterre , celle de la 
guerre du parlement. Ces deux branches prin- 
cipales de mes connaissances, qui, en santé, étaient 
le sujet ordinaire de mes réflexions, devinrent le 
sujet de mes rêves. » (On sait que ce mot : rêves est 
employé par sir X... pour désigner l'état d'hallu- 
cination que lui procurait l'opium.) «Souvent, après 
m'être représenté involontairement, dans les té- 
nèbres, une espèce d'assemblée, un cercle de dames, 



-,» 189 -^ 

une fôle el dos <!aiLses , fenfeyidais dire on je me di- 
sais : Ce sont clos dames anglaises des malheureux 
temps de Charles V^. Ce sont les femmes el les filles 
de ceux qui se sont rencontrés dans la paix, se 
sont assis à la même table , alliés par le mariage ou 
le sang. Les dames dansaient et souriaient comme 
à la cour de Georges lY. Cependant j(î savais 
qu'elles étaient mortes depuis près de deux siècles. 
Tout-à-coup on frappait des mains , j'entendais 
prononcer le formidable mot Consul romanus. et 
venaient immédiatement Paulus ou Marins, entou- 
rés par une compagnie de centurions, à la tunique 
écarlale, et suivis des alalagenos des légions ro- 
maines. » 

Comme cela arrive presque toujours, ce sont les 
objets qui, à diverses époques de son existence, 
avaient le plus habituellement fixé son attention , 
dont les images s'étaient le plus souvent retracées 
dans son esprit, qui se retrouvent sous la forme hal- 
lucinatoire, et que le prisme de l'excitation et de 
l'état de rêve colore d'une sorte d'actualité. 

«J'entendais dire, ou je me disais...» Ces mots 
que notre halluciné jette comme en passant et sans 
y attacher d'importance, méritent d'être remarqués. 
Il arrive, en effet, que l'hallucination soit assez 
peu tranchée pour manquer de son principal carac- 
tère, Y extériorité. Alors elle se présente avec sa 
nature primitive, et reste, pour ainsi dire, dans le 
cerveau où elle est née et d'où elle ne sort que lors- 
que l'état de rêve est plus complet. Delà rincerti- 



— 190 - 

lude où l'on nst si l'ou voit daiis sa léle ou au dehors , 
si l'on enloiul parier ou si l'oii se parle à soi-même , 
si l'on entend dire ou si Ton se dit. 

Nous avons eu précédemment occasion de si- 
gnaler ce phénomène, d'après robservalion que nous 
en avions faite sur non s- même. 

C. Liqueurs alcooliques. — L'abus des liqueurs 
alcooliques esl , comme chacun sait , une cause fré- 
quente de folie. Le délire qui en est la suite affecte 
les formes les plus variées. Les illusions et les hal- 
lucinations sont au nombre des symptômes les plus 
constants elles mieux caractérisés 

Un fait intéressant dans la question qui nous oc- 
cupe, c'est qu'il n'est pas rare de voir l'ivrognerie 
(l'habitude de l'ivresse) développer ces modifica- 
tions spéciales de l'intelligence qui tiennent comme 
le milieu entre l'état de folie et l'état de raison, 
cet état crépusculaire de l'esprit qu'il importe tant 
et qu'il est si difficile de bien comprendre. Nous 
avons souvent occasion d'en citer des exemples dans 
la Revue médico-légale que nous publions dans les 
A nnales médico-psychologiques. 

En général, dans la folie suite d'ivresse, comme 
dans tous les cas de délire provoqué artificiellement, 
l'invasion des désordres intellectuels n'est pas tel- 
lement brusque que la raison ne puisse lutter 
pendant plus ou moins de temps. Tant que dure 
cette lutte j lindividu est fou et raisonnable alter- 
nativement, jusqu'à ce que la folie ou la raison 



— 191 - 

pronne tcul-i\-IV>it lo de-; s us , su h ai) i i\uo les 
excès se renouvellent ou cessent complètement. 

Dans ce cas. on a vu des individus être le jouet 
des plus étranges hallucinations, sans que d'ailleurs 
l'intégrité de leurs facultés morales parut avoir reçu 
d'autre atteinte. En voici deux exemples remar- 
quables entre beaucoup d'autres que chacun peut 
avoir présents à l'esprit. Je cite ceux-là de préfé- 
rence, parce qu'à une époque encore peu éloignée, 
ils ont servi à alimenter certaines discussions rela- 
tives aux apparitions. On trouverait difficilement 
des exemples plus tranchés de folie hallucinée sans 
délire. 

ce M. Cassio Burroughs était un des plus beaux 
hommes de Londres , d'une valeur brillante, mais 
singulièrement hautain et un peu bretteur. Il devint 
l'amant d'une charmante Italienne qui se trouvait en 
Angleterre, où elle mourut. Un soir, quelque temps 
après la mort de sa maîtresse, M. Burroughs, étant 
dans une taverne, se vanta publiquement de son 
ancienne liaison : c'était violer une promesse qu'il 
avait faite au lit de mort de la dame , dont il avait 
juré de ne jamais révéler la faiblesse. L'indiscré- 
tion était à peine commise que l'ombre de la belle 
Italienne lui apparut, et ce phénomène se repro- 
duisit dorénavant dans ses orgies de cabaret. 
M. Burroughs déclara que la vue du fantôme était 
précédée d'un frisson terrible qui le surprenait au 
milieu des fumées du vin, et faisait vibrer comme des 
cordes toutes les parties osseuses ou molles de sa 



lèle. Plus lard il fui lue (?ii duel ; rtlalionne se 
montra à son amant le matin même de la cata- 
strophe (1). » 

« La conversion du colonel Gardiner, arrivée en 
1719 , racontée par le pieux Doddrige, est vivante 
encore dans la mémoire de tous les illuminés de 
l'Ecosse ; elle passait à leurs yeux pour une révé- 
lation qu'il eût été profane d'expliquer par les 
sciences naturelles. — On sait que le colonel Gar- 
diner, ayant soupe avec une joyeuse compagnie le 
jour du sabbat, quitta ses convives vers onze heu- 
res du soir pour se préparer à un rendez-vous ga- 
lant où l'attendait à minuit une femme mariée, et 
que, pour se recueillir dans une amoureuse impa- 
tience, durant les dernières minutes qui précé- 
daient ce doux instant, il tira un livre quelconque 
de son porte-manteau : c'était le Soldat du Christ^ ou 
les deux conquis d' assaut , par Thomas Watson; la 
bonne tante du colonel avail , par mégarde, ou à 
dessein plutôt, glissé cet ouvrage divin dans le 
bagage de son neveu. Quelques phrases sur la pro- 
fession militaire attirèrent d'abord l'attention de 
Gardiner, qui parcourutbientôt les pages du volume 
avec enthousiasme. Tout-à-coup un léger brandon 
de feu , une sorte de flamme errante vient tomber 
sur le livre ouvert. Le colonel s'imagine voir une 
étincelle détachée de la mèche de sa lampe; mais 
en levant les yeux il aperçoit, à sa grande sur- 

(1) Aubrey. 



— 193 — 

prise, et comme suspendu clans l'air au milieu de 
sa chambre, le tableau du supplice de Jésus et la 
croix entourée d'une auréole ; une voix, ou quelque 
chose qui ressemblait à une voix^ dit le révérend 
Boddrïdge {somet/iingequivaleiît toavoice) lui adressa 
même un discours assez pathétique et qui fut con- 
servé, etc..,.. (i). » 

Dans le cas suivant , que nous empruntons à 
W. Scott, nous trouvons les deux conditions psy- 
chologiques les plus favorables au développement 
des hallucinations : i° un état habituel à' excitation 
résultant de l'abus de liqueurs fortes, et une pré- 
disposition naturelle à la colère et à l'emportement; 
2° une vive impression morale qui semble tout-à- 
coup concentrer le trouble intellectuel sur une 
série d'idées, exclusivement à toute autre. 

a Le capitaine d'un vaisseau négrier était un 
homme très variable, quelquefois doux et affable 
avec les marins de son équipage, mais plus souvent, 
en proie à des accès de colère, de violence et d'a- 
version pendant lesquels il rugissait comme un 
tigre sur le pont. Le soleil d'Afrique semblait avoir 
passé dans ses veines comme une liqueur de feu , et 
ses prunelles devenaient aussi rouges que le dos 
des noirs quand leur peau volait sous le fouet. On 
ne lui parlait à bord que le pistolet à la main, 

» Ce capitaine avait conçu une haine particulière 
contre un matelot, vieillard qui n'avait plus sur le 

(1) André Delrieu. 

13 



— 194 — 

crâne qu'un toupet de poils blancs, et dont le nom 
était Bill Jones, ou quelque nom semblable. L'é- 
quipage respectait ce vieux marin, qui n'avait jamais 
couché hors du navire; mais, sans doute à cause 
de ce respect, notre bête fauve ne lui adressait que 
des menaces et des injures. Le vieillard, avec la 
licence que se permettent les matelots sur les bâ- 
timents marchands , lui ripostait sur le même ton. 
Un jour^ Bill Jones mit de la lenteur à monter sur 
la vergue pour ferler une voile. Il était si cassé l 
En ce moment j le capitaine parut, un peu ivre, à 
la porte de la cabine. — Ohé, cria-t-il, vieux re- 
quin, maudite charogne, vessie gonflée de rhum! 

ferle ou crève ! 

» La réponse du matelot exaspéra le capitaine, qui 
rentra dans la cabine ^ et en sortit bientôt avec une 
espingole chargée, à la main. Il coucha en joue le 

prétendu mutin, fîtfeu La mitraille frappa dans 

les vergues avec le bruit de la grêle. Bill Jones 
resta un moment au milieu de la fumée , comme 
suspendu en travers sur le ventre. Puis il s'affala 
lourdement au pied du grand mât , en tenant ses 
intestins qui sortaient. On l'étendit sur le pont, 
évidemment mourant. Il leva les yeux sur le ca- 
pitaine , et lui dit : — Vous m'avez donné mon 
compte, monsieur; mais je ne vous quitterai ja- 
mais ! 

» Le capitaine, en haussant les épaules, se contenta 
de lui répondre qu'il leferait jeter dans la chaudière 
où Ton préparait la nourriture des esclaves, afin 



— 195 — 

de voir combioii il avait dégraisse. Le malheureux 
mourut; son corps fut réellement jeté dans la 

chaudière 

3) Le capitaine ordonna , avec des jurements ter^ 
ribles, qu'on gardât le plus profond silence sur ce 
qui s'était passé. Cependant les marins étaient tous 
frappés de l'idée que Bill Jones n'avait pas aban- 
donné le navire; ils croyaient que son esprit tra- 
vaillait avec lequipage à la manœuvre, surtout 
lorsqu'il s'agissait de ferler une voilC; auquel cas 
le spectre ne manquait pas d'être le premier à che- 
val sur la vergue. Je finis , dit le passager dans la 
bouche duquel Walter Scott place ce récit, par le 
voir moi-même, comme les autres, et si distincte- 
ment, un soir de tempête, près des Açores, que 
je l'appelai à voix basse : Jones! mais il ne me ré- 
pondit pas , et grimpa dans la hune, où il disparut. 
Le capitaine seul paraissait ne faire aucune atten- 
tion à cette chose étrange , et comme on redoutait 
la violence de son caractère, personne ne lui en 
parlait. L'équipage, morne et inquiet, dévorait des 
yeux l'espace qui nous séparait encore des côtes de 
l'Angleterre, Un certain soir (nous avions passé 
le golfe de Biscaye), le capitaine m'invita à descen- 
dre dans sa cabine pour y prendre un verre de 
grog avec lui. Sa figure était soucieuse; enfin, il 
s'ouvrit à moi d'une voix un peu émue. 

»— Je n'ai pas besoin de vous dire, Jack, quelle 
espèce de compagnon nous avons à bord avec 
nous. 



-— 196 — 

« — Capitaine , fîs-je en affectant une grande in- 
différence , tout cela est une plaisanterie... 

» — Non , non , ce n'est pas une plaisanterie ; il 
m'a dit qnil ne me quitterait jamais , et il a tenu 
parole. 

» — Comment! m'écriai-je avec un geste de sur- 
prise. 

» — Vous ne le voyez, vous, que de temps en 
temps; mais il est toujours à mon côté : il n'est 
jamais hors de ma vue... Tenez, Jack!... dons ce 
moment même, je le vois là , derrière vous !... 

wLecapitaine devint très pâle; ses regards prirent 
une expression indéfinissable. Il se leva fort agité. 

» — Je ne supporterai pas sa présence plus long- 
temps , il faut que je vous quitte. 

» A ces paroles incohérentes , à ces allées et ve- 
nues que le capitaine faisait dans la cabine, comme 
pour éviter le spectre, je lui répondis tranquille- 
ment, afin de le calmer par mon incrédulité appa- 
rente, qu'il pouvait se rasseoir; qu'il n'y avait pas 
moyen d'abandonner le navire, puisque la terre ne 
se montrait pas encore, et que le seul parti raison- 
nable à prendre, c'était de naviguer vers l'ouest 
de la France ou vers l'Irlande , d'y débarquer se- 
crètement, et de me laisser le soin de recon- 
duire le bâtiment à Liverpool. Mais il secoua la 
tête d'un air sombre, et me répéta , comme s'il ne 
m'eût pas écouté : 

,, __ Il faut que je vous quitte, Jack ! 

)>En parlant ainsi , le capitaine s'arrêta loni d'un 



— 197 — 

coup, avec l'inquiétude d'un homme qui écoute 
une rumeur lointaine, et me demanda si je n'en- 
tendais pas du bruit sur le pont. Dans la situation 
extraordinaire où se trouvait le navire . on était 
toujours sur le qui vive. Je monte rapidement Té- 
chelle de poupe ; mes pieds avaient à peine franchi 
le dernier échelon que le bruit d'un corps pesant 
qui tombait dans l'eau me fît tressaillir. J'allon- 
geai la tête sur le bord du bâtiment, et je m'a- 
perçus que le capitaine s'était jeté dans la mer, 
tandis que nous filions six nœuds par heure. A 
l'instant où le malheureux s'enfonçait, il sembla 
faire un effort désespéré, s'éleva à demi au-dessus 
de l'eau ^ et me tendit la main , en s'écriant : 

» — My God ! Bill est encore avec moi ! 

« Gela dit , la mer se referma , et je tombai à ge- 
noux, frappé de terreur, derrière le bastingage. » 

Les effets de 1 ivresse ont été trop souvent décrits 
pour que nous ne nous bornions pas à les rappeler 
ici. 

Avec un peu d'attention , on s'apercevra facile- 
ment qu'ils ne sont autres que la modification 
vûtoWeciu aile primordiale que tant d'influences di- 
verses peuvent développer, et qui se retrouve iné- 
vitablement partout où l'on voit surgir quelques 
symptômes de délire. Quelle qu'ait été leur cause, 
occasionnelle ou déterminante, toutes les aliéna- 
tions mentales se résument dans une modification 
identique à leur début. La folie par excès alcooli- 
ques confirme cette loi de pathogénie mentale que 



— 198 — 

nous avoiis posée au commencement de ce travail. 

Qu'on se rappelle ce sentiment debien-êlre qui 
marque les premiers effets de l'intoxication , cette 
facilité de conception , ces pensées, ces perceptions 
devenues plus rapides , plus instantanées , ces 
émotions faciles , cette impressionnabilité inaccou- 
tumée... Les signes de V excitation pourraient-ils 
être plus tranchés? Et n'est-ce pas alors que cette 
excitation a acquis une certaine intensité, lorsque 
L'intelligence est emportée dans un tourbillon de 
pensées, de souvenirs , et , comme on dit si bien , 
d'imaginations de toute sorte , que surgissent et se 
dressent devant la raison émue les illusions , les 
hallucinations , les idées fixes , les instincts désor- 
donnés et irrésistibles, en un mot, tout le fantas- 
tique cortège du délire le plus complet? 

A ce degré de trouble et de bouleversement des 
facultés morales, l'observation s'arrête ; car, peu 
après , l'ivrogne tom_be dans un état de torpeur et 
de somnolence qui le rend presque totalement 
étranger au monde extérieur. S'il se montre encore 
accessible à des impressions venues du dehors , les 
idées que ces impressions éveillent en lui sont, pour 
ainsi dire, marquées du sceau de ses préoccupa- 
tions intérieures et de ses fausses convictions. 

Il appartient tout entier au monde de son imagi- 
nation. La réalité ne l'impressionne plus assez 
vivement pour pénétrer au fond de sa conscience. 
Il est dans le cas du rêveur qui, apportant dans ses 
songes des souvenirs de la vie réelle et ayant cou- 



— 199 — 

science de son rêve, cherche à rectifier, à l'aide de 
ces lïieiïies souvenirs , ies produits plus ou moins 
bizarres de son imagination. 

« Dans le premier degré de l'ivresse, dit Hoff- 
bauer, les pensées se succèdent avec trop de rapi- 
dité pour qu'on ait le temps de les arranger dans 
l'ordre qu'exige le récit. Cette rapidité s'accroissant 
de plus en plus , bientôt les sens perdent de leur dé-- 
licatesse ordinaire , et rimagination gagne à mesure 
qu ils perdent, » Dans le langage plus sévère eî le 
seul exact de l'observation intime, ces paroles du 
médecin allemand signifient que , sous l'influence 
croissante de l'excitation alcoolique, l'ivrogne passe 
du monde réel dans un monde imaginaire, de 
l'état de veille dans l'état de rêve. Et c'est lors- 
qu'une sorte de fusion s'est opérée entre des deux 
étais , lorsque l'individu ne sait plus distinguer les 
phénomènes qui sont exclusivement propres à l'un 
ou à l'ail Ire , qu'il doit être considéré comme 
aliéné, 

D. Substances narcotiques. — Les substances 
narcotiques jouissent à un très haut degré de la 
faculté de développer l'état hallucinatoire. L'opium 
surtout parait être dans ce cas, comme le prouve 
le fait remarquable que nous avons rapporté précé- 
demment. Quelques substances analogues nous ont 
semblé devoir faire l'objet de réflexions particu- 
lières , à cause du parti que les sorciers savaient en 
tirer autrefois pour faire naître des hallucinations, 



^ 200 — 

Ce sont la pomme épineuse, ia belladone, la jus- 
quiame, l'aconit, etc. 

L'action de ces substances sur les facultés mora- 
les a été étudiée avec soin; mais on s'est constam- 
ment arrêté aux symptômes extérieurs , aux signes 
sensibles par lesquels cette action se révélait au 
dehors. On a noté les changements survenus dans 
l'état moral, soit sous le rapport intellectuel , soit 
sons le rapport affectif, mais on n'est pas allé au- 
delà. Les phénomènes intimes ne pouvaient être 
révélés que par un mode d'observation auquel on 
se livre peu en général , l'observation directe ou 
puisée dans des expériences personnelles. 

J'ai essayé sur moi-même la plupart des sub- 
stances que nous nommions tout-à-rheure; déplus, 
guidé par mes propres sensations, j'ai interrogé un 
grand nombre d'individus, d'hallucinés principale- 
ment, dont l'affection mentale avait été combattue 
par l'usage de ces substances. Invariablement , du 
moins au début, les résultats de leur action sont 
identiques à ceux du hachisch ; désassociation des 
idées, rêvasseries qui semblent être le prélude 
d'un état de rêve plus complet et pendant lequel 
se formeront de nouvelles associations d'idées plus 
ou moins bizarres , des perceptions sans excitant 
Bxtérieur, etc.; associations et perceptions qui, 
transportées dans la vie réelle, formeront des idées 
fixes, des convictions délirantes, des hallucina- 
tions , etc. 

Avant d'éprouver l'assoupissement ou l'élat do 



^ ^01 — 

stupeur , qui semble être le terme le plus avancé 
de l'action des narcotiques, on sent très nette- 
ment qu'on ne fait que passer d'un mode d'exi- 
stence intellectuelle à un autre ; on cesse peu à 
peu tout rapport avec les choses extérieures pour 
se mettre exclusivement en relation avec les élé- 
ments de ses souvenirs ou les créations de son 
imagination. 

Les narcotiques ne l'ont donc point exception 
parmi les agents modificateurs de l'organe intellec- 
tuel. Si la folie, avec tous les caractères qui lui sont 
propres , peut être la suite de leur action plus ou 
moins lente, plus ou moins prolongée, cela tient 
uniquement à la propriété dont ils jouissent de 
produire l'excitation , de dissoudre ^ que l'on me 
permette de m'exprimer ainsi , le composé intellec- 
tuel et de donner naissance à l'état de rêve, qui, en 
lui même , est la plus haute expression possible des 
désordres de l'esprit , et dont les folies diverses ne 
sont que des reflets mêlés à l'état de veille. 

Aune époque déjà éloignée de nous, certains 
individus^que l'on est convenu aujourd'hui de ran- 
ger parmi les fous hallucinés, s'imaginaient, au 
moyen de certaines pratiques, pouvoir entrer eu 
relation avec les puissances infernales. Pour aller 
au sabbat et être admis à !a cour de Satan , il fallait* 
se soumettre d'abord à ronction magique. Les sor- 
ciers émérites pouvaient s'en dispenser, mais celle 
pratique était d'une nécessité absolue pour les ap- 
prentis sorciers. On est comnuinénienl d'accord 



>- 202 — 

que lopium , la jusquiamo, le daliira, la belladone 
ol autres substances narcotiques faisaient la base 
de la recette d'après laquelle se composait la pom- 
made infernale aveclaquelle Fonction sepraliquait. 

Au point de vue psychologique , l'aclion des vé- 
gétaux dont les sorciers faisaient usage doit être 
envisagée sous le double rapport de ses effets 
immédiats et de ses effets secondaires. 

La modification intellectuelle que nous signalions 
tout-à-l'heure, cet ébranlement général des facul- 
tés, en un mot l'excitation constitue les effets 
immédiats. L'excitation est, comme nous l'avons 
dit tant de fois , le fait primordial ou générateur de 
tout désordre de l'esprit, mais elle est essentiel- 
lement étrangère aux formes particulières que ces 
désordres peuvent revêlir. 

Les effets secondaires tirent leur origine du 
genre de préoccupation dans lequel se trouvaient 
les individus au moment où ils ont fait usage des 
narcotiques, des idées particulières qui tenaient en 
ce moment la plus large place dans leur esprit , 
excitaient davantage leur attention et leurs affec- 
tions. La passion, les désirs, la curiosité, les 
croyances généralement reçues imprimaient aux 
idées de ceux qui devaient être initiés aux mystères 
du sabbat une direction particulière, et pour ainsi 
dire une couleur locale que reflétait nécessaire- 
ment leur délire. L'action narcotique agissait de 
la même manière que la cause physiologique du 
sommeil, qui convertit en rêve les préoccupations 
de l'état de veille. 



— 203 — 

De nos jours , les substances narcotiques peuvent 
encore occasionner les plus graves désordres de 
nos facultés, faire naître des visions, des halluci- 
nations , des convictions délirantes; mais elles n'ont 
plus le pouvoir de nous faire aller au sabbat. En 
Turquie (i), en Egypte, il n'est pas rare de ren- 
contrer des individus devenus aliénés par suite de 
l'abus qu'ils avaient fait des narcotiques ; rien, dans 
leur délire, ne rappelle les visions fantastiques des 
sorciers d'autrefois. 

Au reste, même aux temps de la sorcellerie, ces 
substances n'étaient pas toujours employées dans 
des vues diaboliques. «C'était surtout l'amour con- 
trarié ou l'amour trahi qui employait leurs secours. 
En proie à sa passion , qu'une femme en fît usage; 
préoccupée de ses désirs et de l'espoir de les satis- 
faire , elle s'endormait; il était naturel que leur 
unique objet occupât ses songes , ci que bientôt elle 
attribuât aux caresses de l'être adoré les émotions 
voluptueuses que lui prodiguait le sommeil magique. 
A son réveil , pouvait- elle douter qu'un charme 
aussi; puissant que délicieux ne l'eût transportée 
dans les bras de son amant , ou n'eût rendu à ses 
vœux un infidèle (2)?« 

D'autres idées , d'autres convictions donnaient 
lieu à des hallucinations d'une autre espèce. « Deux 
prétendues sorcières, endormies par l'onction ma- 

(l) Voir nos Recherches sur les aliénés en Orient (premier nu- 
méro des Annales médico-psychologiques^ 
(21) E. Salverte, Des sciences occultes. 



— 204 — 

giqiiti, avaient annoncé quelles iraient au sabbat 
et qu'elles reviendraient en s'envolant avec des ailes. 
Toutes deux crurent que les choses s'étaient pas- 
sées ainsi , et s'étonnèrent qu'on leur soutînt le 
contraire. L'une même , en dormant, avait exécuté 
des mouvements, et s'était élancée, comme si elle 
eût voulu prendre son vol ( i ). » 

Nous sommes complètement de l'avis de l'auteur 
que nous venons de citer. « Pour expliquer les faits 
principaux consignés dans les archives sanglantes 
des tribunaux civils et religieux et dans les volumi- 
neux recueils de démonologie ; pour expliquer les 
aveux de ceiîe foule d'insensés des deux sexes qui 
ont cru fermement être sorciers et avoir assisté au 
sabbat^ il suffit de combiner avec l'emploi de l'onc- 
tion magique Tim pression proibnde produite par 
des descriptions aalérieurenient entendues des cé- 
rémonies dont on serait témoin et des divertisse- 
ments auxquels on prendrait part dans les assem- 
blées du sabbat, i^ On sait que Gassendi , dans le 
but de détromper de pauvres paysans, s'avisa de 
les faire frictionner avec des drogues stupéfiantes. 
Les paysans tombèrent dans un profond assoupis- 
sement En s'éveillant, ils déclarèrent qu'en effet ils 
étaient allés au sabbat, et firent le récit détaillé de 
tout ce qu'ils avaient vu, des sensations qu'ils 
avaient éprouvées, etc. 

Les sorciers étaient de véritables fous hallucinés. 

(I) E. Salverte, Des sciences occultes. 



— 205 — 

Cette vérité iV a plus besoin d'être prouvée, aujour- 
d'hui que le flambeau de la science permet d'envi- 
sager sous leur véritable jour les visions de toute 
espèce, quelle que soit la sphère dans laquelle elles 
transportaient les individus, aux lieux infernaux 
ou dans les régions célestes, à la cour de Satan ou 
à celle de Jéhova. 

Cependant nous croyons qu'on a oublié de si- 
gnaler entre les sorciers d'autrefois et les démonia- 
ques de nos jours des différences psychologiques 
fondamentales. Ces différences tiennent à la cause 
primitive des hallucinations et des convictions erro- 
nées qui s'emparaient de leur esprit. 

Les premiers, la plupart d'entre eux au moins, 
n'étaient hallucinés qu'autant qu'ils étaient placés 
sous l'influence toxique des onctions stupéfiantes. 
C'était la nuit principalement que s'exécutaient 
leurs pérégrinations et leurs danses fantastiques, 
et que l'enfer célébrait ses orgies. Lorsqu'ils ces- 
saient d'avoir sous les yeux les spectacles et les 
scènes merveilleuses auxquels ils avaient assisté, 
les convictions erronées qui s'y rapportaient n'en 
persistaient pas moins , parce que ces convictions 
avaient comme un écho dans leur foi et dans leurs 
croyances religieuses^ et que leurs impressions dé- 
lirantes avaient été si vives qu'ils ne pouvaient ne 
pas y croire comme à la réalité même. 

On connaît l'énergie de ces convictions, immua- 
bles comme le fait pathologique d'où elles tiraient 
leur origine, qui faisaient braver à de pauvres fa- 



— 206 — 

naliques les bûchers et les tortures les plus atroces. 
Du reste , en dehors du cercle tracé par les im- 
pressions délirantes, les sorciers, en véritables 
monomaniaques qu'ils étaient , conservaient l'inté- 
grité de leurs facultés; et l'on conçoit, dès lors, 
combien il était facile à la foule de s'abuser sur le 
véritable état de leur raison, si parfaite sur tout ce 
qui ne tenait point à leurs visions et à leurs ima- 
ginations de la nuit. On conçoit encore l'influence 
que de pareils hommes devaient exercer sur leurs 
semblables, dont ils remuaient les instincts super- 
stitieux et les passions les plus entraînantes, la 
crainte , la terreur. Les préjugés qui régnaient alors 
justifiaient presque les autres hommes de croire à 
leurs rêves avec la même naïveté et la même bonne 
foi qu'eux-mêmes. îl y avait comme deux hommes 
distincts en eux: l'homme raisonnable qui se faisait 
le défenseur et prenait la responsabilité des bille- 
vesées et des excentricités de l'homme aliéné. 

Ceux des aliénés de notre époque qui ressem- 
blent le plus aux sorciers des temps passés ont reçu 
le nom de démonomaniaques h cause des relations 
qu'ils prétendent avoir avec le diable. Chez ceux-ci, 
le délire est beaucoup plus étendu , la folie plus 
complète. Jamais, chez eux, on n'observe ces inter- 
valles de lucidité absolue qui étaient la conséquence 
de la cessation de Faction des narcotiques , chez 
leurs prédécesseurs. Le délire des démonomania- 
ques est continu , incessant , comme la cause qui 
Fa fait naître, cause dont l'origine se cache dans 



— 207 — 

les profondeurs de l'organisme, el qui, par sa spon- 
tanéité^ sa persistance , diffère essentiellement /le. 
l'action éphémère de substances introduites dans 
l'économie. 

Ce n'est pas seulement dans les rêvasseries d'un 
assoupissement plus ou moins prolongé , dans des 
circonstances déterminées , préparées volontaire- 
ment au moyen de certaines pratiques, que le dé- 
monomaniaque entre en rapport avec les esprits 
infernaux; c'est en tout temps, en tous lieux, à 
toute heure de la nuit et du jour; c'est de mille 
manières que le diable agit sur lui , le pousse à des 
actions extravagantes , fait germer en lui des idées, 
des instincts dépravés , l'accable de coups ou le 
souille des plus sales caresses. 

On peut ajouter encore que le démonomaniaque 
est toujours déraisonnable sur une foule de points 
qui n'ont que peu ou point de rapports avec son 
idée dominante ; que son délire ne se renferme 
jamais exclusivement dans le cercle de ses idées 
fixes et de ses hallucinations. 

Cependant il se rencontre parfois des cas d'alié- 
nation qui offrent de remarquables similitudes avec 
le délire des sorciers. Ce sont : r ceux dans les- 
quels la folie n'existe réellement que pendant le 
sommeil. Ces cas, dont je rapporterai plus tard un 
exemple remarquable , sont devenus excessivement 
rares de nos jours, où les rêves ont perdu la valeur 
qu'ils avaient aux yeux du vulgaire dans les siècles 
passés. Les visions, dans les cas dont il s'agit, ont 



— 208 — 

trait à des sujets religieux , et laissent après elles, 
dans l'état de veille, de fausses convictions qui 
sont la continuation du délire nocturne. 2° Dans 
quelques cas encore on voit le délire débuter pen- 
dant le sommeil et se continuer après. Tel individu 
qui s'était endormi en parfaite santé se réveille 
malade, et, dans sa folie, il est exact de dire qu'il 
no fait que poursuivre son rêve. 

3° Enfin , s'il arrive que le délire , né de causes 
dont notre constitution seule a le secret, offre de 
frappantes analogies avec le délire causé par des 
agents extérieurs , nous pourrions ajouter que, 
d'autre part , ce dernier , par ses caractères pro- 
pres , se confond quelquefois entièrement avec la 
folie ordinaire. On sait, en effet, que l'aliéna- 
tion mentale la mieux caractérisée, celle qu'Es- 
qnirol définit : un délire chronique et sans fièvre, 
peut résulter d un empoisonnement par les narco- 
tiques. 

C'est qu'en effet, ne nous lassons point de le 
répéter chaque fois que l'occasion s'en présente, 
la modification psyclio cérébrale, de laquelle dé- 
pend essentiellement le délire , est nécessairement 
la même dans tous les cas , dans toutes les circon- 
stances, et quelles que soient les causes physiques 
ou morales qui paraissent lui avoir donné naissance. 
Partout où se montre une anomalie intellectuelle, 
là on retrouve , comme fait primordial et générali- 
saleur,la désagrégation des idées , ou, si l'on veutj 
IV'xcilation. f.a folie qui est due à l'action des nar- 



^ «209 — 

coliqu(^s vient de nous on fournir une no'îvelle 
preuve. 

II, — Hallucinations sans désordre intellectuel (apparent). 

On a dit que les hallucinations pouvaient se 
montrer dans l'état le plus normal des facultés 
intellectuelles. Les auteurs ont consigné dans 
leurs livres un grand nombre de faits de ce genre. 

Les hallucinations sont assurément un des phé- 
nomènes morbides qui s'écartent le plus de l'ordre 
naturel. Entendre, voir, sentir même, sans qu'au- 
cune impression extérieure ait mis en jeu ces facul- 
tés , dont l'importance est telle cependant , aux 
yeux de certaine école piiilosophique, qu'elle en a 
fait le fondement même de nos facultés morales! 
Qu'un pareil phénomène puisse se produire sans 
que notre intelligence soit autrement troublée , 
sans qu'elle ait reçu aucune autre atteinte, c'est là 
un fait psychologique que, de prime abord, on 
trouve au moins fort extraordinaire ; disons plus , 
auquel on est porté instinctivement à ne pas ajou- 
ter foi. 

J'ajouterai encore qu'il semble se prêter mer- 
veilleusement aux idées de ceux qui ne veulent 
voir dans l'aliénation qu'un trouble fonctionnel, 
une modification toute psychique qui n'a rien à 
voir avec les lésions de l'organe intellectuel. En 
effet , ne répugne-t il pas de faire intervenir ces 
lésions , lorsque l'on voit l'un des principaux et 
des plus graves symptômes de la foi se se manifes- 

14 



— 210 — 

lor, sans enlraîner nécessairement la perte de la 
raison ? L'aliéné , n'est-ce pas tout simplement un 
individu ayant une manière de voir particulière , 
des pensées à lui , qui diffèrent bien, par la forme j, 
des pensées qu'on rencontre cliez les autres hom- 
mes, mais qui , en elles-mêmes , ne diffèrent point 
de celles appartenant à l'état normal? Pourquoi 
vouloir expliquer ces pensées par n'importe quels 
désordres organiques? S'avise-t-on de chercher à 
quelle modification de la matière cérébrale il faut 
rapporter les erreurs sans nombre qui germent 
parfois dans les cerveaux les mieux organisés ? Plus 
d'un homme de génie a mis en circulation des 
idées qui ont plus d'un rapport avec celles qu'en- 
fante le délire ; et vous n'avez sans doute jamais 
songé à demander à la substance grise ou blanche 
de leur cerveau raison de leurs opinions !... 

Les partisans du trouble dynamique ou fonctionnel 
ne sauraient , je crois , appuyer leur manière de 
voir sur des raisons plus spécieuses que celles que 
nous venons d'indiquer, sans répéter à satiété : Je 
ne croirai point à vos lésions organiques , tant que 
vous ne me les aurez point fait voir. On sentira 
toutefois la faiblesse de ces raisons, lorsque nous 
démontrerons que les hallucinations , même dans 
le cas où l'intégrité des facultés morales paraît le 
plus évidemment avoir été conservée, sont , comme 
en toute autre circonstance, le résultat d'un boule- 
versement général, mais rapide et instantané de 
ces facultés. 



— 211 — 

Los hallucinations qui paraissent s'allier à un 
état de santé morale irréprochable; sous le rap- 
port pathogénique , doivent être rangées sur la 
môme ligne que les autres phénomènes de l'aliéna- 
tion mentale. 

Avant d'élayer cette proposition de preuves 
directes ou empruntées à l'observation intime, nous 
pourrions d'abord avoir recours à imduction. Les 
hallucinations, quelle que soit d'ailleurs la situation 
morale de 1 individu chez lequel on les observe , 
constituent dans tous les cas un désordre mental , 
peu étendu ^ si Ton veut , mais réel. On pourrait 
comparer l'halluciné qui a conscience de ses hal- 
lucinations à l'épileptique qui n'éprouve que des 
vertiges, jamais de grands accès. Le vertige passe, 
la santé générale n'en est troublée ni au physique 
ni au moral. Or, de même que l'on n'établit aucune 
distinction entre la cause qui produit les vertiges 
et celle à laquelle sont dues ces attaques effroyables 
que tout le monde connaît, de même on doit ad- 
mettre une origine commune pour les hallucina- 
tions dites de Vétat sain et pour la folie sensoriale 
la plus complète. 

En effet, la modification primordiale est la même 
dans les deux cas, mais elle est facilement mé- 
connue lorsque les hallucinations sont isolées, soit 
parce qu'elle n'a eu qu'une durée éphémère , soit 
parce qu'elle a été peu intense , soit enfin parce 
que, n'appréciant pas son importance, on a négligé 
d'en tenir compte , préoccupé que l'on était exclu- 



sivement des phénomènes les plus apparents et 
extérieurs, l'hallucination d'une part , de l'autre 
le jugement quVn portait l'halluciné lui-même. 

Mais de ce que l'halluciné ne perd point con- 
science de sa situation, est-on en droit de penser 
qu'aucun dérangement , en dehors des hallucina- 
tions , n'est survenu dans ses facultés? En aucune 
manière ; car nous avons vu que dans le hachisch , 
on peut avoir des hallucinations et conserver la fa- 
culté de juger sainement la position dans laquelle 
on se trouve, et de plus , en étudier la cause psy- 
chologique, c'est-à-dire remonter à la modification 
intellectuelle où elle prend sa source; pourquoi 
n'en serait-il pas de même dans la folie hallucinée 
sans délire? Nous avons trouvé l'occasion, depuis 
que notre attention est fixée sur ce point de patho- 
logie mentale, d'interroger dans ce sens plusieurs 
hallucinés qui étaient en état de rendre compte, 
avec une certaine précision , de leurs sensations; 
je n'aurais pas employé, pour faire comprendre ce 
que moi-même j'ai souvent éprouvé, d'autres 
expressions que celles dont ils se servaient. Je cite- 
rai , plus tard , quelques uns des cas les plus re- 
marquahles que j'aie recueillis. 

Au reste , si nous réfléchissons un instant à la 
nature des causes occasionnelles des hallucinations, 
nou> ne serons point surpris de voir se développer 
sous leur influence le fait psychique que nous re- 
gardons comme la source immédiate de toutes le s 
anomalies de rintelligence. 



— 216 — 

Ces causes, ce sont, parmi les plus actives, les 
émotions vives de l'âme, ces passions brusques 
dont la soudaine explosion entrave tout- à-coup , 
suspend momentanément, mais d'une manière ab- 
solue, le jeu régulier des facultés intellectuelles, 
exactement à la manière des congestions cérébrales 
ou d'un vertige épileptique. Sous leur terrible 
étreinte, on est comme abasourdi, on ne sait plus ce 
que Von fait, on perd momentanément la conscience 
de soi-même, on ne se connaît plus^ on agit machi- 
nalement, à contre-sens, au rebours de sa volonté 
et de ses idées , on est le jouet de l'impulsion qui 
domine, quelque absurde qu'elle soit.... 

Toutes ces locutions consacrées par le langage 
vulgaire traduisent avec vérité l'état dans lequel se 
trouve la machine intellectuelle lorsqu'elle est 
puissamment ébranlée par les passions , état de 
trouble, de désorganisation rapide, d'anéantisse- 
ment momentané de la faculté d'association. 

Et ne sont-ce pas là ., dans leur plus haute inten- 
sité, les effets développés par le hachisch, par l'o- 
pium et par les autres narcotiques? L'excitation 
maniaque à son maximum de violence présente-t-elle 
d'autres caractères ? 

Les hallucinations de la nature de celles dont 
nous nous occupons ici n'entraînent point avec 
elles l'idée de maladie ou de désordre intellectuel : 
aussi , à moins qu'elles ne finissent par inspirer de 
l'inquiétude , par leur retour fréquent et leur per- 
sistance, ne songe-t-on jamais à recourir à un trai- 



- 21/1 ~ 

tenient régulier pour s'en débarrasser. Cesfails sont 
donc perdus pour la science; ou , si les auteurs la 
plupart étrangers à la inédecine, en ont consigné 
quelques uns, les détails dans lesquels ils entrent 
ne sauraient satisfaire à toutes les exigences de la 
science» Si l'on veut cependant les étudier avec 
quelque soin , on ne n^anquera pas d'y trouver des 
preuves non douteuses à l'appui de notre manière 
de voir sur la théorie des hallucinations. 

Que l'on me permette, d'abord , de rapporter un 
fait extrêmement curieux d'état hallucinatoire sans 
délire. Je possède sur ce fait des documents com- 
plets et non moins précis que s'il m'était personnel. 
C'est une jeune dame de mes plus proches parentes 
qui en est le sujet. 

En 182.., cette dame, dont la santé a toujours 
été parfaite et qui est douée d'une vive imagina- 
tion, éprouva de violents chagrins qui d'ailleurs 
n'apportèrent aucun changement apparent dans 
son état physique ou moral habituel. Un soir, ren- 
trant chez elle , en compagnie d'une jeune sœur , 
tout-à-coup, sur le point de poser le pied sur la 
première marche de l'escalier qui conduisait à sa 
chambre, au premier étage, elle vit cet escalier tout 
en feu. Après un instant d'hésitation, ne pouvant 
douter qu'elle ne fût le jouet de quelque illusion , 
elle s'avança courageusement, et tout disparut. Ar- 
rivée dans son appartement, et étant sans lumière, 
elle chercha à tâtons le briquet phosphorique.Elle 
était encore toute tremblante de la peur qu'elle 



- -215 ^ 

avait eue, et elie laisse lomber le briquet. Elle se 
baisse pour le ramasser; mais elle se relève aussi 
tôt en poussant un cri d'effroi : elle avait aperçu 
un cadavre étendu à ses pieds. Sa sœur , qui 
ne comprenait rien à ses terreurs et à ses cris^ 
cherche le briquet et allume elle-même la bougie. 
Toute illusion s'évanouit. 

J'ai transcrit fidèlement l'observation qu'on 
vient de lire de notes rédigées par moi^ à l'époque 
de ma première année dmternat à Charenton 
(1826). J'ai depuis questionné à diverses reprises 
la personne qu'elle concerne, en la mettant, en 
quelque sorte , sur la voie de détails plus intimes. 
Madame''** est parfaitement sûre de n'avoir pas été 
diipe de sa première vision ; mais elle n'oserait pas 
en dire autant de la seconde. «J'avais dit-elle, été 
trop effrayée pour bien me rappeler ce que j'éprou- 
vais alors. J'ai bien vu un cadavre , et cette fois il 
ne m'est pas du tout venu à l'idée que c'était encore 
une illusion comme l'incendie de l'escalier. « 

(< — Vous êtes sûre également que vous jouissiez 
bien de toutes vos facultés, lorsqu'il vous sembla que 
l'escalier brûlait? — Sans doute : seulement, en ce 
moment-là; j'éprouvais plus de chagrin que je n'en 
avais encore eu ; je sentais ma tête lourde ; j'avais 
comme la fièvre: j'avais froid, j'avais chaud, et 
puis, je ne sais pourquoi, quand je parlais, /e ni em- 
brouillais dans mes idées. Au reste , ce n'est pas 
étonnant, j'étais si préoccupée et j'avais iant de 
chagrin! Dans des moments pareils , on perd facile- 



— 216 — 
ment la tête. Je vous assure bien cependant que je 
n'étais pas du tout folle , etc. , etc. — » 

Est-il besoin de relever ce qu'il y a, dans ce lan- 
gage, de caractéristique du fait primordial? Ces 
pesanteurs de tête, cet état fébrile ou quelque chose 
d'analogue , et surtout ce désordre des idées que 
madame*** ne peut plus diriger, qui fait, comme 
elle le dit si énergiquement, qn elle s'embrouille 
lorsqu'elle parle, qui même va jusqu'à lui faire 
'perdre la tête! Et cela serait arrivé indubitablement 
si, par suite de quelque prédisposition héréditaire, 
constitutionnelle ou autre , l'état dont parle ma- 
dame*** se fût prolongé quelque temps au lieu de 
passer avec la rapidité de certaines attaques ner- 
veuses. Au point de vue psychique , un pareil état 
ne saurait se distinguer , autrement que par la 
durée, de l'excitation maniaque ou de ia stupidité. 
Voici quelques autres faits que nous croyons pou- 
voir assimiler à celui qui précède. 

« Une femme, dit E. Salverte, pleurait un frère 
qu'elle venait de perdre; tout-à-coup elle croit 
entendre sa voix, que, par une déception con- 
damnable, on contrefaisait près d'elle. Égarée par 
l'effroi, elle affirme que l'ombre de son frère lui 
est apparue resplendissante de lumière... >) 

« Jarvis Matcham était sergent-payeur d'un régi- 
ment. Cet homme jouissait d'une telle estime dans 
ses fonctions de comptable, qu'il ne lui fut pas 
difficile de soustraire de la caisse du corps une 
forte somme d'argent. On l'avait envoyé dans une 



— -217 — 

ville voisine, à quelques lieues de la garnison, pour 
y f;\ire dos recrues. Jarvis se doula que celle ab- 
sence était ménagée pour visiter ses papiers. Il crut 
toucher à l'inslanl où sa conduite serait dévoilée, 
d'autant plus que son colonel lui avait donné un 
petit tambour, comme société , dans sa tournée de 
campagne. 

» Le sergent vit un espion dans ce tambour. La 
tête de ce malheureux s'exalte; il veut déserter, 
et, pour anéantir le seul témoin de sa fuite, il lue 
l'enfant. 

))-Le tambour mort , Jarvis, quoitjue fort troublé, 
s'écarta prudemment du chcmiin de la garnison , 
changea d'habits et marcha longtemps à traNcrs 
champs avec une grande vitesse , car il croyait tou- 
jours entendre les reproches, les pleuis et le bruit 
des souliers du pauvre enfant, qui, en se déballant 
contre le meurlrier , piétinait dans les cailloux de 
la route. Le sergent arrive enfin dans une auberge, 
s'y arrête et s y couche , en recommandant qu'on 
l'éveillât au passage de la diligence. Le garçon de 
l'auberge n'y manqua pas, et, lorsqu'il entra dans 
la chambre du voyageur, en le secouant par l'é- 
paule sur le lit, il surjnil dans la bouche du ser- 
gent ces singulières paroles : 

» — Mon Dieu , mon Dieu , je ne l'ai pas lue ! 

» Jarvis, réveillé, se souvint de sa position el se 
hàla de gagner Porlsmoulh par la voiture publi 
que. Là, il sembarqua sur un vaisseau de guerre, 
servit comme marin pendant pdusieurs années , el 



— 218 - 

toujours avec ces mœurs probes et ces manières 
dociles qui avaient fait sa réputation dans l'infan- 
terie. Enfin le vaisseau rentra dans le port. Jarvis 
et un des marins licenciés du bord conviennent de 
se rendre à Salisbury , et ils en prennent la route. 
C'était la première fois que Matcham, depuis son 
départ d'Angleterre , se retrouvait sur la terre 
ferme. 

» Tous deux n'étaient plus qu'à trois milles de 
cette capitale , quand ils furent surpris par un vio- 
lent orage , accompagné d'éclairs si terribles et de 
tonnerres si effrayants que la conscience de Jarvis 
fut alarmée , malgré un bien long repos. Il montra 
un excès de terreur qui n'était pas naturel dans un 
homme familiarisé avec les dangers de la guerre et 
des éléments ; ii commença même à parler d'une 
façon si étrange que le marin , son compagnon de 
voyage, devina aisément qu'il se passait dans l'âme 
de Matcham quelque cliose d'extraordinaire. Au 
moindre feu qui brillait dans les nuées, on voyait 
grelotter l'ancien sergent, comme s'il avait eu froid, 
et les reflets de l'éclair montraient ses regards qui 
erraient, à droite et à gauche, mais n'osaient se 
tourner tout-à-fait en arrière. Enfin, il dit à son 
camarade : 

» — Les pavés se détachent et courent après moi. 

«Involontairement, et sans réfléchir à la ques- 
tion, le marin en effet se retourna pour voir les pa- 
vés ; mais aussitôt l'idée de Jarvis lui parut si drôle 
que 5 malgré l'orage, il partit d'un éclat de rire. Le 



— 219 — 

sergent lit un mouvement horrible de peur , comme 
si la fbudre eût frappé sa tête. 

» — Ne riez pas! ne riez pas ! Tenez, je vous prie 
de marcher de l'autre côté de la chaussée; nous 
verrons si les pierres me poursuivent encore quand 
je serai seul. 

» Le marin, qui n'avait plus envie de rire , ne se 
fît pas prier pour se séparer d'un homme dont la 
raison semblait égarée îl passa de l'autre côté de la 
route et se mit à siffler. On marcha ainsi quelque 
temps. Les éclairs étaient devenus plus vifs. 

» — Voyez-vous ! s'écria Jarvis, les pavés courent 
après moi et vous laissent tranquille ! ... C'est à moi 
qu'ils en veulent ! ... . Cette fois , le marin haussa les 
épaules ; il chantait , les mains dans ses poches , 
une vieille complainte célèbre sur la mort deNelson . 

» — Mais il y a quelque chose de plus fort, ajouta 
Malcliam en traversant la chaussée et en parlant a 
demi -voix à l'oreille de son camarade (le ton du 
sergent était alarmé et mystérieux) , — connaissez - 
vous ce petit tambour ? 

» — Quel tambour ? 

w— Là... cet enfant qui nous suit de si près? — Je 
ne vois personne, dit le marin , atteint définitive- 
ment par la contagion de la frayeur superstitieuse 
de Jarvis. 

» -- Quoi î... vous ne voyez pas ce petit garçon , 
avec sa veste ensanglantée?... Comme il se traîne 
sur les cailloux!... Enlendez-vous les cailloux? 

»La voix du meurtrier était si déchirante que le 



marin, soupçonnant enfin la vérité, conjura Matcham 
de soulager sa conscience en lui avouant son crime. 
Alors le sercfent, poussé à bout, exhala un soupir 
profond et déclara qu'il était hors d'état de souffrir 
plus longtemps les angoisses qu'il avait souffertes 
depuis plusieurs années. Une confidence entière 
suivit ce premier élan du remords, et comme la jus- 
tice avait mis sa tête à prix, il supplia son cama- 
rade de le remettre entre les mains des magistrats 
de Saiisbury. Après un combat de générosité assez 
pénible., le marin obéit. Jarvis Matcham , à l'appro- 
che du supplice, rétracta bien ses aveux ; mais con- 
vaincu par la dépositi<)n du garçon d'auberge, qui 
avail cnlcndii les paroles échappées au meurtrier 
durant le sommeil, il fui jugé , condamné et pendu.» 
c< M. le comte Plater, ce débris illustre de la 
Pologne soulevée de i83i , raconte que , dans une 
église située à quelques lieues de Varsovie, et au 
milieu d'une fête nationale, un jeune homme, vive- 
ment ému tout-à-coup par le caractère des chants 
religieux , s'élança de son banc vers l'entrée du 
chœur , s'arrêta immobile, les bras croisés et la tête 
penchée à cette place, et demeura longtemps à con- 
templer le pavé nu du temple, dans une attitude 
qui troublait le service divin, à la grande anxiété 
des fidèles. C'était précisément une année avant 
la mort du grand-duc Constantin; l'insurrection 
n'avait pas encore éclaté On entoure le jeune 
homme, on l'interroge sur sa méditation; les chants 
cessent. Il sort enfin de ce rêve somnambulique. 



— ^21 — 

» — Je vois, dit-il , à mes pieds le cercueil ou- 
vert du grand-duc Constantin. 

» L'année s'écoule, la révolution chasse les 
Russes de Varsovie; Constantin meurt, on célèbre 
ses funérailles dans celte église, et son cercueil est 
placé au milieu du chœur, à l'endroit même où 
l'extatique avait eu la vision (i). » 

« Un chimiste de Paris, dit Webster (2) , homme 
fort habile nommé Lapierre , et logé près du Tem- 
ple , reçut des mains d'un prêtre, sur la fin du 
XYi^ siècle, un peu de sang dans une fiole avec 
mission de le décomposer. L'opérateur se mit à 
l'œuvre un samedi, et continua sa besogne durant 
la semaine qui suivit ce jour. Il fit successivement 
passer le liquide contenu dans la fiole par tous les 
degrés de chaleur dissolvante. 

w Le vendredi suivant, six jours après l'installa- 
tion de son travail, et au milieu de la nuit, le chi- 
miste, qui couchait dans une chambre située près de 
son laboratoire, fut réveillé au moment où il fermait 
les yeux, par un horrible bruit semblable au mu- 
gissement d'une vache ou au rugissement d'un 
lion. Quand le bruit eut cessé, le chimiste essaya 
dese rendormir. Dans cet instant, la lune était dans 
son plein, et ses rayons éclairaient parfaitement la 
chambre. Les yeux du chimiste aperçurent dis- 
tinctement un nuage épais qui glissait comme une 

(1) André Deirieu. 

(2) Webster, De la sorcpl lerie (^on Witchcraft), cilé par A. Dei- 
rieu. 



— 222 - 

ombre entre sa vue et la fenêtre. Il crut reconnaî- 
tre la figure d'un homme , et poussa un long cri de 
terreur : le nuage s'évanouit... » 

« Un médecin anglais s'était procuré le corps d'un 
pendu pour en faire Tobjet d'une dissection savante. 
On porta le cadavre dans son laboratoire II com- 
mença par disséquer les membres et le tronc , ce 
qui dura quelques jours , et quand l'autopsie de ces 
divers lambeaux fut épuisée , il passa à la tète , et 
ordonna à un jeune chirurgien, qui lui servait d'aide 
pour ses travaux anatomiques, de réduire enpoudre 
une certaine partie du crâne , afin d'en composer 
un remède fameux dans les pharmacies de l'an- 
cienne école. — On appelait cette poudre Us- 
née (i). 

» Le jeune chirurgien, pour obéir à son maître , 

('1) L'Usnée, dit M. A. Delrieu, auquel nous empruntons le fait 
ci -dessus, est une espèce de lichen humain qu'à une certaine 
époque on s'imaginait croître au sommet du crâne des pendus , et 
qu'on regardait comme une mousse engendrée par les sucs animi- 
ques de la cervelle du supplicié, comme une orseille soudainement 
développée au sinciput par le réactif de la strangulation. Au dire 
des pneumatologistes , la quintessence de lame , violemment re- 
poussée hors de la boîte encéphalique, abandonnait en s'échappant 
un précipité ou résidu , tandis que , dans les morts lentes ou ordi- 
naires , elle conservait le temps et le pouvoir d'entraîner vers les 
régions supérieures tous ses moindres atomes. On croyait que la 
flamme vitale accidentellement retenue , concentrée dans une vé- 
gétation particulière , se tenait au sommet du crâne , comme une 
étincelle cristallisée , à la disposition des premiers manipulateurs 
qui volaient à Dieu le secret de pétrir un homme. 



— 223 — ■ 

gratta la mousso du pendu , non sans répugnance 
et en tremblant. 11 résulta de cette opération une 
poudre que l'aide laissa superstitieusement tomber 
sur nn papier qui couvrait la table du laboratoire, 
en se gardant bien d'y toucher. Cela fait, il dressa 
son lit dans le laboratoire même, car les pendus 
à cette époque étaient si rares et si chers, et par 
conséquent VUsnée si précieuse qu'on veillait sur 
le ci'àne et sur la mousse comme sur un trésor. Le 
pauvre Anglais se co-uche, // essaie de dormir^ il y 
parvient... Une lampe brûlait dans le laboratoire 
jour et nuit par précaution 

^ » Mais à peine fermait-il les yeux, qu'un bruit sin- 
gulier l'oblige à les rouvrir; il y avait évidemment 
quelqu'un dans le laboratoire. Plus mort que vif, 
l'apprenti se lève. 

» — On vient voler l'Usnée ! sedit-il en cherchant 
une arme pour défendre sa récolte : il prit la tête 
du pendu. 

» ... Cependant le bruit continuait, et la cause en 
restait invisible. Son crâne d'une main et la lampe 
de l'autre, le jeune homme regarda timidement 
autour de la chambre ; la blancheur du papier étalé 
sur la table perçant l'ombre attire son attention... 
A cette vue , ses cheveux se dressent d'horreur ; il 
ne peut ni parler ni fuir ; il va lâcher la lampe 
c|ue ses doigts , détendus par la peur , secouent 
convulsivement devant le plus affreux spectacle... 

»... Sur le papier , au milieu de la poudre , s'agi- 
tait une petite tète avec des yeux ouverts , eî qui 



le roi^ardaient barrliment. Des deux côtés de la 
tête se prolongeaient deux appendices qui crois- 
saient à vue d'œil et qui semblaient tenir lieu de 
bras au fantôme progressivement formé. Bientôt 
l'apprenti put compter exactement le nombre des 
côtes du squelette, il les vit se couvrir peu à peu de 
leur enveloppe m.usculaire. Quand ce travail fut 
achevé, les membres extrêmes se montrèrent dans 
le même ordre do résurrection; la pousse était 
complète, la végétation à terme. Enfin Vbomme 
ainsi germé , gros comme un enfant de six mois, 
se leva sur ses pieds, descendit de la table fort 
lestement, et (ît un tour de promenade dans le 
laboratoire; ses habits de supplicié, qui étaient 
accrochés au mur, se détachèrent de leur clou et 
le vêtirent soigneusement, comme s'ils étaient placés 
sur son corps par une attraction mystérieuse, trans- 
formée en valet dechambro. En quelques secondes, 
le pendu apparut au chirurgien dans le costume et 
avec la physionomie qu'il avait naguère en mar- 
chant à la potence (1). >> 

III, — Etat intermédiaire à la veille et au sommeil. 

Entre la veille et le sommeil , il est un état in»- 
termédiaire qui, sans être précisément ni l'un ni 
l'autre, participe des deux également et constitue 
un véritable état mixte, que, dans la question qui 
s'agite, il est d'un haut intérêt de bien appré- 
cier. 

M) Phihsnphirnl Transarlinns. — Ferriar. 



- 225 — 

Toute vie intellectaelle ne cesse pas par le fait 
du sommeil. Les rêves, les songes ne révèlent-iis 
pas une sorle (Fexistence intérieure, de vie intra- 
cérébrale qui s'alimente , pour ainsi dire , d'im- 
pressions reçues antérieurement pendant l'état de 
veille , comme la vie réelle d'impressions venues 
du dehors, envoyées par le monde extérieur? 

Dans Fétat intermédiaire dont nous parlions tout- 
à-l'heure, nous soaimcs également accessibles à 
ces deux sortes d'impressions ; incapables de les 
distinguer entre elles, nous les confondons les unes 
avec les autres , d'où résultent les combinaisons 
intellectuelles les plus extravagantes, les associa- 
tions d'idées les plus hétérogènes , en un mot, un 
véritable délire. 

Que si l'on étudie cet état avec soin, si on l'ob- 
serve dans ses détails intimes, on y retrouvera tous 
les caractères qui distinguent la modification pri- 
mordiale qui ici est l'avant-coureur du rêve com- 
plet, comme elle l'est, dans d'autres cas, de l'état 
hallucinatoire et de tous les phénomènes du délire. 

En effet , c'est toujours le même relâchement des 
liens intellectuels , la même désagrégation des 
idées qui , de plus en plus vagues , disparates , 
s'associent d'une manière bizarre, modident les 
convictions, les affections, les instincts, laissent, 
pour ainsi dire, le champ libre aux impulsions les 
plus diverses. 

Au fur et à mesure aussi que Vexcitation (i) se 

(1) J'emploie à dessein ce mot, dont nous avons fait usage pré- 

15 



~- 226 — 

prononce , on se laisse aller à un état de rêvasserie 
dans lequel nous devenons le jouet de notre ima- 
gination ; bientôt nous n'existons plus que dans un 
monde purement idéal. Et là, tout est nouveau > 
étrange, en dehors de nos conceptions habituelles: 
c'est le rêve avec toutes ses bizarreries, ses capri- 
ces, ses monstruosités, ses impossibilités de toute 
espèce. Mais souvent aussi nous retrouvons là les 
sujets de la veille , les mêmes préoccupations. Et 
alors, chose remarquable! nos perceptions sont 
souvent plus vives, plus lucides, notre intelligence 
plus éclairée, notre imagination plus hardie, notre 
mémoire plus sûre, notre jugement plus spontané, 
plus prompt. îl semble que, livré à lui-même, ne 
sentant plus le poids des liens extérieurs de la vie 
réelle, l'esprit affranchi s'élance alors librement 
dans les hautes régions de l'intelligence et du 
monde moral; ou, pour parler plus physiologique» 
ment, les facultés intellectuelles n'éîantplus gênées, 
en quelque sorte , par la conscience intime, sont 
plus instinctives dans leur action, et partant plus 
sûres, plus assurées du résultat. Combien de savants 
ont rêvé la solution du problème qu'ils cherchè- 
rent en vain ! Combien de poètes, d'artistes de toute 
sorte ont rencontré dans le sommeil l'idée, l'inspi- 
ration qui les fuyait pendant la veille ! 

Des effets analogues sont produits par l'action 
du hachisch, de l'opium, etc., avec cette différence, 

cédemment, afin que l'on comprenne bien que nous n'y attachons 
d'autre sens que celui de dissociation des idées, sans rien préjuger 
de la nature de la cause de cette dissociation. 



— 227 — 

insignifiante du reste, quant à la chose en elle- 
même, que , clans le hachisch, l'état crépusculaire 
ou primordial est tenace , persistant, quoi qu'on 
fasse pour le détruire ; tandis qu'il peut suffire de 
la plus légère impression extérieure pour faire ces- 
ser celui qui est déterminé par l'invasion progres- 
sive du sommeil. 

Perdant insensiblement la conscience de nous- 
mêmes, ou mieux , cette conscience venant à subir 
une sorte de transformation, nous donnons de la 
réalité aux produits de notre imagination. De là des 
hallucinations de toute espèce, les voix que nous 
avons entendues (je ne dis pas que nous croyons 
avoir entendues, parce que, en rêve, on entend, onne 
croit pas entendre : seulement, on entend d'une autre 
manière que dans l'état de veille), les personnes que 
nous avons vues. Ces voix, nous ne les avons enten- 
dues, ces personnes , nous ne les avons vues qu'en 
rêve ; mais nous sommes persuadés de les avoir en- 
tendues et vues en état de veille , à cause précisé- 
ment de l'espèce de fusion, de rapprochement in- 
time de ces deux états. 

Plus j'approfondis ce singulier état de demi-som- 
meil , plus je suis porté à le regarder comme le type 
de celui que l'on est convenu d'appeler délire, alié- 
nation mentale^ etc. Dans l'état de demi-sommeil, 
une cause purement physiologique, et qui n'est autre 
que la loi organique à laquelle se rattachent les 
phénomènes du sommeil, est l'origine des mômes 
modifications intellectuelles qui , dans d'au Ires 



— 228 — 
circonstances, sont produites par des agents mor- 
bides de diverse nature. 

Les phénomènes d'hallucination auxquels donne 
lieu l'état de demi-sommeil se présentent avec des 
caractères variables qu'il importe d'étudier sépa- 
rément ; d'autant qu'ils nous offriront une remar- 
quable analogie avec l'état hallucinatoirotel qu'on 
l'observe chez les aliénés. 

Nous diviserons ce que nous avons à dire sur ce 
sujet en quatre sections : 

l. L'invasion du sommeil est rarement assez 
brusque pour que l'on ne puisse d'abord apprécier 
avec plus ou moins de lucidité l'état dans lequel 
on se trouve , pour que l'on se méprenne sur la na- 
ture des associations d'idées plus ou moins étran- 
ges qui en sont le résultat , des visions qui traver- 
sent l'esprit. Nous avons conscience de nos rêves; 
nous jugeons , pour ainsi dire, les productions du 
sommeil avec la raison de l'état de veille ; c'est une 
véritable /b/i'e sans délire ^ comme celle qui s'observe 
si fréquemment chez des rêveurs d'une autre es- 
pèce , chez les aliénés. 

«J'ai éprouvé moi-même, dit Opoix , dans son 
Traité de l'âme dans la veille et dans le soynmeilj, deux 
fois des espèces de rêves en plein jour, et en me 
promenant après le dîner dans la campagne. Je 
voyais des objets bizarres et animés; je raisonnais 
sur l'état singulier où je me trouvais. J'étais étonné^ 
mais je croyais fermement que ce que je voyais 
était réel... 



« A quelque temps de là, en dînant , j'étais occupé 
de me rappeler une conversation que je venais d'a- 
voir, à ce que je croyais ; je me remis après quel- 
ques moments, et je reconnus que je n'avais parlé 
à personne. » 

J'ai rapporté plus haut le fait de cette dame 
qui , au milieu d'un rêve qui lui plaisait et qu'elle 
tenait à continuer, avait conscience de tout ce qui 
se faisait autour d'elle. 

Une jeune femme enceinte de plusieurs mois, 
d'un tempérament sanguin et sujette à des maux 
de tête qui paraissaient se rattacher à son état de 
grossesse, revenait, un soir, dans sa voiture, dont 
elle occupait le fond avec un monsieur de sa con- 
naissance. En face d'elle était assis son mari, qui 
avait pris place à côté du cocher. Tout en pensant 
à mille choses diverses, il lui revient à l'esprit je 
ne sais quelle histoire d'un cocher qui avait préci- 
pité son maître sous les roues de sa voiture. Bien- 
tôt elle se persuade que pareil malheur vient d'ar- 
river à son mari. Ce n'est plus lui qui est assis 
devant elle; c'est quelque autre personne complice 
du cocher , qui a pris sa place. Madame ... s'en af- 
fecte au point qu'elle se prend à verser des larmes 
abondantes ; et cette pénible illusion ne cesse qu'au 
moment où, par hasard , son mari vient à lui adres- 
ser la parole. 

Madame. . me faisait à moi-même ce récit. Je 
voulus lui persuader qu'elle avait été le jouet d'un 
rêve. — a C'est possible, me répondit-elle; mais 



— 230 — 

en tout cas, c'est un rôve fort singulier : car lant 
qu'il dura, je n'ai pas cessé de voir ce qui pas- 
sait sur la route, absolument comme si j'avais été 
éveillée ; on peut donc rêver sans être endormi ; 
mais je ne rêvais pas, et ce que j'ai éprouvé ne 
ressemble nullement à mes rêves ordinaires. La 
meilleure preuve, c'est que M... m'a adressé une ou 
deux fois la parole et que je lui ai parfaitement ré- 
pondu. « 

Maintenant, je le demande, pour convertir en 
un état de folie réelle les convictions erronées de 
madame.. ., ne suffirait-il pas de supposer à l'état de 
demi-sommeil qui était la source de ses convictions, 
une cause plus durable, plus fixe et capable de ré- 
sister, du moins jusqu'à un certain point, aux 
impressions extérieures.? Par cela seul qu'elles se 
fussent prolongées, ces convictions n'auraient- elles 
pas constitué une véritable aliénation mentale? 

Un de mes anciens condisciples, aujourd'hui 
professeur de philosophie dans un collège de pro^ 
vince, avait assisté aux derniers moments de son 
père, qu'il chérissait. Le même jour, dans la soirée, 
tombant de lassitude, mais sans éprouver le be 
soin de dormir, bien qu'il eût passé plusieurs nuits 
sans prendre un moment de repos, il se jette sur 
son lit tout habillé. Il y était à peine depuis cinq 
ou six minutes, tout entier au regret d'avoir perdu 
son père, que celui-ci lui apparaît, pâle et amaigri, 
tel qu'une longue maladie l'avait fait. — « Bien per- 
suadé 5 me dit mon ami, que cette triste apparition 



— 231 — 

était le résultat et comme le retentissement de 
quelque mauvais rêve, je n'en eus d'abord aucun 
effroi, et je cherchai à porter ailleurs mes idées. 
Cependant l'image de mon père était toujours de- 
vant moi ; je m'assurai que je ne dormais pas , 
mais j'avais la tête extrêmement lourde ; j'étais peu 
maître de mes idées , absolument comme cela ar- 
rive lorsqu'on lutte contre l'invasion du sommeil. 
Bientôt enfin je ne fus plus maître de ma frayeur, 
bien que je ne doutasse pas que j'étais le jouet 
d'une vision. Je sautai à bas de mon lit, je montai 
dans un grenier, toujours poursuivi par le fantôme, 
qui disparut peu de temps après. » 

Cette hallucination , née selon toute apparence 
au sein du sommeil, continuée, avec toute sa viva- 
cité primitive, dans l'état de demi-sommeil, et 
même, pour quelques instants, dans l'état de veille 
le plus complet, cette hallucination, dis-je , bien 
plus que la précédente, se rapproche de celles que 
l'on observe chez les aliénés. Bien évidemment , il 
y aurait eu identité parfaite si elle se fût prolon- 
gée , et mon ami eût été dans un étatd'hulîucination 
avec ou sans délire. 

Pour compléter nos renseignements étioîogiques, 
je ne dois pas oublier d'ajouter que mon ami était 
éminemment prédisposé aux congestions cérébrales, 
J'ai été témoin de deux attaques qui furen t assez for- 
tes pour le priver presque totalement de connais- 
sance pendant plusieurs minutes. D'abondantes 
émissions sanguines, des sinapismes appliqués aux 



- 232 — 

extrémités inférieures mirent lin à ces accidents. 

Cette prédisposition , le chagrin occasionné par 
la mort de son père , la privation de sommeil et la 
l'atigue expliquent suffisamment l'hallucination 
dont M. *** a été le jouet; ces trois causes diffé- 
rentes, chacune en particulier, tendant toutes à un 
résultat identique : la dissolution du composé in- 
tellectuel, la désagrégation des idées, en un mot, 
au fait primordial et générateur de toutes les ano- 
malies de l'esprit. 

On sait que les hémorrhagies, les soustractions 
sanguines peuvent donner lieu à des accidents ner- 
veux analogues à ceux produits par les congestions 
cérébrales. Elles développent encore cet état de 
demi-sommeil favorable aux illusions et aux hal- 
lucinations. M. le docteur Leuret était, selon nous, 
dans cet état , lorsqu'il éprouva l'illusion dont il 
rend compte dans ses Fragments psychologiques . 
Une saignée de trois palettes environ lui avait été 
pratiquée pour combaître !a grippe dont il était 
atteint. « Un quart d'heure après l'opération , dit 
M. le docteur Leuret, je tombai en faiblesse , sans 
toutefois perdre entièrement la connaissance, et 
cette faiblesse dura pendant plus de huit heures. 
Au moment où l'on m'administrait les premiers 
secours, j'entendis très clairement poser un flacon 
sur une table qui se trouvait près de mon lit , et 
aussitôt après , une crépitation semblable à celle 
qui résulte de l'action d'un acide concentré sur un 
carbonate. Je crus qu'on avait laissé répandre un 



■il ^ ' > 

— zoo — 

acide sur le marbre de la table, et j'avertis de leur 
imprévoyance les personnes qui m'entouraient. On 
crut d'abord que je rêvais, puis que j'étais en dé- 
lire. Alors on essaya de me détromper, et l'on 
m'assura qu'il n'y avait ni flacon sur la table ni 
acide répandu... » 

II. On ne saurait douter, d'après ce qui vient 
d'être dit, que l'état de demi-sommeil ne soit une 
source féconde d'illusions et d'hallucinations de 
toute sorte. 

Les faits du genre de ceux que nous venons de 
citer sont loin d'être rares. Il est peu de personnes 
sans doute qui ne puissent en trouver d'analogues 
dans leurs propres souvenirs. Toutefois ils ont tou- 
jours été envisagés avec indifférence ; on n'a songé 
à en tirer aucune induction relativenient aux dés- 
ordres de l'intelligence ; on n'en a fait nul compte, 
non plus que des rêves, dont ils diffèrent cepen- 
dant par plus d'un caractère essentiel. 

Mais il est une classe de fails analogues aux 
précédents, ou mieux toul-à-fait identiques, qui 
plus d'une fois, à toutes les époques, ont excité au 
plus haut point la curiosité du vulgaire , et dont 
les savants eux-mêmes n'ont pas dédaigné de s'oc- 
cuper. 

Cela tient à ce qu'ils se sont passés dans des cir- 
constances différentes, c'est-à-dire que les per- 
sonnes qu'ils concernaient se trouvaient dans 
d'autres conditions intellectuel les : elles n avaient 
pas conscience de ce qu'elles éprouvaient , de leurs 



— -231 — 

visions; elles ne se doutaient, en aucune manière, 
qu'il pût y avoir le moindre rapport entre ces 
visions et l'état dans lequel elles se trouvaient. 

De là leur croyance inébranlable aux apparitions 
dont elles avaient été le jouet. «Je ne suis pas fou ; 
je ne l'étais pas plus au moment où je voyais le 
fantôme, que je ne le suis tout-à-l'heure ; de plus, 
j'ai la certitude que je ne revais pas , puisque je 
n'étais pas encore endormi ; j'ai donc bien vu, en- 
tendu , senti ce que j'affirme avoir vu, entendu et 
senti, etc.. » 

Je ne puis douter que l'on ne doive chercher 
la source de la croyance si généralement répan-^ 
due à une époque qui n'est pas encore bien éloi- 
gnée , aux apparitions et aux revenants , dans les 
phénomènes particuliers à l'état de demi-som- 
seil. En effet , si les apparitions n'avaient eu pour 
témoins et pour historiens que des fous ou des rê- 
veurs ordinaires , il est douteux qu'elles eussent 
été accueillies avec la même confiance ; les excen- 
tricités, les extravagances des fous hallucinés ^ au- 
raient inévitablement excité la défiance ; et, d'un 
autre côté , ce qui tient manifestement à l'état de 
rêve est facile à reconnaître, et, en général , on ne 
prend guère pour des réalités les imaginations du 
sommeil. Il n'en est pas ainsi des visions qui ont 
lieu dans l'état intermédiaire à la veille et au 
sommeil. Ceux qui les éprouvent sont sains d'intel- 
ligence ; trompés eux-mêmes sur la nature du phé- 
nomène ^ ils ont dû en imposer aux autres par leur 



— 235 — 

raison demeurée intacte et par le ton de profonde 
conviction dont leur récit était empreint. Ajoutons 
que, parmi ces personnes, il s'est rencontré des 
individus d'un ordre supérieur, des savants, et dès 
lors il n'a plus été possible de rejeter les appari- 
tions ; il a fallu croire aux revenants dans le sens 
qu'y attache le vulgaire , leur laisser leur forme , 
leur substance même, leur extériorité, si je puis ainsi 
dire, admettre que leur origine était ailleurs que 
dans le cerveau de ceux qui disaient en avoir été 
les témoins; par exemple, dans un monde qui n'est 
pas le nôtre, dans un monde éthéré, pour employer 
une expression consacrée. On a regardé les appa- 
ritions comm.e des âmes délivrées des chaînes de 
l'organisation ; pouvant, dans certaines circon- 
stances, se rendre sensibles aux vivants. 

Telles sont, ou à peu près, les croyances qui 
ont survécu aux discussions scientifiques qu'ont 
soulevées, à différentes époques, dans le monde 
savant, en Allemagne, en Ecosse, en France, les 
apparitions et les revenants. 

Cette grande question des revenants est loin d'être 
décidée, même de nos jours, comme il appert par 
les savantes et intéressantes recherches auxquelles 
s'est livré M A. Delrieu , écrivain recommandable 
et que distinguent de profondes connaissances psy- 
chologiques. 

Suivant lui , on a bien pu rattacher certaines ap- 
paritions à une altération de la composition du sang, 
aux maladies qui proviennent des exacerbations 



cérébrales, depuis la folie pure et simple jusqu'à 
l'illuminisme et au delirimn treniens ; on a bien éta- 
bli que certaine influence du sang concourait 
aux accidents des affections mentales qui engen- 
drent ce qu'on nomme vulgairement des appari- 
tions ; mais (nous devons citer textuellement) c^le 
reste de ces maladies , de l'aveu même des phy- 
siologistes , se tenait en dehors des phénomènes: 
aussi, ne pouvant mettre leurs caractères impéné- 
trables sur le compte du fluide sanguin, se sont-ils 
arrêtés devant cette barrière avec une sorte de fré- 
missement... Tels faits authentiques , populaires, 
traditionnels, ne souflVaient pas de discussion; 
inexplicables par des causes physiques, irrécusables 
comme documents , il fallait s'y heurter avec la 
panoplie du siècle, ce que les physiologistes d'E- 
dimbourg ont fait déjà, et mourir sans y mordre^ 
ce qu'ils feront sans doute. Certains événements, 
quoi qu'on dise, ne sont pas du domaine des pos- 
sibilités actuelles (i). » 

N'est-il pas curieux de voir qu'un phénomène de 
pathologie mentale, de tous le plus simple et le 
moins complexe , dont il est si facile de nous rendre 
compte en observant ce qui se passe en nous , lors- 
que nous tombons dans l'assoupissement, n'est-il 
pas curieux , dis-je , de voir que ce phénomène ait 
été le point de départ de tant d'erreurs et de pré- 
jugés répandus parmi le peuple, et même en ait 

(I) Revue de Paris, !839. 



— -237 — 

complètement imposé aux savants! Comment un 
pareil phénomène a-t-il pu mériter les honneurs 
des théories les plus transcendantes, théories non 
moins vaporeuses et éphémères que les ombres, 
fantômes, apparitions, etc., qu'elles ont la pré- 
tention de dévoiler ! 

Voici deux faits que j'emprunte à l'écrivain que 
nous venons de citer, qui ont donnélieu à d'inler 
minables controverses, et qui sont demeurées inex- 
plicables, si ce n'est par là théorie de^^ existences 
transmondaines. Selon nous, et , je ne pais en douter, 
selon ceuxdenos lecteurs qui sont familiarisés avec 
le phénomène des hallucinations , ces faits tirent 
leur origine de l'état de demi-sommeil. 

J'ai consigné à la suite du premier les réflexions 
qu'il a suggérées à M. A. D. .; ces réflexions, je 
crois, expriment l'opinion la pins avancée des sa- 
vants sur la nature des apparitions. 

«Je me trouvais en 1667, raconte un philosophe 
sincère (1), dans un comté de Touest de l'Angleterre, 
avec quelques honorables gentlemen, chez un riche 
propriétaire dont le château était un ancien couvent. 
Les domestiques et les personnes qui fréquentaient 
habituellement la maison m'avaient parlé de bruits 
mystérieux et d'apparitions singulières comme de 
circonstances locales qu'on ne pouvait éviter là, 
durant même le plus bref séjour. Notre hôte ayant 
invité beaucoup de monde, il m'arrima de coucher 

(1) Bovet's Pandœmonium. 



— 238 — 

avec le majordome, M. C..., dans une pièce vraiment 
admirable et qu'on nommait la chambre de milady. 
Nous y fîmes un grand feu avant de nous mettre au 
lit, et nous passâmes d'abord cjuelques heures delà 
soirée avec une douce quiétude, à lire dans de vieux 
volumes ; puis nous entrâmes dans le lit en soufflant 
la mèche du flambeau pour l'éteindre. Au moment 
de nous endormir, nous remarquâmes agréablement 
que les rayons de la lune éclairaient avec tant de 
splendeur notre vaste chambre, qu'il était possible 
de déchiffrer un manuscrit dans le lieu même où 
nousétionscouchésensemble. M. C.pariaquenon; 
je soutins la gageure, et, ayant tiré de la poche de 
mon habit un papier écrit à la main, je gagnai fort 
aisément le pari. Nous avions à peine échangé quel- 
ques mots sur cette affaire, lorsque par hasard je- 
tant les yeux du côté de la porte de la chambre, 
qui était en face de moi et bien fermée, je vis dis- 
tinctement entrer cinq femmes, tout-à-fait belles et 
gracieuses, qui me semblaient d'une taille char- 
mante, mais dont les visages étaient couverts de 
longs voiles blancs, lesquels traînaient sur le plan- 
cher et au reflet de la lune, en plis ondoyants. 
Elles entrèrent à la (île, d'un pas mesuré, l'une après 
l'autre, et firent le tour de la pièce, en suivant le 
mur, jusqu'à ce que la première fût parvenue et se 
fût arrêtée au bord du lit où j'étais couché; ma 
main gauche s'y trouvait aussi par-dessus les cou- 
vertures, et, malgré l'approche du premier fantôme, 
je résolus de ne point changer de poslure. La figure 



— 239 — 

voilée, en s'arrêtant, toucha cette main d'un frois- 
sement doux et léger, mais je ne saurais dire s'il 
était froid ou chaud. Alors je demandai à ces fem- 
mes , au nom de la Trinité bénie, dans quel but 
elles étaient venues : on ne me répondit pas. 

» — Monsieur, dis-je au majordome, ne voyez- 
vous pas la belle compagnie qui nous rend visite? 

» ... Mais avant qu'une parole fût sortie de ma 
bouche, et au mouvement seul de mes lèvres, tout 
avait disparu. Le majordome était tapi derrière 
moi , presque mort de peur , et je fus obligé de le 
secouer longtemps avec ma main droite, qui était 
restée sous les couvertures, pour lui arracher une 
réponse. Enfin ce pauvre C... m'avoua qu'il avait 
vu les fantômes , et m'avait entendu leur parler, 
et que s'il n'avait pas d'abord satisfait à ma juste 
impatience et à ma question, c'est qu'il était 
lui-même violemment terrifié par l'aspect d'un 
monstre , moitié lion, moitié ours, qui voulait 
grimper au pied du lit... » 

La nuit suivante, le majordome n'osa plus cou- 
cher dans la chambre de milady, où reparut le seul 
héros de l'aventure, l'intrépide Bovet. 

{( ... .Te fis porter dans l'appartement une Bible 
et plusieurs autres livres , déterminé à braver le 
moment fatal de la vision, en lisant auprès du feu, 
et en attendant que le sommeil vînt lui-même me 
surprendre. Après avoir souhaité le bonsoir à mes 
hôtes, je m'installai devant la cheminée, comptant 
bien ne pas me mettre au lit qu'il ne fût une heure 



— 240 — 

(lu malin sonnée. A cet instant je me couchai sans 
avoir rien vu. 

);îl y avait peu de temps que j'étais dans le lit, 
quand j'entendis quelque chose se promener au- 
tour de la chambre, comme une femme dont la robe 
balaierait le plancher. Ce quelque chose était assez 
bruyant, mais je n'aperçus rien, quoique la nuit 
fut suffisamment claire. Il passa au pied du lit, 
souleva même un peu les couvertures, et entra 
dans un cabinet voisin, dont cependant la porte 
était fermée à clef. Là il se mit à gémir et à remuer 
un grand fauteuil dans lequel, autant que mes 
oreilles ont pu suivre tous ses mouvements, il pa- 
rut s'asseoir et feuilleter les pages d'un vieil in- 
folio que vous connaissez (i) et qui est fort criard. 
Le fantôme continua de cette manière , gémissant, 
remuant le fauteuil et tournant les feuillets du livre 
jusqu'à l'aurore. >^ 

Yoici les réflexions de M. Del rie u : 

« ...Les esprits intermédiaires des nonnes étaient 
sollicités de reparaître dans une chambre qu'elles 
avaient habitée longtemps, et où des traces odo- 
rantes de leur séjour probablement subsistaient 
encore , par la présence d'un être vivant qui com- 
muniquait à ces vestiges, à la fois matériels et invi- 
sibles , une force d'adhérence momentanée, un 
besoin de condensation passager, mais assez opi- 
niâtre pour que le néant de la mort fût vaguement 

(1) Bovet racontait son aventure, par lettre, à un ami. 



— Ml — 

rempli. I.es irradiations vitales de l'hôte rappe- 
laient sympathiquement dans ces débris les sub- 
stances plus nobles, plus éthérées qui avaient suivi 
lésâmes des religieuses à l'heure de la dissolution 
du corps ; enfin , les apparences terrestres des 
anciennes habitantes de l'appartement du manoir 
ainsi reformées, consistantes, opaques et tangibles, 
se détachaient sur le monde insaisissable qui nous 
entoure, pour les yeux delà personne couchée dans 
le lit , par un effet de concordance magnétique et 
d'harmonie supérieure dont le pouvoir envelop- 
pait, dans un charme unique et instantané, Ihôte, 
les nonnes et leurs ombres. 

» Les nonnes ranimées, en se condensant 

dans la pénombre de la chambre , suivaient le mur 
et paraissaient fuir le centre de l'appartement, en 
se dirigeant vers le lit ; c'est que leurs apparences 
mondaines , en se formant peu à peu des éléments 
disséminés de leurs corps terrestres, en s'animant 
graduellement des effluves magnétiques de l'hôte, 
devaient chercher les uns et les autres , le long des 
parois de la pièce où ces atomes subtils s'étaient 
imprégnés dans leur évaporation , et , au moyen 
d'étapes insensiblement plus attirantes, gagner le 
foyer même de leur rayonnement , c'est à-dire le lit, 
que les deux êtres vivants transformaient en pôle 
pourles religieuses aimantées. Que les cloîtres fus- 
sent ordinairement le théâtre de semblables phéno- 
mènes, rien n'était plus simple ; car les monastères, 
en conséquence de la réclusion liahituelle et de la 

16 



— 242 — 

longévité relative de leurs habitants , de la perpé- 
tuité des vœux et de l'énergie des prières, offraient 
des séjours où les émanations de la vitalité humaine 
ont dû nécessairement se complaire et se ramasser. 

. .... Ferriar et Hibbertj ajoute l'auteur 
que nous citons, convinrentque la physiologie était 
impuissante à donner la clef de ces derniers phé- 
nomènes. Le premier déclara que Bovet ne dormait 
pas, le second inclinait pour le rêve; mais l'un et 
l'autre finissent par une hésitation désespérante. « 
Ni l'un ni l'autre de ces physiologistes n'était 
dans le vrai , mais bien sur les limites opposées en- 
tre lesquelles le vrai se trouvait. Ils ont méconnu 
cet état intermédiaire dans lequel Bovet et son 
compagnon puisaient leurs hallucinations. 

En effet, c'est au moment de s'endonnir que la 
vision a lieu, la première fois ; la deuxième fois, 
c'est peu de temps après s'être mis au lit , dans une 
chambre chauffée par un grand feu, dernière circon- 
stance si propre à produire cet état d'assoupisse- 
ment qui tient de la veille et du sommeil tout à la 
fois, et auquel ils avaient dû se laisser aller, l'es- 
prit rempli des récits qui leur avaient été faits sur 
la visite nocturne des revenants. 

Le fait suivant est raconté par Beaumont (i). 11 
remonte à la fin du XVIIP siècle, et Tévêque de 
Glocester en reçut la confidence solennelledu père 
de la jeune victime. 

(1 ) Baumont, W^old of spirits. 



— 243 ~ 

« En i66'^ , sir Charles Lee, un des ancêtres de 
M. Charles Lee, poëte, général, employé dans la 
guerre d'Amérique, et l'ami de Burgoyne, avait eu 
de sa première femme un seul enfant, une fille, 
qui tua sa mère en naissant. A la mort de la femme 
de sir Charles , lady Everard, sa sœur, entreprit d'é- 
lever la petite orpheline , jusqu'au moment où le 
père la fiança à sir Williams Perkins; mais une 
circonstance extraordinaire interrompit tout projet 
définitif de mariage. 

»Un soir, la jeune fille, après s'être mise au lit, 
crut voir une lumière dans sa chambre ; elle appela 
sur-le-champ sa servante et lui dit : Pourquoi 
laissez-vous un flambeau allumé dans la chambre? 
-- îl n'y a pas d'autre flambeau ici, répondit la 
servante, que celui que je tiens à la main. — C'est 
donc le feu? reprit la jeune fille étonnée. — Pas 
davantage, dit la servante; vous avez rêvé. —C'est 
possible, répondit miss Lee, et elle se rendormit. 
Mais après deux heures environ de sommeil , elle 
fut réveillée de nouveau par la lumière, et elle 
aperçut dans son lit même, entre l'oreiller et la 
couverture, et à ses côtés , une femme assez petite, 
qui dit à la jeune fille, d'une voix parfaitement ar- 
ticulée , qu'elle était sa mère , et que , dans qua- 
rante heures, elles seraient l'une et l'autre réunies. 
Sur quoi miss Lee appela de nouveau sa servante, se 
fit habiller et s'enferma dans un cabinet. Elle y 
resta jusqu'à neuf lieures du matin; puis elle en 
sortit avec une lettre cachetée. Lady Everard étant 



venue, elle lui racoula tranquillement ce qui s'é- 
tait passé, et pria sa tante, dès que l'heure fatale 
aurait sonné, d'envoyer cette lettre à son père. 
Lady Everard s'imagina qu'elle était folle ; on fut 
quérir un médecin et un chirurgien à Chelmsford ; 
le médecin ne reconnut aucun symptôme de mala- 
die cérébrale dans la jeune fille , et toutefois, pour 
se conformer aux désirs de sa tante, il fit pratiquer 
une saignée à miss Lee, qui tendit son bras en sou- 
riant. Cette satisfaction donnée à lady Everard, la 
jeune fille demanda un chapelain, récita les prières 
des agonisants avec le ministre épouvanté, et chanta 
ensuite, avec accompagnement de guitare, les plus 
touchants passages de son livre de psaumes, d'une 
manière si admirable, que son maître de musique, 
présent à tous ces préludes sinistres, fondit en 
larmes. Quand la quarantième heure fut près de 
sonner, elle se plaça dans un fauteuil commode, 
arrangea ses vêtements , et , poussant coup sur 
coup deux longs soupirs, elle rendit l'àme. « 

Pour compléter ce que nous venons de dire re- 
lativement à l'état de demi-sommeil et aux halluci- 
nations qui en sont la suite, nous croyons devoir 
rappeler ici et appuyer de quelques détails une re 
marque qui a été faite par les médecins d'aliénés , 
c'est que les illusions et les hallucinations se mon- 
trent plus particulièrement au moment où le malade 
s'endort et oii il s'éveille. 

Un halluciné, dont je parle dans mon mémoire 
sur le TTciitement des hallucinations, page 29, e< étant 



— -2/j5 — 

couché dans la même chambre que plusieurs de 
ses camarades, entend lout-à-coup des voix qui lui 
semblaient partir de tous les coins de la salle. Elles 
l'accusent de crimes imaginaires, lui annoncent 
qu'il sera pendu, qu'il aura le poignet droit coupé 
comme un parricide. Louis, glacé d'épouvante, s'é- 
tonne de voir tout le monde autour de lui dans le 
plus profond sommeil. Il se recouche, convaincu 
qu'il est dupe de quelque rêve fâcheux. Sa tête est à 
peine posée sur V oreiller qu'il éprouve de forts bour- 
donnements d'oreille, et que les voix se font enten- 
dre avec plus de force que la première fois. Il éveille 
ses camarades, etc. Dans le cours du traitement, 
L... a encore entendu ses voix: c'était dans la soi- 
rée, au moment de s'endormir. Deux jours plus tard, 
des bourdonnements, des voix confuses ont encore 
inquiété le malade, toujours immédiatement avant de 
s'endormir,.» » 

Un autre halluciné (obs. viii) rendait ainsi compte 
de son état : « J'éprouve des terreurs que je ne 
saurais m'expliquer ; j'enlends, principalement 
la nuit, des voix qui m'accablent d'injures, me me- 
nacent, m'annoncent des malheurs; il me semble 
quelquefois que ma tête résonne comme une cloche, 
ou bien comme si je la tenais plongée dans un seau 
d'eau. » 

Après quelques jours de traitement, le mal parut 
diminuer. Puis de nouvelles hallucinations survien- 
nent, « peu durables et seulement quelques minutes 
avant de s endormir. Plus tard, immédiatement avant 



— 246 — 

de s'endormir, le malade entend quelques voix à 
trois ou quatre reprises... » 

On trouve plusieurs faits de ce genre épars dans 
les auteurs, qui, du reste, avaient signalé cette par- 
ticularité du délire, sans y ajouter l'importance 
qu'on doit lui reconnaître, aujourd'hui que M. le 
docteur Baillarger a appelé sur elle une attention 
spéciale. 

M. Baillarger a lu , le 1 4 n^^i 1842 , à l'Académie 
de médecine un mémoire plein d'intérêt où il donne 
à ce fait tous les développements dont il est sus- 
ceptible. Je regrette de ne pouvoir analyser les 
faits qu'il contient, les seules conclusions ayant 
été publiées et imprimées dans le n° du 21 mai 
de la même année de la Gazette médicale. Elles 
sont au nombre de quatorze. Je rapporterai textuel- 
lement celles qui m'ont paru avoir le plus de 
rapports avec le sujet qui nous occupe en y ajou- 
tant les commentaires <jue nous" avons jugés né- 
cessaires. 

1*^^ conclusion : «Le passage de la veille au som- 
meil et du sommeil à la veille a une influence po- 
sitive sur la production des hallucinations chez les 
sujets prédisposés à la folie , dans le prodrome , au 
début et dans le cours de cette maladie. » 

Les faits consignés dans les deux articles précé- 
dents prouvent que cette influence s'étend beaucoup 
plus loin et jusque chez les individus que , à aucun 
é^ard, on ne saurait dire prédisposés à la folie. 
Les eff'ets de cette influence se font sentir dans l'é- 



— 247 ~ 

tat de santé le plus parfait; mais ils sont transi- 
toires comme la condition physiologique dans la- 
quelle ils prennent leur source. Ce ne sont pas 
moins, au point de vue psychologique, de vérita- 
hles hallucinations. 

'^^ conclusion : «Le simple abaissement des pau- 
pières suffit, chez quelques malades , et pendant 
la veille, pour produire des hallucinations delà 
vue. )) 

L'abaissement des paupières ne produit pas seu- 
lement des hallucinations de la vue, mais encore des 
hallucinations de l'ouïe. Cette remarque dont on 
sent toute l'importance , an point de vue où nous 
sommes placés , je l'appuierai d'un fait très curieux 
que j'ai recueilli dans le service de M. le docteur 
Voisin, à Bicêtre. 

L'abaissement des paupières paraît avoir pour 
but de soustraire l'organe de la vue à l'action des 
objets extérieurs. A ce titre, il doit être considéré 
comme un des premiers phénomènes du sommeil; 
delà son intluence sur la production des halluci- 
nations. C'est là, sans doute, la pensée contenue 
dans la proposition de M. Baillarger. 

11 est une autre manière d'expliquer cette in- 
fluence qui , selon nous , réunit en sa faveur beau- 
coup plus de probabilités. La voici : 

J'ai fait et répété nombre de fois sur moi-même 
une expérience bien simple et qu'il est au pouvoir 
de tout le monde de renouveler. Lorsqu'on éprouve 
un commencement d'intoxication narcotique, al- 



cooliquo ou autre, si l'on vient à fermer les yeux 
doucement, sans efforts, tout aussitôt on sent sa 
tête s'en aller, pour me servir d'une expression vul- 
gaire mais énergique, on sent que l'on va perdre 
connaissance; c'est bientôt une espèce de vertige, 
d'étourdissement qui vous faire craindre de tomber 
à la renverse et vous force bientôt à ouvrir les yeux 
pour faire cesser un état qui devient insupportable. 
Ces symptômes sont d'autant plus intenses qu'on . 
ferme les yeux avec plus d'efforls; on éprouve alors 
un malaise , une anxiété indicibles. 

11 est impossible de ne pas reconnaître la plus 
grande analogie entre ces accidents , je veux dire la 
sensation quils produisent et celle qu'on éprouve 
lorsqu'on s'endormant on est sur le point de perdre 
connaissance, ou mieux encore lorsqu'on est sous 
l'intluence d'une congestion cérébrale légère ou 
d'une syncope. Le sens intime ne saurait y voir au- 
cune différence. On conçoit que l'abaissement des 
paupières, en déterminant des effets qui, ainsi 
qu'il a été établi précédemment , réunissent au plus 
haut degré tous les caractères du fait primordial , 
prédispose éminemment aux hallucinations. 

3"" conclusion : « Les hallucinations survenant 
dans l'état intermédiaire à la veille et au sommeil , 
pour peu qu'elles persistent, deviennent le plus 
souvent continues et entraînent le délire. » 

A nos yeux, la persistance des hallucinations 
n'est qu'un indice, non une cause de l'aggravation 
du désordre psychique général où elles prennent 



— -2/19 — 

leur source comme tous les laits Ibnclamenlaux du 
délire. En d'autres termes , on peut conclure de 
cette persistance quelemal s'accroît, mais non que 
l'accroissement du mal est l'effet de cette persis- 
tance. Les hallucinations ne sont qu'un des sym- 
ptômes, ou accidents de la modification primordiale. 
Elles se dessinent plus vivement et acquièrent d'au- 
tant plus d'énergie que cette modification s'étend 
davantage (i). 

If conclusion: «La folie, chez les sujets atteints 
déjà d'hallucinations , au moment du sommeil , est 
principalement, et dès le début, caractérisée par 
des hallucinations. ^> . • 

L'état hallucinatoire qui vient à se manifester 
dans la folie déclarée n'est autre que celui ([ui 
déjà s'était montré pendant le sommeil, La mo- 

(I) Il est un mode défectueux de raisonnement dont on use fré- 
quemment lorsque l'on a à ^l^crire les phases que subissent d'ordi- 
naire les aliénations mentales. S'appuyant sur une prétendue réci- 
procité d'action des principaux phénomènes du déhre, trop souvent 
de ce que tel de ces phénomènes a été précédé de tel autre , on en 
conclut que celui-là n'est que Teffet, la conséquence de celui-ci, 
tandis que, en réalité, l'apparition ou l'aggravation des uns et des 
autres dépend d'une seule et même cause, l'aggravation de la mo* 
dification primordiale; ce dont on se convaincra facilement en exa- 
minant de plus près l'état général du malade , les troubles fonc- 
tionnels qui l'ont annoncé et qui tous se rapportent à l'excitation 
maniaque. Que l'on me permette une comparaison : cette excitation 
est comme une source de laquelle il ne s'échappe habituellement 
qu'un ou deux ruisseaux. Si elle vient à se gonfler, ce n'est plus 
un ou deux, mais dix, cent ruisseaux qui s'en échapperont. 



— 250 — 

dification psychologique à laquelle se rattache le 
phénomène des hallucinations , dans les deux cir- 
constances, est essentiellement le même, bien qu'ac- 
compagné d'accidents nouveaux et divers; aussi 
les hallucinations se montrent-elles dès le début du 
délire. Nées dans l'état de demi-sommeil, elles se 
continuent pendant la veille. 

1 oe conclusion : « C'est souvent après la suppres- 
sion d'une hémorrhagie qui a déterminé des signes 
de congestion vers la tête , que se produisent les 
hallucinations au moment du sommeil. )) 

INous verrons bientôt, en effet, que la disposition 
aux congestions et, a fortiori , un état congestif du 
cervau , sont des conditions pathologiques éminem- 
ment propres à la production, des hallucinations et 
des autres phénomènes du délire. Au point de vue 
psychologique, les effets des congestions cérébrales 
ont la plus complète analogie avec ceux du som- 
meil. 

\\e conclusion : « T. es hallucinations ne doivent 
pas être comparées aux rêves en général , mais 
seulement aux rêves avec hallucinations. « 

Nous ne saurions admettre aucune distinction 
entre les rêves en général, et les rêves avec hallu- 
cinations. Dans toutes les circonstances, les hallu- 
cinations, quelles qu'elles soient , sont un des phé- 
nomènes de l'état de rêve. En d'autres termes , 
tout individu ayant des hallucinations est, par le 
fait seul de ces hallucinations, en état de rêve, 
c'est-à-dire , dans un état psychique qui , pour 



— 251 — 

avoir été provoqué par des causes qui ne sont pas 
l'état de sommeil, n'en est pas moins identique à ce 
dernier état. La cause primitive des hallucinations 
est toujours la même, qu'on l'appelle sommeil ou 
aliénation mentale. 

Si nous insistons tant sur ce point, c'est que l'i- 
dentité, qu'on me passe le terme, l'homogénéité de 
la cause première des troubles de l'esprit, quelques 
Tormes qu'ils revêtent, est une des vérités que la 
plus grande partie de ce travail est destinée à met- 
tre dans tout son jour. 

1 2^ conclusion : a L'influence du passage de la 
veille au sommeil sur la production des hallucina- 
tions prouve que, dans certains cas au moins , c'est 
un phénomène purement physique et qui appelle 
surtout l'emploi des moyens physiques. » 

La cause éloignée ou apparente des hallucina- 
tions peut être ou physique ou morale ; mais quelle 
qu'elle soit, elle n'arrive à déterminer le phéno- 
mène des hallucinations qu'en produisant d'abord 
une modification physiologique ou psycho-céré- 
brale, qui, à coup sûr, elle, n'a rien que d'organique; 
cette modification , nous la connaissons sous le 
nom de fait jmmordial . 

Quelque idée que l'on se fasse de la cause et , 
pour ainsi dire , du mécanisme des hallucinations, 
nous ne pensons pas qu'on puisse, en aucun cas et 
sous aucun rapport, les considérer autrement que 
comme un phénomène purement physique ou mieux 
organique. 



— :25-2 — 

Les impressions du sommeil peuvent être assez 
vives pour déterminer des actes physiques , nous 
l'aire verser des larmes, pour que nous imprimions 
à noire corps des mouvements variés, etc; mais, en 
général , quelle qu'ait été leur énergie , elles s effa- 
cent au moment du réveil, laissant à peine quel- 
ques traces dans notre esprit. 

Cependant il peut arriver que ces mêmes im- 
pressions retentissent jusque dans l'état de veille 
et que les pensées et les émotions de nos rêves , les 
mêmes joies, les mêmes craintes , nous assiègent 
étant éveillés. Nous subissons alors l'influence d'i- 
dées fixes ei d'hallucinations dont l'origine remonte 
à l'état de rêve et qui, dans le principe, n'étaient que 
desimpies phénomènes dusommeil. Dans ce cas, il 
est rigoureusement vrai de dire que le délire est un 
rêve continué; cela est vrai surtout des impressions 
sensoriales. Ce que l'on voyait, ce que l'on enten- 
dait en rêve, a fait sur nous une telle impression, 
que l'on croit le voir et l'entendre encore, lorsque 
la cessation incomplète du sommeil a rétabli pres- 
que toutes nos relations avec le monde extérieur; 
on en conserve le souvenir, non pas comme d'une 
chose rêvée , mais comme de la réalité elle-même. 

Pourquoi chercher ailleurs que dans ce simple 
fait l'explication du phénomène des hallucinations? 
N'y trouvons-nous pas le sens de leur nature in- 
time ? L'hallucination est le rêve des sens extérieurs , 
comme les idées fixes, les convictions délirantes 
sont le rêve de l'intellect. 



— 253 — 

Qu'on l'envisage clans l'état de sommeil naturel 
ou artificiel , c'est-à-dire provoqué par des agents 
modificateurs du système nerveux, ou bien dans l'é- 
tat de délire, ce phénomène, au point de vue psy- 
chique, est essentiellement le même dans tous les 
cas. Les seules causes qui produisent la modifica- 
tion intellectuelle où il prend sa source sont varia- 
bles et se distinguent j se différencient principale- 
ment par le degré de persistance de leur action. 

Un des philosophes les plus ingénieux, les plus 
profonds de cette époque, racontait à Ch. Nodier, 
peu de temps avant sa mort , qu'ayant rêvé plusieurs 
nuits de suite, dans sa jeunesse, qu'il avait acquis 
la merveilleuse propriété de se soutenir et de se 
mouvoir dans l'air, il ne put jamais se désabuser 
de cette impression, sans en faire l'essai au passage 
d'un ruisseau ou d'un fossé. 

N'est-il pas évident, ou du moins infiniment pro- 
bable qu'avec un degré d énergie de plus, cette 
impression eût fini par surmonter toute résistance 
et que le savant se fut persuadé qu'il pouvait 
se soutenir en l'air , ce qui l'eut bien évidem- 
ment constitué en état de folie partielle, c'est-à- 
dire, transformé de rêveur en aliéné. 

Nous avons là un exemple frappant de la pro- 
longation des perceptions du sommeil pendant la 
veille. 

Le phénomène opposé a plus souvent lieu. Dans 
quelques cas , les impressions de la vie réelle se 
reproduisent durant le sommeil avec une persis- 



— 254 — 

tance remarquable. Elles se répètent chaque nuit , 
toujours les mêmes , avec les mêmes circonstances^ 
isolées , et non pas au milieu de cette fantasma- 
gorie, de ce pêle-mêle d'idées qu'on trouve dans les 
rêves. 

Les vampires sont des exemples frappants de ce 
fait psychologique si curieux, sur lequel j'appelle 
l'attention d'une manière particulière, parce qu'il 
prouve que chez certaines organisations, avec cer- 
taines prédispositions , la modification du sommeil 
peut convertir une perception de la veille en une 
véritable idée fixe, une pensée délirante. 

« 11 y a vingt-quatre ans , dit Nodier , que je voya- 
geais en Bavière avec un jeune peintre italien dont 
j'avais fait la rencontre à Munich. Sa société con- 
venait à mon caractère et à mon imagination de ce 
temps-là, parce qu'il se trouvait une douloureuse 
conformité entre nos sentiments et nos infortunes. 

nll avait perdu, quelque temps auparavant, une 
femme qu'il aimait , et les circonstances de cet évé- 
nement, qu'il m'a souvent racontées, étaient de 
nature à lui laisser une impression ineffaçable. Cette 
jeune fille, qui s'était obstinée à le suivre dans les 
misères d'une cruelle proscription , et à lui dégui- 
ser l'altération de ses forces , finit par céder , dans 
une des haltes de leurs nuits vagabondes , à l'excès 
d'une fatigue parvenue à ce point où elle n'aspire 
qu'au repos de la mort. 

»Le pain leur manquait depuis deux jours., quand 
ils découvrirent un trou de roche où se cacher. 



— ^255 — 

Elle se jeta sur son cœur, quand ils furent assis, 
et il sembla qu'elle lui disait : «Mange-moi , si tu 
» as faim. » — Mais il avait perdu connaissance , et 
quand il lui revint assez de forces pour la presser 
dans ses bras , il trouva qu'elle était morte Alors 
il se leva, la chargea sur ses épaules, et la porta 
-jusqu'au cimetière du premier village, oii il lui 
creusa une fosse , qu'il couvrit de terre et d'herbes, 
et sur laquelle il planta une croix composée de son 
bâton qu'il avait traversé de son épée. Après cela, il 
ne fut pas difficile à prendre, car il ne bougeait 
plus. — Quelqu'un de ces événements si communs 
alors lui rendit la liberté : le bonheur, c'était 
fini. 

» Mon compagnon de voyage, qui ne conservait , 
à vingt-deux ans , que les linéaments d'une belle et 
noble figure, était d'une extrême maigreur, peut- 
être , parce qu'il mangeait à peine pour se soutenir. 
Il était pâle, et, sous son épiderme un peu basané, 
la pâleur de l'Italien est livide. L'activité de sa vie 
morale semblait s'être réfugiée tout entière dans 
deux yeux d'un bleu transparent et bizarre, qui 
scintillaient avec une puissance inexprimable, entre 
deux paupières rouges, dont les larmes avaient, 
selon toute apparence , dévoré les cils ; car ses sour- 
cils étaient, d'ailleurs, très beaux. 

«Comme nous nous étions avoué l'un à l'autre 
que nous étions très sujets au cauchemar, nous 
avions pris l'habitude de coucher dans deux cham- 
bres voisines, pour pouvoir nous éveiller récipro- 



— 256 — 

quemont, au bruit d'un do ces cris lamGnta])Iefiqui 
tiennent plus de la bete fauve que de Thomine. 
Seulement il avait toujours exigé que je fermasse 
la porte de mon côté, et j'altribuais cette précau- 
tion à l'habitude inquiète et soupçonneuse d'un 
malheureux qui a été longtemps menacé dans sa 
liberté , et qui jouit peu du bonheur de se remettre 
à la garde d'un ami. 

» Un soir , nous n'eûmes qu'une chambre et qu 'un 
lit pour deux. L'hôtellerie était pleine. 11 reçut 
cetle nouvelle d'un front plus soucieux que de cou- 
tume. Il divisa les matelas de manière à faire deux 
lits, délicatesse dont je me serais peut-être avisé 
et qui ne me choqua point. Ensuite, il s'élança sur 
le sien et me jetant un paquet de cordes dont il 
s'était muni : «Yiens me lier les pieds et les mains, 
me dit -il avec l'expression d'un désespoir nuK^r, 
ou brûle-moi la cervelle. >) 

» Je raconte, je ne fais pas un épisode de roman 
fantastique. Je ne rapporterai pas ma réponse et 
les détails d'un entretien de cette nature : on les 
devinera. 

» — L'infortunée, qui me dit de la manger pour 
soutenir ma vie! s'écria-t-il en se renversant avec 
horreur et en couvrant ses yeux de ses mains... 11 
n'y a pas une nuit que je ne la déterre et que je ne 
la dévore dans mes songes .. pas une nuit où les 
accès de mon exécrable somnambulisme ne me fas- 
sent chercher l'endroit où je l'ai laissée , quand le 
démon qui me tourmente ne me livre pas son ca- 



— 257 — 

davre. Juge maintenant si tu peux coucher près de 
moi, près d'un vampire !... » 

»Il serait plus cruel pour moi , continue Ch. No- 
dier, que pour le lecteur d'arrêter son attention sur 
ce récit. Ce que je puis faire, c'est d'al tester sur 
l'honneur que tout ce qu'il a d'essentiel est exacte- 
ment vrai ; qu'il n'y a pas même ici cette broderie 
du prosateur qui accroît les dimensions de l'idée 
en la couvrant de paroles... » 

Voici un autre fait que Nodier emprunte à Fortis 
[Voyage en Dalmatie) , et que quarante ans plus 
tard, dans le même pays , il trouva assez différent 
sien en quelques points de délail pour qu'il dut 
du imaginer qu'il s'était reproduit plus d'une 
fois. 

La croyance aux vampires est très répandue dans 
le pays des Morlaques. « Il n'y a guère de hameaux 
où l'on ne compte plusieurs vukodlacks, et il yen a 
certains oii le vukodlak se retrouve dans toutes les 
familles, comme le sain ou le crétin des vallées al- 
pines. Ici la maladie n'est pas compliquée par une 
infirmité dégradante qui altère le principe même 
de la raison dans ses facultés le plus vulgaires. Le 
vukodlack subit toute l'horreur de sa perception; il 
la redoute et la déteste comme mon peintre ita- 
lien ; il se débat contre elle avec fureur ; il recourt, 
pour s'y soustraire, aux remèdes de la médecine, 
aux prières de la religion , à la section d'un mus- 
cle, à l'amputation d'une jambe, au suicide quel- 
quefois; il exige qu'à sa mort ses enfants Iraver- 

17 



— 258 — 

sent son cœur d'un pieu et le clouent à la planche 
du cercueil pour affranchir son cadavre, dans le 
sommeil de la mort, de l'instinct criminel du som- 
meil de l'homme vivant. Le vukodlackesi d'ailleurs 
un homme de bien, souvent l'exemple et le con- 
seil de la tribu, souvent son juge et son poëte. A 
travers la sombre tristesse que lui impose la per- 
ception de souvenir et de pressentiment de sa vie 
nocturne, vous devinezuneâme tendre, hospitalière, 
généreuse, qui ne demande qu'à aimer. Il faut que 
le soleil se couche, il faut que la nuit imprime un 
sceau de plomb sur les paupières du pauvre vukod- 
lack pour qu'il aille gratter de ses ongles la fosse 
d'un mort, ou inquiéter les veilles de la nourrice 
qui dort au berceau d'un nouveau-né ; car le vukod- 
lackest vampire, et les efforts de la science et les 
cérémonies de Féglise ne peuvent rien à son mal. 
La mort ne l'en guérit point, tant qu'il a conservé 
dans le cercueil quelque symptôme d<; la vie. Et, 
comme sa conscience, torturée par l'illusion d'un 
crime involontaire, se repose alors pour la première 
fois , il n'est pas étonnant qu'on Tait trouvé frais et 
riant sous la tombe : l'infortuné n'avait jamais 
dormi sans rêver !.. . » 

« EnDalmalie,les sorcières ou les ujestize du pays, 
plus raffinées que les viikodlacks , dans leurs abo- 
minables festins, cherchent à se repaître du cœur 
des jeunes gens qui commencent à aimer , et à le 
manger rôli sur une braise ardente. 

» Un fiancé de vingt ans qu'elles entouraient de 



— 259 — 

leurs embûches , et qui s'était souvent réveillé à 
propos , au moment où elles commençaient à sonder 
sa poitrine du regard et de la main, s'avisa, pour 
leur échapper, d'assister son sommeil de la com- 
pagnie d'un vieux prêtre qui n'avait jamais entendu 
parler de ces redoutables mystères, et ne pensait 
pas que Dieu permît de semblables forfaits aux en- 
nemis de l'homme. Celui-ci s'endormit donc pai- 
sible, après quelques exorcismes dans la chambre 
du malade qu'il avait mission de défendre contre 
le démon. Mais le sommeil était à peine descendu 
sur ses paupières qu'il crut voir les ujestize planer 
sur le lit de son ami, s'ébattre et s'accroupir autour 
de lui avec un rire féroce, fouiller dans son sein 
déchiré , en arracher leur proie, et la dévorer avec 
avidité , après s'être disputé ses lambeaux , sur des 
réchauds flamboyants. Pour lui , des liens impos- 
sibles à rompre le retenaient immobile sur sa couche, 
et il s'efl'orçait en vain de pousser des cris d'hor- 
reur qui expiraient sur ses lèvres, pendant que les 
sorcières continuaient aie fasciner d'un œil affreux, 
en essuyant de leurs cheveux blancs leurs bouches 
toutes sanglantes. Lorsqu'il s'éveilla, il n'aperçut 
plus que son compagnon, qui descendit du lit, en 
chancelant, essaya quelques pas mal assurés, et 
vint tomber frokl, pâle et mort à ses pieds, parce 
qu'il n'avait plus de cœur. 

»Ces deux hommes , ajoute Nodier, avaient fait 
le même rêve, à la suite d'une perception prolon- 
gée dans leurs entretiens , et ce qui tuait l'un , 



— 260 - 

l'autre l'avait vu. Voilà ce qui en est de notre rai- 
son, abandonnée aux idées du sommeil! » 

4° Les hallucinations du sommeil se présentent 
parfois avec de tels caractères de vérité qu'elles 
forcent la conviction et entraînent, pour ainsi dire, 
dans leur orbite d'excentricité le jugement, les af- 
fections , en un mot , toutes les facultés de l'en- 
tendement, qui, à d'autres égards, cependant, 
conservent leur intégrité. 

Ce phénomène psychologique a cela de remar- 
quable qu'il semble , en quelque sorte, jeter un pont 
sur l'abîme qui sépare les deux vies du sommeil et 
de la veille et opérer entre elles un rapprochement 
qui équivaut à une véritable fusion. 

Au reste, c'est là un phénomène que nous savons 
être propre à l'action du hachisch , et que nous 
avons signalé à diverses reprises d'après les données 
et sur la foi du sens intime; nous n'ignorons pas, 
d'autre part, qu'il s'observe fréquemment dans la 
folie proprement dite. 

De même que les hallucinations développées par 
le hachisch ou par toute autre cause plus ou moins 
appréciable, ou même d'origine tout-à-fait inconnue, 
tout en faussant le jeu de l'entendement dans cer- 
taines limites, prennent, pour ainsi dire, place 
dans la vie ordinaire, de même les hallucinations 
du sommeil peuvent fausser l'intelligence dans le 
cercle seulement de leur action , la laissant intacte 
sur tous les autres points. 

Ainsi donc, au point do vue de l'influence qu'elles 



— "261 — 

exercent sur l'ensemble des facultés morales, il n'y 
a aucune distinction à faire entre les hallucinations, 
qu'elles aient pour origine soit l'état de sommeil, 
soit l'action des toxiques, ou bien les causes ordi- 
naires du délire aigu ou chronique. N'est-ce pas 
une preuve de plus à ajouter à celles que nous avons 
développées précédemment , que leur condition 
psychique est la même dans ces différents cas , et 
que les causes seules qui développent cette condi- 
tion sont variables ? 

Les faits sur lesquels s'appuient les réflexions qui 
précèdent, s'ils ne manquent pas dans la science, 
sont peu nombreux cependant , ce qui nous paraît 
tenir à la manière dont on observe, en général. 

Involontairement et à notre insu , nous nous 
laissons guider, dans nos habitudes d'observation , 
par les théories et les systèmes en vogue. Ces théo- 
ries nous présentent tout tracé un cadre dans lequel 
nous renfermons notre attention ; ce n'est que par 
hasard, le plus souvent , que nous portons nos re- 
gards en dehors de ce cadre, si propre , du reste, à 
servir l'indolence naturelle de notre esprit. 

En médecine mentale, nous avons devant nous 
des prédécesseurs d'une autorité plus ou moins im- 
portante , qui ont frayé la route dans des directions 
variées. Il nous est difficile de nous en écarter, ne 
voulant pas courir le risque de nous perdre irrévo- 
cablement dans le chaos des faits que nous entre- 
prenons d'explorer. Mais une fois engagés dans telle 
ou telle voie, semblables à de vulgaires touristes, 



™ 262 ~ 
nous n'explorons que des lieux vingt fois visités 
avant nous , heureux si quelque accident de terrain 
encore inaperçu vient à frapper nos regards ! 

Que si le hasard nous jette dans une nouvelle 
voie d'observation , si quelque fait encore inobservé 
se présente à nous et nous semble devoir servir de 
base à de nouvelles conceptions théoriques , nous 
nous trouvons réduits à nos seules ressources et 
nous trouvons difficilement à étayer ce fait d'autres 
faits analogues. 

Ce n'est pas, assurément, que les faits d'aliéna- 
tion mentale recueillis par les auteurs ne surabon- 
dent; mais ces faits, éloquents sur une foule de 
points , sont muets sur beaucoup d'autres. Chaque 
observateur les a acceptés à son point de vue par- 
ticulier; il n'en a bien vu que le côté éclairé par 
ses idées théoriques; les autres faits lui ont échappé 
complètement ou sont restés, pour lui, dans une 
demi-obscurité impénétrable et stérile. Il les a dé- 
crits comme il les a vus, incomplètement ; et l'em- 
preinte, le cachet de ses convictions se retrouve 
à chaque ligne. Comparez les observations que nous 
ont transmises les partisans de la prédominance des 
causes morales, de la nature purement dynamique 
ou fonctionnelle des altérations de l'esprit, avec 
celles des partisans des causes physiques, de la na- 
ture exclusivement organique des lésions intellec- 
tuelles : tout ce qui vient à l'appui de l'idée domi- 
nante est relaté avec détails et précision ; le reste 
est à peine ou point indiqué. 



™ 265 — 

Je demande pardon de cette digression, et je re- 
viens au fait particulier qui l'a occasionnée. 

Nous ne saurions douter que le délire, et en par- 
ticulier l'état hallucinatoire, chez un grand nombre 
d'aliénés, n'ait son point de départ, sa source pre- 
mière et constante, dans l'état de sommeil. 

Ce fait a dû s'observer fréquemment aune épo- 
que où les sociétés étaient encore loin de l'état de 
civilisation actuel , et où les songes exerçaient la 
plus grande influence sur des êtres faibles et cré- 
dules. La sorcellerie et la lycanthropie, qui, de nos 
jours, n'existent guère que dans les livres, n'ont 
sans doute pas d'autre origine; cela a dû être, du 
moins dans beaucoup de cas. 

A ce sujet, j'ai grand plaisir à citer ce passage 
de Nodier, qui , ainsi qu'il le dit avec tant de mo- 
destie et d'esprit « sans monter sur les hauteurs 
où la Société royale de médecine ne lui pardonne- 
rait pas de s'être élevé, » développe admirablement 
la thèse que nous soutenons ici. 

« Le célibataire, isolé du monde entier, dont toute 
la pensée monte, descend et remonte sans cesse, 
du troupeau de ses brebis au troupeau innombra- 
ble de ses étoiles ; 

)^ La vieille femme inutile et repoussée, qui ne 
soutient sa pauvre vie qu'à recueillir dans les 
bois des racines insipides pour se nourrir , et des 
branches sèches pour se préserver du froid de 
l'hiver ; 

» La jeune fille amoureuse et soufïrante, qui n'a 



pas trouvé une àme d'homme pour comprendre une 
àme de jeune fille... 

» Vous verrez que ceux-là sont plus sujets que 
les autres à ces aberrations contemplatives que le 
sommeil élabore , transforme en réalités hyperbo- 
liques, et au milieu desquelles il jette son patient 
comme un acteur à mille faces et à mille voix, pour 
se jouer à lui seul, sans le savoir, un drame ex- 
traordinaire qui laisse bien loin derrière lui tous 
les caprices de l'imagination et du génie. 

» Le voilà cet être ignorant, crédule, impression- 
nable, pensif, le voilà qui marche et qui agit, parce 
qu'il est somnambule , et qui voit des choses in- 
connues du reste de ses semblables , marchant et 
parlant parce qu'il a le cauchemar. Le voilà qui se 
réveille aux fraîcheurs d'une rosée pénétrante, aux 
premiers rayons du soleil qui percent le brouillard, 
à deux lieues de l'endroit où il s'est couché pour 
dormir ; c'est, si vous voulez, dans une clairière de 
bois que pressent entre leurs rameaux trois grands 
arbres souvent frappés de la foudre, et qui balan- 
cent encore les ossements sonores de quelques mal- 
faiteurs, xiu moment oii il ouvre les yeux, la per- 
ception qui s'enfuit laisse retentir à son oreille 
quelques rires épouvantables, un sillon de flamme 
ou de fumée qui ne s'efface que peu à peu, marque 
à sa vue effrayée la trace du char du démon ; l'herbe 
* foulée en rond autour de lui conserve l'empreinte 
de ses danses nocturnes. Oi^i voulez-vous qu'il ait 
passé cette nuit de terreur, si ce n'est au sabbat ? 



— 265 — 

On le surprend, la figure renversée, les dents cla- 
quetantes, les membres transis de froid et moulus 
de courbature ; on le traîne devant le juge ; on l'in- 
terroge : il vient du sabbat, il y a vu ses voisins, 
ses amis, s'il en a ; le diable y assistait en personne, 
sous la forme d'un bouc, mais d'un bouc géant, aux 
yeux de feu, dont les cornes rayonnent d'éclairs , 
et qui parle une langue humaine , parce que c'est 
ainsi que sont faits les animaux du cauchemar. Le 
tribunal prononce, la flamme consume l'infortuné 
qui a confessé son crime sans le comprendre, et on 

jette sa cendre au veut 

» Quel homme accoutumé aux hideuses visites du 
cauchemar ne comprendra pas, du premier aspect, 
que toutes les idoles de la Chine et de l'Inde ont 
été rêvées? Souvent le pasteur, préoccupé de la 
crainte des loups, révéra qu'il devient loup à son 
tour, et le sommeil lui appropriera ces instincts 
sanglants si funestes à ses troupeaux. Il a faim de 
chairs palpitantes, il a soif de sang, il se traîne 
à quatre pattes autour de l'étable, en poussant cette 
espèce de hurlement sauvage qui est propre au 
cauchemar, et qui rappelle si horriblement celui 
des hyènes affamées. Et si quelque funeste hasard 
lui fait rencontrer un pauvre animal égaré, trop 
jeune encore pour s'enfuir, vous le trouverez peut- 
être les mains liées dans sa toison , et menaçant 
déjà d'une dent innocente le plus cher de ses 
agneaux. — La lycanthropie est un des phénomè- 
nes du sommeil ; et cette horrible perception, plus 



— 266 — 

sujette à se prolonger que le grand nombre des il- 
lusions ordinaires du cauchemar, a passé dans la 
vie positive sous le nom d'une maladie connue des 
médecins... » 

Aux détails qu'on vient de lire, et dans lesquels 
on trouve , revêtues de formes si séduisantes et si 
poétiques, les vérités physiologiques que Nodier 
avait entrevues, que l'on me permette de faire suc- 
céder quelques faits dont la valeur intrinsèque ne 
sera point atténuée, j'espère, par l'aride simplicité 
de leur exposition. 

En i83... j'ai fait le voyage d'Italie avec un ma- 
lade que m'avait confié mon vénéré maître M. Es- 
quirol. Pendant toute une année qu'a duré ce 
voyage, je n'ai pas perdu de vue mon malade un 
seul jour , je dirais presque l'espace de quelques 
heures. 

M. *** était atteint depuis plusieurs années d'un 
délire intermittent dont une excitation maniaque, 
parfois assez vive, des idées fixes avec caractère re- 
ligieux, pensées de damnation, crainte de l'en- 
fer, etc., formaient les principaux symptômes. Les 
accès revenaient irrégulièrement tous les jours, 
tous les deux ou trois jours , et duraient depuis 
cinq ou six heures jusqu'à vingt-quatre ou trente- 
six heures. 

C'était toujours et invariablement au moment du 
réveil qu'ils éclataient. Et ils étaient d'autant plus 
violents et durables que le sommeil avait été plus 
prolongé. 



-- 267 - 

Dans les jours d'intermittence , il arrivait fré- 
quemment que M. *""% subissant l'influence d'une 
haute température et fatigué par la route, s'assou- 
pissait à côté de moi , dans la voiture où nous voya- 
gions. Après s'être endormi dans un parfait état 
de raison , M. *** se réveillait délirant ; mais alors 
il était moins malade qu'aux époques marquées 
par l'intermittence. 

Bien évidemment , le délire débutait pendant le 
sommeil. Du sommeil le plus profond, M. *** pas- 
sait à un état de somnolence auquel succédait, plus 
ou moins rapidement, une sorte de rêvasserie. 
Il lui arrivait souvent alors de proférer quelques 
paroles à voix basse et presque inintelligibles , 
toujours dans sa langue naturelle (M. *** était Irlan- 
dais), jamais en français. C'étaient les préludes 
du réveil. Bientôt une foule de paroles incohéren- 
tes se succédaient avec rapidité; parmi elles, celles- 
ci se faisaient souvent entendre: « My God ! my 
God ! the devil hère! » 

Je répète que, dans les moments d'intermittence, 
ces accès étaient, en général, de courte durée ; il 
arrivait même qu'ils n'allaient pas au-delà de quel- 
ques paroles qu'on aurait dit être le dernier reten- 
iissement et comme un écho affaibli du délire noc- 
turne. 

M .., qui appréciait sa position, n'a jamais pu me 
rendre compte, d'une manière satisfaisante, de ce 
phénomène si digne d'être étudié. Il ne lui en res- 
tait qu'un obscur souvenir, une réminiscence très 



— -268 — 

imparlaite. Il avait coutume cependant de se servir 
d'expressions bien propres, selon nous, à mettre 
sur la voie de la manière dont s'accomplissait le 
phénomène. «Il continuait, disait-il, de rêver, tant 
que durait l'accès. » Si je lui objectais qu'il me ré- 
pondait quand je lui adressais la parole, que lui- 
même, de son propre mouvement, faisait des remar- 
ques sur ce qu'il voyait, qu'en conséquence je devais 
le croire parfaitement éveillé, etc.. — «C'est possi- 
ble, me répondait-il, mais il me semble néanmoins 
que je rêve, excepté peut-être au moment même où 
je réponds à vos questions et où je vous adresse 
moi-même la parole. Ne me croyez-vous pas som- 
nambule? Mon frère aîné l'est bien... « 

Rien de plus curieux, assurément, que ce rap- 
prochement de l'état de rêve et du délire, rappro- 
chement tellement intime que toute différence entre 
ces deux états s'efface complètement; le rêve de 
l'homme éveillé est manifestement la continuation 
du rêve de l'homme endormi, et ne diffèrent entre 
eux que par la dénomination qui leur a été appli- 
quée ; le délire est encore le rêve, mais l'individu 
qui l'éprouve a passé de l'état de sommeil à l'état 
de veille. M... délirait comme il avait rêvé, et, s'il 
lui eût été possible de ne jamais s'endormir, il n'eût 
jamais déliré. 

Cette conclusion toute naturelle, j'essayai plu- 
sieurs fois d'en vérifier la justesse par l'expérience., 
autant du moins que cela pouvait s'accorder avec 
les lois de l'organisme. L'occasion s'en présenta plus 



— 269 — 

d'une fois dans le cours de notre voyage. Toutes les 
fois que je pus, par des distractions forcées, reculer 
l'heure du sommeil, je prolongeai l'exercice normal 
des facultés intellectuelles, et, avec le moment du 
réveil , je reculai celui de l'explosion du délire. 
M..., qui jugeait sa situation aussi bien que moi- 
même, me secondait, dans ces épreuves, de toute la 
puissance de sa volonté. 

Un jour, étant à Rome, nous fûmes invités à pas- 
ser la soirée chez le cardinal W..., qui connaissait 
M. . . depuis longtemps, et était parfaitement au cou- 
rant de sa maladie. M.,, refusa d'abord, depeurd'ac. 
cident. Cependant je n'ignorais pas son vif désir 
d'assister à cette soirée, et je savais les puissantes 
distractions qu'il ne pouvait manquer d'y trouver. 
Me fondant sur ces motifs, et un peu rassuré par les 
anciennes relations de mon malade avec le chef de 
la maison, je l'engageai à accepter Imvitation, et, à 
force d'instances, j'obtins que nous nous y rendrions 
ensemble. Pour plus de précautions, je lui permis de 
déroger à ses habitudes en prenant une tasse de café 
très léger après son dîner; nous limes ensuite une 
promenade en voiture au Pincio, et, vers les neuf 
heures environ, nous allâmes chez le cardinal. Je 
dus venir d'abord un peu en aide à sa timidité quel- 
que peu alarmée de se trouver, pour la première 
fois depuis bien des années, au milieu d'une société 
nombreuse, composée d'hommes graves et sérieux 
tels que des princes de l'Église, des prélats, des of- 
ficiers-généraux, des ambassadeurs étrangers, etc. 



— 270 — 

Après une heure ou deux de musique dont je 
craignis l'effet pour mon malade, non pas qu'elle 
ne fût exquise et exécutée par des amateurs de 
grande distinction, à la tête desquels se trouvaille 
cardinal lui-même, qui jouait admirablement du 
cor d'harmonie^ mais à cause de la nécessité où nous 
étions de rester tranquilles et muets ; différents 
groupes se formèrent, et M... prit part à la conver- 
sation. Le cardinal, que j'avais mis à moitié dans le 
secret, fut parfait pour lui et plein de bienveillantes 
attentions. 

Ainsi heureusement et prudemment circonvenu, 
M.... lutta victorieusement contre le sommeil jus- 
qu'à près de deux heures après minuit. C'était au 
moins quatre bonnes heures de gagnées, car M... 
se couchait habituellement de neuf à dix heures. 

Toutefois je jugeai prudent de ne pas pousser 
plus loin l'épreuve , d'autant qu'un sentiment pro- 
fond de lassitude m'avertissait qu'il était temps de 
battre en retraite. 

En effet , nous étions à peine en voiture que M... 
s'endormit, malgré tous mes efforts pour l'en em- 
pêcher , et quand il fallut le réveiller pour entrer 
dans l'hôtel, le délire fît une explosion terrible, 
qui , je l'avoue, m'ôta, pour quelque temps, l'envie 
de faire de nouveaux essais. 

Un jeune homme encore à l'hospice de Bicêtre 
(Q4fév.), où il est entré le... janvier 1 845, pour la 
quatrième ou cinquième fois, d'une famille qui 
compte plusieurs membres aliénés, ayant reçu une 



_ 271 — 

certaine éducation, éprouve une vive contrariété de 
ne pouvoir obtenir la main d'une jeune personne 
dont il était éperdùment amoureux. Il devient mo- 
rose , taciturne, fuit la société. Le séjour de scn 
pays natal lui devient insupportable; il se rend à 
Paris, dans l'espoir d'y trouver des distractions. 
D'une imagination vive , et désireux de s'instruire, 
il court aux leçons publiques des magnétiseurs et 
des pbrénologistes les plus en vogue à cette époque. 

Cependant B'** ne peut surmonter les cbagrins 
qui l'assiègent ; ses nuits deviennent déplus en plus 
agitées ; il est barcelé par des rêves qui insensi- 
blement prennent sur son esprit un empire absolu. 
Il crut voir dans ces rêves des avertissemenls se- 
crets et providentiels, le langage certain «d'un 
esprit supérieur chargé particulièrement de veiller 
sur lui ) 

Je laisserai parler B*** lui-même, et jetranscrirai 
liUéralement certains parties du manuscrit volumi- 
neux qu'il me remit étant convalescent. « Je crus 
» dit-il, au sort, à une étoile, au destin qui gou- 
« verne le monde , et force tous les êtres animés , 
» hommes, animaux, oiseaux et iusectes à agir de 
^) telle manière plutôt que de telle autre. Ensuite, 
» j'avais lu dans les ouvrages de Fourrier (qui ont 
» déjà rendu fous bien des hommes, à ma connais- 
» sance, qui se sont brûlé la cervelle), de Gall, de 
» Mesmer , de Lavater et de Spurzheim , des 
)) choses qui me confortaient dans mes malheu- 
» reuses folies. Le cours de magnétisme que j'avais 



— 272 — 

» smvi chez le docteur F. . .. cumulativement avec un 
» cours de plirénologie, m'avait le premier conforté 
» dans mes malheureuses erreurs. J'avais lu aussi, 
» dans le mémoire de Ste-Hélène , des notes écrites 
» sous la dictée de Napoléon, par M. Lascases , qu'il 
» se sentait fort souvent saisi d'une douce chaleur, 
» à la suite de laquelle son esprit se trouvait faire 
» jonction avec un esprit invincible qui le faisait 
» tomber en extase , et lui faisait voir dans ces mo- 
» ments des choses surnaturelles qui changeaient 
» souvent ses déterminations dans ses grandes 
» opérations. J'avais vu , je ne sais où encore, que 
» Louis XVI, quelques jours avant sa décapitation, 
» avait eu des visions extraordinaires , où il avait vu 
» des monstres lui déchirer la figure , dans son pa- 
» lais, et ensuite tous ses soldats , la tête en bas , les 
» pieds en l'air et la pointe de la baïonnette au bout 
» du fusil piquée en terre. Enfin, de tout cela il 
» résultait que je croyais que le sort de tous était 
» gouverné par un esprit invisible que j'appelais 
» providence ou Dieu ; que ce que la plume de ce 
» Dieu ou destin avait tracé, tout l'art de l'homme 
» ne pouvait l'effacer; que nos revers, nos gran- 
» deurs n'étaient pas notre ouvrage; que c'était lui 
» qui menait à son gré notre aveugle courage; que 
» la durée de nos passions ne dépendait pas plus 
» de nous que la durée de notre vie ; que Dieu , en- 
» fin , ou le génie supérieur précité était maître de 
» tout et conduisait tout par l'inspiration, les songes, 
» les visions et les augures. Conséquemment^ me 



— 273 — 

^) croyant aussi moi , comme tous les êtres animés. 
» les hommes et surtout les grands personnages, 
» avoir une destinée particulière et un rôle impor- 
» tant à jouer dans le grand drame de l'humanité, 
» je croyais que l'esprit supérieur ou génie dont 
» j'ai déjà parlé plus haut me guidait et me con- 
» duisait dans cette route par les moyens préci- ' 
» tés et dans les conditions ci-après où tout pour 
» moi était un signe de bon ou de mauvais au- 



't3 

» gure. 



» Toutes ces manifestations , supposées de ma 
^> part être l'objet de la direction du génie en ques- 
)) tion, se divisaient en plusieurs classes : 

» i"* Les petits songes , 

» 2° Les grands songes , 

» 3° Les petites visions , 

s» 4*^ Les grandes visions , 

» 5** Les signes de bon et de mauvais augure , 
» qui consistaient en la rencontre des choses , des 
» objets, des hommes, des animaux et des oiseaux, 
» que je voyais sur mon passage et me faisaient 
p avancer ou reculer, continuer ou changer ma di- 
» rection selon leur signification. 

» C'est avec ces sortes de moyens que, sans passe- 
»port, sans papiers, j'ai voyagé longtemps, dans 
» ma maladie, sans être arrêté, et faisais des routes 
>• d'une longueur énorme, ce qui m'avait fait sur- 
» nommer Monsieur La Providence. 

» r Les petits songes se manifestaient joa?^ la vue 
» en plein sommeil d'un objet ou deux qui signifiaient 

18 



— 274 — 

» ce q«e je croyais avoir à faire dans la journée qui 
» allait suivre. Ainsi , tantôt je voyais une main qui 
» écrivait lorsqu'il était urgent que j'écrivisse, dans 
» cette journée; tantôt je voyais un lion ou un tigre, 
» ou un chône, ou une volée de pigeons, ou des cor- 
» beaux, ou un ou plusieurs serpents, ou un aigle, 
>^ ou des pies, ou une colonne, ou une route brisée, 
» ou un labyrinthe, ou une barre de fer brisée, ou 
» ou enfin d'autres milliers d'objets dont la signifî- 
» cation paraissait avoir» à ce que je croyais, un rap- 
» port direct avec ce que Je pensais et devais faire 
» dans le courant de la journée. 

» 2" Les grands songes m'obsédaient dans un pro- 
» fond et calme sommeil. C^étaient des histoires ex- 
« traordinaires, des comédies compliquées dont je 
» cherchais, sitôt éveillé, à me rappeler toutes les 
» parties; et alors je croyais avoir à faire sept ou 
» huit choses différentes , d'après les significations 
» de tout ce que j'avais vu... (suivent de nombreux 
» détails que nous supprimons). 

« Les petits songes et les grands songes avaient 
» beaucoup de rapport avec les petites et les grandes 
)) visions , en ce qui touchait la signification ; mais 
« ces dernières en différaient beaucoup par la ma- 
o nière dont elles se manifestaient, surtout par le 
» genre de lucidité, l'impression forte, et l'état de 
)j malaise et de souffrance qu'elles me laissaient à la fête 
» après leur passage 

w .3*' Les petites visions se manifestaient dans un 
s état de réveil complet , à la suite de quelques fati- 



— 275 — 

» yues (i), soit en marchant, soit assis, soit debout, 
» par la communication d'un fluide magnétique qui me 
» troublait la vue^ au moment où il venait se mani- 
wfester; là, alors, je voyais se former devant mes 
»yeux des êtres de toutes les espèces, des hom- 
» mes excessivement petits, d'autres excessivement 
» grands, d'autres estropiés ; des chiens , des lions , 
» des tigres, des ours, des éléphants, des soldats, 
» des noces , des musi€iens dont j'entendais très 
» bien la musique , enfin une infinité de choses 
» comme dans les petits songes, mais qui ne parais- 
» saient qu'en état de réveil, et le temps nécessaire 
» pour produire sur mon esprit une impression ex- 
» cessivement forte, par suite de laquelle je me 
» croyais obligé d'agir de suite, selon sa signification. 

» 4° Les grandes visions se manifestaient à peu 
» près de la même manière que les petites , à l'ex- 
v ception d'une chaleur douce qui se joignait au 
» fluide magnétique et s'emparait de tous mes membres y 
» m'ôtait complètement la liberté de pouvoir m'en servir 
» à mon gréj m'ôtait de même la liberté de mon esprit^ 
» de sorte que je n'étais plus maître de la direction de 
» mon intelligence , de ma personne et de mes mem- 
» bres... » 

Je bornerai là les citations et le récit prolixe 
d'extravagances dont la monotonie finirait par en- 
nuyer. Qu'il me suffise de dire que c'est presque 

(1) Il est inutile d'avertir que c'est nous-même qui avons sou- 
ligné la plupart des phrases dont le sens nous a paru appuyer da- 
vantage l'opinion que nous soutenons. 



— 276 - 

toujours à la suite « d'un mal de tête plus ou moins 
violent dont il était tout étourdi , » après avoir res- 
senti ces chaleurs^ prélude infaillible de ses visions^ 
ee sentiment de fatigue qui brisait ses membres^ etc., 
que les hallucinations se manifestaient. 

La personne qu'il aimait lui apparaissait fré- 
quemment. « Un jour, dit-il , étant couché, sur les 
quatre heures du matin et bien éveillé, /e fus saisi 
tout-à-coup de la douce chaleur déterminant mes gran- 
des visions.., » Et ailleurs : « Un jour, à la suite de 
quelques fatigues , il était sept ou huit heures du 
matin, j'entrai , pour lire le journal , dans un ca- 
binet de lecture. A peine avais-je commencé à lire, 
que voilà une grande vision qui arrive par la cha- 
leur que je ne puis expliquer, qui meparalyse, pour 
r instant, tous les membres. Je me trouve aussitôt en 
voyage dans des montagnes , poursuivi par une in- 
finité de personnes et surtout par mes parents, qui 
voulaient me faire arrêter comme fou. Je franchis- 
sais toutes les difficultés avec une légèreté éton- 
nante, et, après m'être soustrait à leurs recherches^ 
je me cachai dans une espèce de trou sur la cime 
d'une montagne, et je sentis, une fois entré ,> une 
large et lourde pierre tomber avec fracas sur ce 
trou et le fermer. Je me trouvai dans une espèce 
de tombeau de quatre mètres carrés, où je trouvai 
une pierre pour m'asseoir. A peine assis , je vis des 
fantômes , des spectres qui avaient des physiono- 
mies pareilles aux masques que l'on voit dans les 
boutiques des costumiers à l'époque du carnaval; 



— 277 — 

puis je vis passer un nuage de fumée et de flamme 
qui fît tout disparaître. Cette vision me présageait 
que ma liberté était en danger, et, chose d'un ha- 
sard très incompréhensible ! dans cette journée , 
étant allé dormir dans les Champs-Elysées sur les 
pelouses , je fus réveillé par un agent de police qui 
m'interrogea, et, sur mes réponses, me fît conduire 
à la Préfecture et de là à Bicêtre, etc., etc. » 

Le point de départ de la folie deB... et des 
extravagances auxquelles il se livrait résidait uni- 
quement dans les visions dont il était assailli, prin- 
cipalement pendant son sommeil. 

Ces visions, parla succession régulière des mêmes 
objets, l'espèce d'ordre qui régnait au sein des plus 
grands désordres del'imaginatien, avaient quelque 
chose d'étrange. Je doute que de pareilles visions 
puissent naître ailleurs que dans un cerveau pré- 
disposé héréditairement à la folie, comme Tétait 
celui de B. . . 

B... rêvait comme un fou seul peut rêver. 

Après avoir éclaté dans son sommeil , le délire 
devait plus tard se continuer pendant la veille. 

Ainsi qu'on a pu le voir par certains passages que 
nous avons pris soin de souligner, beaucoup de vi- 
sions auraient lieu dans un état de demi-sommeil , 
de somnolence, déterminé par la fatigue et annoncé 
par de douces chaleurs , un engourdissement géné- 
ral ; et ces visions étaient absolument de même na- 
ture que celles qui troublaient si souvent le som- 
meil le plus profond. 



— 278 — 

Ces mêmes visions revenaient encore, mais moins 
nombreuses , moins extraordinaires , dans un élat 
que le malade appelle un état de veille complet. 

Ainsi donc, et en dernière analyse, le phénomène 
hallucinatoire était le même, soit que B'** fût com- 
plètement endormi, soit qu'il fût en état de demi- 
sommeil , soit enfin qu'il fût éveillé. 

M. Sauvet (de Marseille), élève démon service à 
Bicêtre , a publié dans les Annales médico-psycholo- 
giques (cahier de mars i844) une observation ex- 
trêmement curieuse qui offre plus d'un trait de 
ressemblance avec celle qu'on vienf de lire. 

Ce sont d'abord de simples rêves auxquels le 
malade n'attache pas d'autre importance que celle 
que nous y attachons nous-mêmes. Peu à peu ces 
rêves acquièrent une telle vivacité , reviennent si 
constamment, que A** les accepte comme des vi- 
sions auxquelles il s'efforce de trouver un sens mys- 
térieux Bientôt, ce ne sont plus des rêves. A** 

s'était trompé sur la nature réelle des phénomènes 
étranges qui se passent, depuis quelque temps, 
dans son sommeil; ce sont des avertissements du 
ciel. Ce qu'il voit , ce qu'il entend est réel , non pas 
(ce sont les expressions du malade) «d'une réalité 
ordinaire, naturelle, mais d'une réalité voulue de 
Dieu. » Ce qu'il voyait ou entendait était en dehors 
des choses communes et de la puissance des hom- 
mes; mais cela arrivait par ordre de la divinité. 
Sessens n'étaient donc point dans l'erreur. C'étaient, 
si l'on veut, des visions, mais ces visions n'impli- 



— 279 — 

quaient nullement qu'il fût aliéné. De semblables 
visions (c'est toujours le malade qui parle), ne sont- 
elles pas une des bases des livres saints qui ont 
été inspirés par Dieu , et qui sont la vérité 
même? etc., etc. 

Ainsi donc , le désordre mental primitif, dans le 
cas dont il s'agit , résidait uniquement dans des 
visions ou hallucinations du sommeil. Dans l'état 
de veille , le malade n'éprouvait aucun phénomène 
de ce genre ; mais les désordres du sommeil avaient 
un retentissement marqué et se continuaient, à 
quelques égards , dans la croyance que A.... avait 
dans ses hallucinations , dans la persuasion où il 
était qu'il devait conformer ses pensées, ses actions 
aux ordres qui lui venaient d'en haut. De purement 
sensoriale, la folie devenait iîitellectuelle., par le pas- 
sage du sommeil à l'état de veille, 

«A.. , peintre sur verre, naquit à Paris en 1808, 
de parents sains de corps et d'esprit , d'une fortune 
médiocre , mais dont la profession suffisait aux be- 
soins. Son éducation ne fut rien moins que reli- 
gieuse, et son père s'appliquait surtout à lui donner 
des connaissances générales qui pussent, plus tard, 
le mettre à même d'embrasser la profession qui lui 

plairait. Dès l'âge le plus tendre, A se faisait 

remarquer par une extrême vivacité, accompagnée 
d'une sensibilité exagérée, et déjà se montraient en 
lui cette ardeur de l'imagination , cet enthousiasme 
pour le beau , qui devaient s'accroître avec l'âge , 
et amener de si funestes résultats. Il a à peine 



— 280 ~ 
douze ans qu'à la vue d'une belle femme , il est 
frappé d'admiration, et sans rien y comprendre, de- 
vinant, en quelque sorte, l'amour, il devient amou- 
reux d'elle et se passionne tellement qu'il est sur 
le point de quitter sa famille , pour demeurer avec 
celle qu'il avait vue une fois seulement. 

» Remarquons, en passant, cet enthousiasme pré- 
coce, cette exaltation de l'imagination chez un en- 
fant, presque toujours précurseurs infaillibles du 
génie , ou bien, ce qui est plus commun, de la folie. 

» Bientôt, A.... devient orphelin, et, sentant le 
besoin d'une profession, il entre dans un atelier 
de peinture ; mais ses camarades rient, entre eux, 
et devant lui , de ses idées ; ils le plaisantent sur la 
rigidité de ses mœurs; car, amoureux de la beauté 
morale, A... ignore les plaisirs des sens, et ce n'esta 
qu'après de bien vives sollicitations qu'un jour il 
se laisse conduire auprès d'une femme de mauvaise 
vie. La brutalité du plaisir le dégoûte , et il reste 
trois années entières sans éprouver le moindre dé- 
sir. A cette époque, il s'éprend d'amour pour une 
femme à laquelle il ne cesse de parler le langage 
du cœur. Il la quitte bientôt, car, dit-il, elle ne 
comprenait point. Depuis ce moment, il n'est plus 
seul; il éprouve un besoin d'aimer irrésistible, et 
il offre à chacune de ses maîtresses de partager cet 
amour. Mais toutes se rient de lui et le délaissent 
tour à tour. «Mon sentimentalisme les ennuyait, 
dit-il. «Cependant s'offre à lui une femme mariée, 
qui le comprend enfin ; et celle-ci> il l'aime encore 



-- 281 — 

plus que les autres , car c'est d'un amour partagé. 

» Une nuit, pendant qu'il sommeille, il entend 
une voix qui lui dit : « Tu ne prendras point la 
femme de ton prochain. » Plusieurs fois il entend 
la même chose, et, malgré la peine qu'il en éprouve, 
bientôt il renonce à cette femme. 

»En i84o, sans jamais s'être occupé de politique, 
mais peut-être encouragé par les circonstances, il 
suspend à sa croisée un écriteau sur lequel il avait 
écrit quatre vers dont les mots nous échappent , 
mais dont le sens était l'expression de son mépris 
pour le gouvernement et de son admiration pour 
Napoléon. 

» A cette époque, A... commence à sentir des 
remords pour la vie qu'il menait , et bientôt il les 
voit sanctionnés, en quelque sorte, par des appari- 
tions qui se montraient à lui pendant son sommeil. 

)) Une nuit, il croit être transporté sur le Pont- 
Neuf; il y voit Moïse dans les nuages, tenant en ses 
mains la table des lois ; derrière lui passent saint 
Jean, puis le Christ portant sa croix. 

» Une autre fois , il se sent soutenu dans les airs 
par une ombre dont il n'aperçoit qu'un bras, le- 
quel supportait une lampe ; et , chaque fois que 
l'ombre soufflait sur la lampe , il s'en détachait des 
étincelles , lesquelles , en tombant , incendiaient 
tout ce qu'elles touchaient. A... croit trouver dans 
ce phénomène les causes cachées, appréciables 
pour lui seulement , des incendies qui se sont 
manifestés plus nombreux depuis quelques années. 



— 282 — 

» Une autre nuit, et par un temps affreux, A... 
se trouve sur le parvis Notre-Dame ; il aperçoit la 
lune traversant l'espace, et, sur son passage, je- 
tant d'une voix sépulcrale les mots de mort !... 
mort!... mort!... Et partout, alentour de lui, il 
voyait les maisons s'écrouler , les hommes et les 
animaux mourir d'effroi; et bientôt le fleuve , réu- 
nissant ses deux branches , balayait, emportait tout 
dans sa course. A... seul restait debout, présidant 
à ce cataclysme universel. 

» A peu près et seulement à celte époque, A..., 
frappé de tout ce qu'il a vu, et recherchant par- 
tout des explications, s'avise, pour la première fois, 
d'ouvrir les Évangiles ; quel n'est pas son étonne- 
ment d'y trouver et les peintures des tableaux 
qu'il a vus , et même les interprétations qu'il s'en 
était faites ! Plus de doute , il est protégé du ciel; 
ses visions sont autant d'avertissements célestes. 
Dès lors , le voilà s'abreuvant de la lecture des li- 
vres saints, les commentant à sa manière: aussi 
les visions arrivent plus nombreuses et plus expli- 
cites qu'auparavant; et d'abord, une première ap- 
parition lui ordonne d'épouser la femme qu'il avait 
alors , et dont il avait eu un enfant. Aussitôt il 
s'empresse d'obéir , et , peu de jours après, il l'é- 
pouse. Bientôt il revoit, pendant son sommeil, 
l'Être suprême; il a cette fois la figure d'un vieil- 
lard vénérable ; il est entouré d'une multitude 
d'anges resplendissants de joie et de beauté ; puis , 
au-dessous, une innombrable quantité d'hommes, 



— 283 - 

d'enfants, de femmes de tout âge , qui se livrent 
à la danse et paraissent bien heureux. A.. . voit dans 
ce tableau l'image du bonheur dont jouiront les 
mortels, lorsqu'il leur aura annoncé la vérité. « Je 
les trouvais si beaux, si heureux , que, si je n'avais 
craint de commettre un crime, je me serais suicidé 
pour aller de suite partager leur bonheur. 

» Cependant le pauvre A... faisait part à sa 
femme et à ses parents de tout ce qu'il voyait ; et, 
loin de le traiter de visionnaire, tout nous porte à 
croire qu'on le regardait comme un homme favo- 
risé de Dieu et inspiré par lui ; de telle sorte que 
ses idées ainsi caressées le poursuivaient partout, 
et l'occasion seule lui manquait pour faire publi- 
quement acte de folie. 

»Une nuit, il aperçoit dans les airs le livre des 
Évangiles, qui, volant avec des ailes de feu, s'ap- 
prochait de diverses personnes et les brûlait par 
son contact; tous fuyaient et voulaient se préserver 
de ses atteintes, et, à mesure qu'ils se débattaient, 
il se détachait du livre des feuillets embrasés qui 
voltigeaient et brûlaient également tout ce qu'ils 
touchaient. A... seul , se mettant à les poursuivre, 
les recueillait et n'en était point brûlé. 

» Enfin arrive une dernière vision, la plus signi- 
ficative pour A... Au milieu de son sommeil, il en- 
tend une voix qui lui crie : «Lève-toi; quitte ta 
blouse , prends ta redingote. » Puis , après un mo- 
ment de repos, il entend distinctement ce mot : 
« Travaille, » répété par deux fois. 



— 284 — 

» Le malheureux se réveille en sursaut ; il croil , 
plus que jamais, qu'il est envoyé du ciel pour prê- 
cher aux hommes; d'ailleurs, ne vient-il pas de re- 
cevoir l'ordre formel de travailler, c'est à-dire, pour 
lui, de faire connaître aux hommes la vérité? Il se 
lève, s'habille et se prépare à sortir. Il ne sait pas 
comment il va s'y prendre pour répandre la lumière; 
qu'importe?... Il va sortir pour répéter ce qu'il a 
VU; il comprend bien qu'il sera probablement ar- 
rêté, incarcéré peut-être , et alors que deviendront 
sa femme et son enfant , qu'il voit dormir paisible- 
ment devant lui? Un instant il hésite...; mais la voix 
a parlé, il faut obéir... Il jette un dernier regard 
d'amour sur ces deux êtres qu'il aime tendrement, 
et sort de sa maison. Il attend en se promenant que 
la nuit ait disparu, et bientôt, avisant un endroit 
propice , il écrit sur un mur la vision qu'il vient 
d'avoir. Peu d'instants après, il est arrêté et conduit 
à Bicêtre. 

»En dehors de ses idées, A... est un jeune homme 
instruit, intelligent, s'exprimant avec facilité, et 
d'une conversation fort agréable; sa religion et sa 
morale sont celles du plus parfait honnête homme 
possible; n'exagérant rien dans ses pratiques reli- 
gieuses, et se montrant raisonnable en tous points. 
En un mot, et d'une part : croyance aveugle, foi 
inébranlable dans la vérité de ses apparitions ; d'au- 
tre part, réunion de presque toutes les bonnes qua- 
lités morales et intellectuelles, en dehors de ce 
qui tient à ses visions : tel est l'ensemble bizarre 



— 285 — 
qu'offre le caractère du malade dont nous venons 
de rapporter l'histoire, » 

IV. — Congestions cérébrales. 

Il ne saurait être question ici de celles dont l'ac- 
tion désastreuse et rapide foudroie l'individu , ou 
bien abolit, en totalité ou en partie, les facultés 
intellectuelles, en même temps qu'elle porte une at- 
teinte plus ou moins grave à la miotilité. Ces cas, 
d'ailleurs , sont assez peu fréquents ; en général , 
les congestions cérébrales n'entraînent pas des ac- 
cidents aussi funestes ; elles se bornent à de simples 
étourdissements , à la suspension presque toujours 
incomplète de Tactivité cérébrale, et ses effets sont 
rarement suivis de conséquences fâcheuses. 

La congestion simple est un cas pathologique ex- 
trêmement commun; il est peu de personnes qui 
n'aient eu l'occasion de l'observer. Mais on y atta- 
che trop peu d'importance pour que les patholo- 
gistes aient cru devoir l'examiner de près , aient 
songé à l'analyser, pour ainsi dire , intellectuelle- 
ment, c'est-à-dire à se rendre compte avec détail 
de ce qui se passe alors dans les facultés morales. 

«Les étourdissements, dit M. Andral (Clinique 
médicale), ont une intensité plus ou moins grande; 
les malades peuvent avoir en même temps de la 
céphalalgie, des éblouissements, des tintements 
d'oreilles, des aberrations passagères de la vue, un 
embarras momentané de la parole, des fourmille- 



— 286 — 

ments dans les membres , et quelquefois à la face ; 
les yeux sont injectés; le pouls est ordinairement 
peu fréquent et de force variable. » 

D'après des renseignements précis recueillis au- 
près de divers individus sujets aux étourdissements, 
d'après ma propre expérience, car j'ai de commun 
avec quelques membres de ma famille d'y être moi- 
même exposé, j'ajouterai : 

Quand les étourdissements, ainsi que cela arrive 
assez ordinairement, ne prennent pas tout-à-coup, à 
rimproviste, c'est par des bouffées de chaleur vers 
la tête, un sentiment de compression sur les tem- 
pes, de l'incertitude, du vague dans les idées, l'im* 
possibilité de fixer son attention, des distractions 
insolites, que les accidents s'annoncent habituelle- 
ment. Quelquefois il semble qu'un nuage passe 
devant les yeux, mais si rapidement que vous per- 
dez à peine la conscience de vous-même, que la suite 
logique, l'enchaînement des idées n'est pas sensi- 
blement interrompu. Souvent, aussi, il y a eu sus- 
pension, je dirais presque, apparente abolition de la 
pensée, au point qu'il semble que l'existence ait eu 
un temps d'arrêt, ainsi que cela arriverait par l'inva- 
sion brusque et instantanée d'un sommeil profond 
et de courte durée. 

Remarquons que des phénomènes absolument 
analogues sont développés, sous forme intermittente, 
par l'action des narcotiques et, en particulier, par 
celle du hachisch à haute dose. Ces bouffées de 
chaleur, ce soulèvement delà calotte du crâne, cet 



~ 287 — 

élargissement de la boîte osseuse, cet épanouisse- 
ment du cerveau, etc., etc., ce sont autant de sen- 
sations, en quelque sorte, congestives. Un jeune 
médecin, qui avait pris du hachisch, M. le docteur 
D..., cherchant à s'expliquer la nature de ces sen- 
sations, médisait: «Je suis sous l'influence d'une 
succession rapide de congestions. » 

Nous trouvons donc dans les congestions céré- 
brales, comme dans les cas précédents, la modifi- 
cation psychique primordiale à laquelle nous avons 
rattaché, comme à leur source nécessaire, toutes les 
aberrations de l'esprit, en particulier, les halluci- 
nations, ou mieux l'état hallucinatoire. 

Dès lors nous ne saurions nous étonner que les 
congestions cérébrales constituent, dans un grand 
nombre de cas, les prodromes ordinaires, inévita- 
bles, de la folie en général, et que, quelquefois en- 
core , elles donnent lieu immédiatement au délire 
maniaque, c'est-à-dire à l'incohérence absolue des 
conceptions intellectuelles. 

Nous verrons bientôt que, chez certains indivi- 
dus, les hallucinations ne se montrent jamais sans 
être précédées de symptômes qui ont la plus grande 
analogie avec les congestions cérébrales. 

Les faits où les congestions cérébrales ont été 
évidemment le point de départ, la condition de dé- 
veloppement de l'état hallucinatoire, ne sont pas 
rares dans la science. Je me contenterai de citer les 
suivants : 



— 288 — 

J. M... est un homme de haute stature, d'un tem- 
pérament éminemment sanguin. Dans sa jeunesse, 
il a été sujet à des étourdissements (c'est l'expression 
dont il se sert) qui l'engagèrent plusieurs fois à 
avoir recours à la saignée. Plusieurs fois il lui arriva 
de perdre connaissance, et il n'évita de tomber 
qu'en s'appuyant soit contre des meubles, soit con- 
tre une muraille. A son dire, il était frappé subite- 
ment, et il éprouvait comme une sensation « d'eau 
bouillante qu'on lui aurait seringuée dans la tête. » 

Un soir, dans la rue des Fossés-Saint-Yictor, il 
est ramassé, privé de connaissance, ayant toutes les 
apparences d'un homme ivre. On le conduisit au 
corps-de-garde de la place Maubert. 

Lorsque J. M. . . . eut repris ses sens , il paraissait 
être encore sous l'influence d'une vive terreur; il 
raconta , non sans quelque désordre dans les idées, 
qu'il venait d'être victime d'un affreux guet-apens; 
qu'il avait été tout-à-coup assailli par quatre 
hommes habillés de blanc, le visage barbouillé de 
blanc , qui, se ruant sur lui, lui assénèrent sur le 
crâne de violents coups de bâton. 

Nul doute que J. M.... avait été frappé d'un de 
ces accidents auxquels il était sujet, et qui , cette 
fois , avait porté atteinte à ses facultés intellec- 
tuelles. 

Il fut impossible de le dissuader des idées que 
son hallucination avait fait germer dans son esprit; 
et ces idées sont encore les mêmes aujourd'hui 



— -289 -- 

après plusieurs années de séjour dans lliospice 
(Bicelre). 

Je trouve dans l'ouvrage de M. Lélul, le Démon 
deSocrate, une observation qui a la plus grande 
analogie avec celle que je viens de rapporter. L'état 
hallucinatoire s'y lie de la manière la moins dou- 
teuse à une disposition habituelle aux congestions 

«G .. est un vieillard de 65 ans, de physionomie 
et de mœurs douces, d'une intelligence ordinaire, 
exerçant le métier de cordonnier. 11 a été admis 
dans la division des aliénés , le i"' mai 1828. . . 
. . . îl a rapporté du service militaire des fraî- 
cheurs qui immédiatement l'ont rendu très malade, 
et dont il lui reste un lumbago qui le fait marcher 
courbé et comme ployé en deux. 

« En 1820, G .. revenait de Montsouris: il était, 
dit-il, bien portant , n'avait pas bu. îl voit huit ou 
dix hommes qui le suivaient ; il les entend chanter, 
et se range pour les laisser passer. Il tombe , et se 
retrouve dans un corps-de-garde, avec une plaie 
profonde au-dessus du sourcil gauche, et dont on 
voit encore la cicatrice. On le transporte chez lui. 
Quelques jours après, on lui dit qu'il a été indu- 
bitablement frappé par les hommes qu'il a vus le 
suivre dans la plaine de Montsouris. Il le croit 
d'autant mieux qu'un de ses amis et sa femme ont 
été dernièrement aîtaqués et bl.^ssos, mais dans 
fUn autre lieu. Actuellement encore, G.... est per- 
suadé qu'il a été suivi et frappé par des individus 
faisant partie d'une bande de voleurs, dontun grand 

19 



— 2!90 — 
nombre d'actions semblables sont restées impunies. 
A la suite de sa chute et de sa blessure, il a con- 
servé longtemps une douleur dans le côté droit de 
la tête. ïl ajoute que depuis deux ou trois ans il lui 
arrivait souvent de «voir les bords des ruisseaux» 
près desquels il passait «verts ou rouges ,» et que 
cela coïncidait avec « de violents élourdissements.» 
Au mois d'août 1827, en entrant chez lui, un 
soir , il commence «brusquement , et pour la pre- 
mière fois, à entendre du bruit, dos voix» qui le 
menacent de malheur, et l'effraient au point qu'il 
appelle un voisin, l'engage à faire avec lui une per- 
quisition dans les greniers, pour y chercher les 
individus qu'il croit avoir entendus. La perquisi- 
tion est infructueuse. G... engage son compagnon à 
coucher avec lui. Pendant la nuit, il « entend encore 
les mêmes voix ; » mais son compagnon n'entend 
rien. Les jours, les nuits suivantes, G..... fut en 
proie aux mêmes perceptions. Gela dure ainsi pen- 
dant quatre mois. Au bout de ce temps , non seule- 
ment il («entendit des voix , mais il vit , soit en tout, 
soit en partie, les individus qui lui parlaient. ., etc.» 
On doit encore , selon nous , rapporter à un état 
congestif du cerveau le délire avec hallucinations 
qu'éprouvent parfois les Arabes dans l'exercice de 
la prière. 

La manière dont les musulmans s'acquittent de 
ce devoir le plus important de leur religion ne peut 
manquer d'avoir sur les facultés morales une fâ- 
cheuse influence. Il doit en résulter, ai je dit ail- 



»- 291 — 

leurs ^ i), <^ un rapliis du sang vers le cerveau, dont 
l'effet immédiat est de produire la stupeur , les 
convulsions, en môme temps que Timaginalion 
exaltée outre mesure est jetée lîors des gonds et 
s'abandonne à un véritable délire maniaque mo- 
mentané. 

A ce propos, je ci tais les faits suivants, que je de- 
mande la permission de transcrire : 

))Je demandai, un soir, aux matelols qui con- 
duisaient la barque sur laqueHe je remontais le Nil, 
de me faire entendre un chœur en Fhonneur du 
prophète. Ils étaient au nombre de sept, y compris 
le reïs ou capitaine. S'étant rapprochés les uns des 
autres, assis et les jambes croisées, ils commen- 
cèrent par redire simplement le refrain de l'hymne 
que récitait lun d'entre eux. Insensiblement, je vis 
leur tête s'agiter de droite et de gauche, d'avant en 
arrière. Ce mouvement devint de plus en plus ra- 
pide, et le reste du corps ne tarda pas à y prendre 
part. Allah, là, là, lahl... Cette invocation, d'abord 
prononcée d'une voix claire et ferme , dégénère 
bientôt en une espèce de grognement, de cris sourds 
et saccadés qui font mal à entendre, Enfin, après 
plus d'une demi-heure, passée dans cette agitation 
de plus en plus violente et désordonnée, l'un d'eux, 
jeune homme de vingt-trois à vingt-cinq ans, plus 
exalté que ses compagnons, se frappe la tète contre 
les planches du haîeaii avec une telie force, que je 

('1) Rechrrchps fnir les (iJiénèft en OrUml 



— 292 — 

craignais qu'il ne finît par se la briser. Deux autres 
matelots se mettent en devoir de le contenir. Le 
fanatique se dresse alors brusquement sur ses jam- 
bes , comme s'il eût été mù par un ressort. De lé- 
gers mouvements convulsifs se manifestent, puis il 
tombe épuisé. Son visage est rouge et enflammé ; 
les veines du cou, gonflées et bleuâtres, semblent 
près de se rompre; l'air hébété, la tête fortement 
penchée en arrière, il tient les yeux constamment 
tournés vers le ciel. Cet état a duré près de deux 
heures ! . . . J'ai pris des inforniations sur cet homme. 
Il était doux, actif, point irritable. Il n'avait jamais 
eu de convulsions, ne se livrait à aucun excès. 

» Le lendemain, un enfant de dix à douze ans, pa- 
rent du reïs , prit part à la prière. En peu d'instants, 
son exaltation fut portée à un degré extraordinaire. 
On fut obligé de le contenir, de peur qu'il ne se 
jetât dans le Nil ou qu'il ne se brisât la tête contre 
la barque. îl s'agitait dans tous les sens, poussant 
des espèces de hurlements, et débitant, avec une 
volubilité extrême, des mots dont personne ne com- 
prenait le sens, qui n'étaient ni des mots arabes, 
ni des mots turcs, et n'appartenaient, me disait mon 
drogman, à aucune langue connue. Au bout d'un 
quart d'heure environ, il finit par tomber comme 
inanimé au milieu de ses camarades, qui faisaient 
cercle autour de lui. Ces derniers ont pour cet en- 
fant une sorte de vénération, et assurent qu'«7 sera 
saint, un jour. 

Lorsque le futur saint se fut un peu calmé, je 



— -293 — 

lui demandai s'il pouvait me rendre compte de ce 
qui se passait en lui lorsqu'il priait avec tant de 
ferveur. « J'ai vu le ciel s'entr'ouvrir, me répon- 
dit-il, et j'ai entendu des paroles dont je n'ai plus 
souvenir. Puis j'ai vu un saint qui m'appelait à lui 
et me tendait les bras. J'ai vu aussi une tête humaine 
qui planait au-dessus de moi et me causait une 
grande frayeur. Je ne sais ce que cela veut dire ; 
Dieu est grand! Allah! Allah!... » 

Il y a peu de temps, on a vu dans la commune de 
Kucnheim, à trois lieues de Colmar, une secte de 
convulsionnaires se livrer à des pratiques reli- 
gieuses qui ont une certaine analogie avec celles 
des musulmans, et auxquelles s'appliquent les ré- 
flexions que nous faisions à propos de ces dernieis. 

« Le chot'étuil un cnlli\ijlcMi' (jui sclail toujours 
l'ait renjarqvier par nue |)iété t'xaltéc Dans (a. chajn- 
l»r<' où se rénnisîsail la, sorjéh'. <:onq)Osée de trcnl^' 
à ipiaranlp inomln'rs, lioiriincs , IV-nnnes et cnfanis, 
sur une table, se trouvait une Bible ouverle daiih 
laquelle le chef lisait à haute voix aux sectaires 
assis sur des bancs ou debout autour de lui. Cette 
lecture se faisait d'un ton solennel , d'abord en al- 
lemand, seule langue que comprissent les assistants. 
Puis arrivait un jargon incompréhensible pour tout 
le monde y et même pour l'orateur lui-même. Si, après 
la séance , vous demandiez au chef quelle langue il 
avait parlé, il répondait que c'était tantôt du latin, 
tantôt de l'hébreu; qu'il ne connaît ni le latin ni 
l'hébreu, mais que, dans ces moments-là. il était 



inspire de Dieu , qui lui faisait parier la langue, 
qu'il voulait. 

A mesure que le Jargon de l'orateur devenait 
plus' tort, plus rapide, plus inintelligible, ras- 
semblée murmurait, s'agitait, parlait haut, et 
enfin tous se mettaient à rugir , à hurler d'nne 
manière si terrible qu'on les entendait dans la 
forêt voisine , à plus d'un quart de lieue de là. 

Au milieu de cette agitation, les femmes se le- 
vaient (c'étaient presque toujours les plus jeunes), 
agitaient les bras au-dessus de leur tête, tour- 
naient sur les talons en jetant des cris perçants 
qui dominaient ce bruit sauvage; puis un mouve- 
ment convulsif s'emparait de tout leur corps, et 
elles tombaient comme épuisées de fatigue, l^ofs- 
qu'elles se relevaient, au bout d'une dizaine de 
minutes, elles se mettaient à danser, à chanter et 
à rire , mais d'un rire nerveux , comme celui de l'i- 
vresse ou de la folie ; la danse et le chant étaient 
incohérents, dévergondés, les yeux brillants, et 
les larmes coulaient sur les joues de ces maiheu- 
î'euses. 

Pendant cet horrible vacarme, l'orateur con- 
servait le calme d'un chef inspiré. H s'avançait au 
milieu de ses disciples au moment oii l'agitation 
{illuit se calmer. Alors ceux qui étaient un peu at- 
tiédis par la fatigue s'approchaient do lui. Les uns 
se courbent en avant, et le touchent au corps, de la 
tête, les autres delà main; quelques uns parvien- 
nent seulement à le {Qucher du bout du doigt. Ainsi 



— :21)5 — 

entouré, }e chef recoin mençait son jargon el ses 
gesticulations emphatiques, en tournant sur place 
et en faisant tourner autour de lui tous ses adep- 
tes. Au bout de cinq minutes, le paroxysme re- 
doublait ; de nouvelles convulsions s'emparaient 
des femmes , etc. . . ( i ) » 

La disposition aux congestions cérébrales peut 
encore donner lieu à des hallucinations , sans oc- 
casionner d'ailleurs aucune espèce de dérangement 
dans les facultés mentales. 

C'est, selon toute apparence, à une cause de cette 
nature qu'il faut rapporter un fait qui a mis en 
émoi les savants psychologues de l'Aliemagne , en 

«79'- 
Je cile d'après M. A. Delrieu (Revue de Paris), 

« F]n février 1791 , un riche libraire de Berlin, 
M. Nicolaï , homme vigoureux de corps et sain 
d'esprit, ayant négligé , par suite de chagrins do- 
mestiques , de se faire saigner au printemps , comme 
c était son habitude , fut saisi d'une maladie étrange : 
journellement, le bibliopole recevait la visite d'un 
ou de plusieurs fantômes, portant tous les traits 
des personnes mortes et chéries , qui entraient sans 
façon dans la boutique du malade, grimpaient sur 
son lit, et même le poursuivaient dms a rue et 
chez ses amis. 

>^ Malgré l'énormité d'une semblable crise, M. Ni- 
Golai eut le sangvfroid d'étudier les lantômcs avec h 

[i) GaX'i'tte tU'S Ti'ibuiuiux, ociohw IH44, 



y 



— 29(i — 

[)olitesse de rhomrno ihi inondo , l'imagination du 
poëte et la curiosité du savant. Au bout de quel- 
ques semaines, grâce aux lancettes, les spectres se 
montrèrent au libraire sous une forme moins dis- 
tincte ; leurs couleurs pâlirent aux yeux du malade^ 
qui reprenait, au conlrairc , les siennes avec une 
parfaite sanlé ; et lorsque M. Nicolaï fut rétabli 
complètement, ils avaient disparu. 

» Le bibliopole eut le courage moral de soumettre 
le tableau de ses souffrances à la Société philoso- 
phique de Berlin , à une éjioquo où l'apparition du 
spectre de Maupertuis à M. Gleditsch, fameux bo- 
taniste prussien , dans le cabinet même d'histoire 
naturelle, prédisposait singulièrement les membres 
de ce corps éruilit à (]o? réHexions sérieusos sur hi 
A ir I ian>nH>nd;iin<'. 

■> On !<'iii;n'»[n;) d:His r«'\|)osr du librair'' les dé- 
l:^ils suivants : 

V, >b's f;nilnmos . dans leurs visites , send>laie'n( 

de la taille ordinaire dua homme vivant. Les par- 
lies découvertes de leurs corps, comme la figure 
et les mains . laissaient voir les nuances de la car- 
nation des personnes animées; leurs vêtements 
avaientla couleur des étoffes usitées pour la toilette; 
mais il y brillait généralement des tons plus pâles 
que dans le monde réel. Ces figures n'étaient ni 
terribles, ni comiques, ni repoussantes; leur as- 
pect respirait la plus bienveillante courtoisie, mais 
unie à une grande insignifiance. Je les entendais 
parler très bien; tantôt elles causaient sans moi, 



— ^297 — 

taiilôt elles m'admettaient dans la conversation. 
Leurs discours étaient brefs , rapides, un peu secs, 
mais constamment d'une tournure agréable. Les 
ian tomes de mes amis se préoccupaient évidemment 
de mes chagrins ; leurs expressions consolantes me 
cherchaient surtout quand j'étais seul. Il m'est ar- 
rivé , pourtant , de les entendre , au milieu de la 
foule , dans un salon , môme à l'instant ou des per- 
sonnes réelles m'adressaient la parole ; et , comme 
j'étais fort embarrassé , pour n'avoir point l'air fou 
ou ridicule , de répondre, à la fois, au fantôme et 
à la compagnie , je demeurais dans un silence in- 
actif et dans une hésitation muette, qui achevaient, 
au contraire, de me rendre ce que je voulais éviter 
do parai Ire, 

» Oiiel([n.<' h'uips s'était écoulé depuis la guérison 
du ]il>raire, IJi jour, comme il JV'uillelait . à son 
bureau, uiir !iasr;<' de papiers relative aux cire.in- 
staiices de sa maladie . les l'an tomes essayèrent de 
paraître. Il s'en aperçut a une sensation particulière 
qui envahissait toute sa personne; mais il se hâta 
de remettre les papiers dans le tiroir , ferma le bu- 
reau , s'esquiva plein de terreur, et la tentation 
n'eut pas de suite (i). » 

La Société philosophique de Berlin, ajoute M. D., 
incrédule , mais circonspecte , ordonna le dépôt du 
mémoire du libraire au bureau des renseignements. 

Il serait difficile, nous l'avouons , de préciser 

(I) Nicolaï (Mémoire à la Société royale de Berlin), cité par A. 
Delriea. 



~ 298 — 

dans quel état se trouvait Nicolai lorsqu'il était vi- 
sité par les fantômes. Mais j'ajoute que les consé- 
quences de l'omission des évacuations sanguines 
habituelles , les chagrins domestiques qui avaient 
précédé, puis enfin la disparition des fantômes par 
le rélablissemeni des émissions de sang, etc., ren- 
dent infiniment probable l'existence d'un étal cé- 
rébral analogue, sinon identique, à celui qui est le 
résultat des congestions. 

V. — Excitation fébrile. 

Tout mouvement fébrile, quelle que soit son ori- 
gine , à quelque lésion ou trouble local organique 
qu'il se rattache, lorsqu'il acquiert une certaine 
violence , ou simplement en vertu de la spécificité 
de sa nature (i), est susceptible de déterminer 
dans les facultés intellectuelles des modifications 
ou même des désordres plus ou moins graves. 

Ces désordres peuvent se présenter au début 
même de la fièvre, à l'issue de la période d'incu- 
bation , alors que l'individu qui est menacé se rend 

(I) On sait que les fièvres dites contagieuses, la fièvre jaune, 
la peste , etc., s'accompagnent fréquemment de symptômes céré- 
braux extrêmement variés ; que le délire qui en est la suite se 
montre sous des formes qui rappellent les caractères de la folie la 
mieux dessinée. Pour n'en citer qu'un exemple , dans l'épidémie 
pestilentielle qui , vers le iv'* siècle avant notre ère , ravagea Car- 
thage, la plupart des malades, agités d'un transport frénétique, 
sortaient en armes pour repousser l'ennemi , qu'ils croyaient avoir 
pénétré dans la ville, 



à peine compte de ce qu'il éprouve. Il en est de 
même au déclin delà maladie, lorsque commence 
la convalescence. 

Entre autres symptômes qui ouvrent pour ainsi 
dire la scène, lorsque surtout le système nerveux 
paraît devoir être le plus en butte aux efforts de la 
maladie qui se déclare, il faut remarquer le senti- 
ment de pesanteur à la tête, le serrement des tem- 
pes, les boulïées de chaleur, les étourdissements, 
le vague, l'incertitude des perceptions, des idées, 
la propension à la rêvasserie, la privation absolue 
ou incomplète du sommeil , que remplacent tantôt 
une activité exubérante des idées qui errent vaga- 
bondes et incoercibles d'un sujet à l'autre, ou bien 
sont incessamment et comme irrésistiblement atti- 
rées vers un sujet particulier, tantôt des rêves con- 
tinuels, bizarres, extravagants. 

Les mêmes symptômes, ceux du moins qui ont 
rapport aux facultés morales, peuvent se reproduire 
sur le déclin des fièvres graves; ce sont comme les 
dernières lueurs du délire intense qui a précédé. 

On les observe principalement lorsque le mal a 
nécessité d'abondantes émissions sanguines et qu'un 
état d'anémie en est résulté. 

On a dit et on sait depuis longtemps que les sous- 
(raclions de sang exagérées, que l'absence dans ce 
liquide de principes suffisamment animalisés. de 
certains principes toniques cxcilatours, tels que le 
fer, peuvent donner lieu aux iiiémos accideiils ner- 
veux, aux mêmes anomalies inlellectuelles que les 



— 500 — 

raptus congestifs ou que l'introduction de principes 
délétères dans le torrent circulatoire. 

De ce qui précède, il faut conclure que l'excita- 
tion fébrile reproduit les mêmes modifications psy- 
cho-cérébrales dont il a été si souvent question 
jusqu'ici, modifications qui se retrouvent inévita- 
blement toutes les fois que la raison doit subir quel- 
que altération, au début de tout désordre partiel ou 
général des facultés intellectuelles, et qui sont 
comme les prolégomènes naturels et nécessaires du 
délire, sous quelque forme et sous quelque type 
qu'il se présente. 

Voici quelques exemples d'hallncinations qui se 
sont développées dans les circonstances dont nous 
venons de faire mention. 

f... Liiauiidc l\oss îiiuiilait dans sa cliambre ; au 
iHoMKMil on il i|niUaii les dernières rnarrhos do 1 «'s- 
'•aln'i jMjnr cnlrcr dnns celt*' }>iè('<', il s<' N')it«'t seni 
endji'asst' par nnc IV-nniH' vèhie de hbiiic : vaineunnit 
se récriait-il contre celte uiarque de tendresse, ou 
ne lui répond pas. Ne voyant plus et ne sentant 
plus le fantôme dont les caresses avaient été rapides 
et instantanées comme l'éclair , il s'aperçoit d'un 
malaise dans tous ses membres; il se couche, la 
fièvre le prend , et , dix jours après, il meurt ( i ). -^ 

«... A l'issue d'une fièvre nerveuse^ disait Nico- 
laï (2), lorsque la convalescence était encore faible, 
un de mes amis, se trouvant couché et éveillé aussi 

(1) Rose" s Arcana. 

(2) Nicolaï, Nicolson's Journal. 



— 301 — 

parfaitement que possible, s'aperçut que la porte 
de sa chambre s'ouvrait^ et, en même temps, la 
figure ou l'apparence d'une femme marcha vers le 
pied de son lit. Il regarda le fantôme pendant quel- 
ques minutes, et, comme ses yeux à la fin étaient 
fatigués decontemplercetteperspective, il se tourna 
sur lui-même dans son lit et réveilla sa femme; mais, 
quand il reporta de nouveau la vue sur la chambre, 
le fantôme n'existait plus. » 

« Le marquis de Rambouillet , frère aîné de ma- 
dame la duchesse de Montausier , et le marquis de 
Précj, aîné de la maison de Nantouillel , tous deux 
jeunes hommes de vingt- cinq à trente ans, étaient 
intimes amis, et allaient à la guerre comme y vont 
en France toutes les personnes de qualité. Comme 
ils s'entretenaient un jour ensemble des affaires de 
l'autre monde, après plusieurs discours qui témoi- 
gnaient qu'ils n'étaient pas trop persuadés de ce 
qu'on en dit , ils se promirent l'un à l'autre que le 
premier qui mourrait en viendrait apporter des 
nouvelles à son compagnon. Au bout de trois mois, 
le marquis de Rambouillet partit pour les Flan- 
dres, où était la guerre, et de Précy, arrêté part^ne 
grosse fièvre , demeura à Paris. Six semaines après, 
de Précy convalescent entendit , sur les cinq heu- 
res du malin, tirer les rideaux de son lit, et, se 
tournant pour voir qui c'était, il aperçut le mar- 
quis de Rambouillet, en buffle et botté. Il sortit de 
son lit, et voulut sauter à son cou pour lui témoi- 
gner la joie qu'il avait de son retour ; mais Ram- 



— 302 — 

boiiillet, reculant de quelques pas en arrière, lui 
dit que ses caresses n'étaient plus de saison; qu'il ne 
venait que pour s'acquitter de la parole qu'il lui 
avait donnée; qu'il avait été tué la veille dans la 
tranchée; que tout ce que l'on disait de l'autre 
monde était très certain ; qu'il devait songer à vivre 
d'une autre manière, et qu'il n'avait point de temps 
à perdre, parce qu'il serait tué dans la première oc- 
casion où il se trouverait. 

» On ne peut exprimer la surprise où fut le mar- 
quis de Précy à ce discours. Ne pouvant croire ce 
qu'il entendait , il fit de nouveaux efforts pour em- 
brasser son ami, qu il croyait le vouloir abuser; 
mais il n'embrassa que du vent, et Rambouillet, 
voyant qu'il était incrédule, lui montra l'endroit 
où il avait reçu le coup, qui était dans les reins, 
d'où le sang paraissait encore couler. 

» Après cela, le fanlôme disparut, laissant de 
Précy dans une frayeur plus aisée à coaq)rendre 
qu'à décrire... Il raconta à toute sa maison ce qu'il 
venait de voir; mais on attribua cette vision à l'ar- 
deiir de la fièvre, qui pouvait altérer son imagina- 
tion (i). « 

« Dans l'état d'affaissement qui suivit une mala- 
die inflammatoire, un homme, également distingué 
par son esprit el par ses talents militaires, fut as- 
sailli de visions d'autant plus étranges qu il jouis- 
sait, en même temps, de la plénitude de sa raison ; 

( 1 ) Mémoires de Roche for t. 



— â03 ~ 

qu'aucun de ses sens n'était altéré, et que néan- 
moins les objets fantastiques qui l'obsédaient, et 
qu'il savait bien ne pas exister, frappaient sa vue 
aussi forlement et lui étaient aussi faciles à énumé- 
rer et à décrire que les objets réels dont il était 
environné (0- » 

VI. — Affections convulsîves. 

On sait que ces sortes d'alïections , l'épilepsie , 
l'hystérie, pour ne meiUionner que les principales 
d'entre elles, s'accompagnent fréquemment d hal- 
lucinations d'un ou plusieurs sens . c'est à-dire 
dun état hallucinatoire général ou partiel. Disons 
même que, dans aucun cas, le phénomène hallu- 
cinatoire, en tant principalement qu'il se rapporte 
à la sensibilité générale , ne se montre ni plus va- 
rié ni plus étrange. 

Ces faits ont été signalés par tous les auteurs avec 
plus ou moins d'exactitude. On ne saurait en dire 
autant des symptômes ou accidents psvcho-céré- 
brauxau milieu desquels l'état hallucinatoire prend 
naissance, <^t qui ne sont autres que le fait primor- 
dial. 

Si l'on interroge avec soin les malades; si, par 
des questions appropriées, on vient en aide à leur 
jugement ou à leur conscience intime naturellement 
incertaine et peu clairvoyante en pareille matière, 

(I) E. Salvv-rle, Sciences occultes. 



--- 304 — 

il sera facile d'avoir une idée claire et précise des 
phénomènes qui s'accomplissent dans le cas dont 
il s'agit. 

Beaucoup de malades ne sont pas frappés avec 
cette promptitude qui leur ôle tout moyen de se re- 
connaître. Ils sont avertis de l'approche du mal ; cer- 
tains accidents physiques et moraux les préviennent 
et les font se mettre sur leurs gardes. 

Quelque temps à l'avance, plusieurs jours ou seu- 
lement quelques heures, quelques minutes même, 
ils éprouvent à la tête une sensation particulière ; 
sensation qu ils comparent le plus ordinairement 
à des étourdissements , à des vapeurs passagères. Ils 
ont des absences d'esprit, desdistraclions involon- 
taires ; des nuages leur passent devant les yeux; ils 
se surprennent à avoir les idées les plus bizarres, 
les plus incohérentes, et même à articuler des mots 
qui ne se rattachent à aucune idée librement conçue 
et dont ils aient conscience. 

Chez quelques uns, les hystériques principale- 
ment, aux désordres intellectuels que nous venons 
de signaler s'en joignent bientôt d'autres qui ont 
exclusivement rapport aux facultés atfectives ; ce 
sont des terreurs paniques, des craintes non fon- 
dées, une vive anxiété, etc. 

Quand les hallucinations se montrent, l'accès 
est proche et ne tarde pas à éclater. 

J'ai eu, plusieurs mois, dans mon service, à 
Bicêtre un épileptique dont les accès étaient pres- 
que toujours précédés d'hallucinations. En même 



^- 305 — 

temps que certains douleurs se faisaient sentir 
dans les articulations, que ses doigts devenaient 
froids et roides, cet homme, qui était d'habitude 
fort calme, laborieux et d'une grande douceur de 
caractère, devenait, peu à peu, turbulent, bavard j, 
indocile. Il continuait son travail, mais d'une ma- 
nière distraite, et, comme il le disait lui même, «il 
avait beau faire , il n'était plus à son affaire, sa tête 
n'y était plus .. '^ 

Insensiblement I/* devenait sombre, taciturne, 
évitaitsescamarades, manifestait des craintes d'em- 
poisonnement , une vive défiance à l'égard de tous 
ceux qui vivaient près de lui. Enfin, il entendait 
des voix menaçantes, injurieuses; il se croyait 
suivi par des espions. Un soir, il quitte la maison 
où il habitait, faubourg Saint-Antoine, en criant à 
l'assassin; il fuit à toutes jambes le long du canal 
Saint-Martin, se croyant poursuivi par trois hommes 
armés qui en voulaient à sa vie. Il ne rentra chez lui 
que le lendemain , au Jour. Il avait passé la nuit 
blotti derrière des tas de bois qui se trouvent le 
long du quai. 

Il y a trois mois , environ, j'ai été consulté par 
un jeune homme qui me donna sur sa maladie les 
détails que voici : « Je ne sais ce que j'éprouve ; mais 
comme j'ai longtemps vécu avec S..., que vous avez 
traité pour des attaques d'épilepsie, j'ai peur d'a- 
voir gagné son mal. Je remplis des fonctions reli 
gieuses dans un temple. hébreu. Lorsque mon mal 
me prend, je ne sais plus ce que je fais, je suis 

20 



— 306 — ^ 

contraint de m'arrêter à chaque instant. Je suis dis- 
trait au-deià de tout ce que je peux dire; je pense 
à toute autre chose qu'à ce dont je dois m'occuper; 
ii me vient même à l'idée de prononcer d'autres 
paroles que celles que je veux dire; j'ai grande 
peine à m'en empêcher. Je suis un peu dur d'oreille, 
naturellement, et cela depuis que je me connais; 
dans mes crises , je crois que je n'entends plus du 
tout, ou j'entends fort mal ; la tête me tourne; en- 
fin je deviens comme idiot , et je n'ai rien de mieux 
à faire que de cesser toute occupation , sous peine, 
je le sais l)ien , de faire tout de travers. — Je n'ai 
jamais mal à la tète; je n'y ressens point de cha- 
leur extraordinaire; ma vue ne se lrouÎ3le jamais. 
Quelquefois , sans avoir froid , sans éprouver aucun 
malaise, il me passe des frissons par tout le corps, 
et, au même moment, je cligne des yeux malgré 
moi ; il me semble que le frisson a aussi passé dans 

mon cerveau etc.» 

Un jeune israélite, celui dont il était question 
tout-à-l'heure, S... était atteint, depuis plusieurs 
années, d'une affection convulsive dans laquelle 
prédominaient les caractères les mieux tranchés de 
l'hystérie. S. ..ne perdait jamais la conscience de 
son état, au plus fort même de ses accès, qui , par- 
fois , avaient une intensité eff'rayante. Pendant près 
.le deux années qu'il a passées dans ma salle d'in- 
firmerie, j'ai pu, bien souvent, lui demander 
compte de ce qu'il éprouvait, au début de l'accès. 
C'étaient, à peu de chose près., quant au moral, 



— 307 — 

les mêmes désordres que ceux que je décrivais dans 
l'observation précédente. Gependanl ils duraient 
moins de temps, et, d'un autre côté, ils avaient 
beaucoup plus de gravité. S... comparait l'état dans 
lequel il se trouvait alors à une ivresse passagère. 
«C'est absolument, m'a-t il dit plusieurs fois, 
comme si j'avais bu tout d'un coup une bouteille 
de fort vin ; je sens quelque chose qui me monte à 
la tête, les oreilles me tintent, mes idées se per- 
dent, quelquefois je voudrais parler et je ne peux 
pas ; d'autres fois , je parle malgré moi ; il me sem- 
ble que je m'en vais dans l'autre monde...» 

A cette période du mal, quelquefois auparavant, 
surviennent les convulsions; S... se jette sur son lit, 
après avoir averti les infirmiers ou quelques uns 
de ses camarades de salle, et il attend que l'accès 
soit terminé Souvent il pouvait encore répondre 
par signes , aux questions qu'on lui adressait ; 
d'autres fois il semblait étranger à tout ce qui se 
disait autour de lui ; il n'en était rien , cependant 
car, l'accès fini, S... nous racontait tout ce qui 
s'était dit ou fait durant «sa léthargie. » 

îl me serait facile de multiplier ces observations; 
mais celles qui précèdent suffiront pour appeler 
l'attention sur le fait de psychologie morbide que 
nous avons en vue et établir que les désordres de 
l'esprit, et en particulier l'état hallucinatoire, qui 
accompagnent certaines névroses , découlent de la 
même modification psychique, ou, si l'on veut, 
commencent par cette même modification psychique 



— â08 — 

que nous essayons de mettre en évidence à cha- 
que division de ce travail. 

VII. — Causes débilitantes. Privations : la faim, la soif. Le froid. 

Il est une condition physiologique , de toutes la 
plus indispensable au jeu régulier des différents 
rouages de l'organisation : c'est la nutrition , ou 
l'acte par lequel des substances solides ou liquides 
sont introduites dans l'économie pour contribuer 
à l'accroissement des organes et remplacer les ma- 
tériaux qui ont été expulsés par suite du mouve- 
ment excrémentitiel. 

Cette condition venant à manquer, le système 
d'organes auquel ont été départies les fonctions 
intellectuelles manifeste son état de souffrance par 
des symptômes dont l'étrangeté, la bizarrerie, le 
singulier contraste qu'ils présentent avec la situa- 
tion de l'individu ont, de tout temps, excité la sur- 
prise des observateurs. 

Nous verrons bientôt, qu'étudiés à notre point de 
vue, ces symptômes, loin de paraître extraordi- 
naires, il y aurait bien plutôt lieu de s'étonner s'ils 
se montraient différents de ce qu'ils sont, en d'au- 
tres termes, si les modifications intellecluelles ne 
présentaient pas les caractères que nous leur con- 
naissons. 

Je n'ai point à m'occuper du mode d'action des 
causes énumérées en tête de cet article, de la ma- 
nière dont la privation d'aliments solides ou liqui- 



— 309 — 

des agit sur le système cérébral , jette le trouble 
dans son organisation la plus intime, et, par une 
suite nécessaire , dans les fonctions dont il est 
chargé. Je ne rechercherai point s'il y a réaction 
sympathique de l'estomac, ou, comme l'aurait dit 
Broussais, retentissement de l'excitation gastrique 
sur le système cérébral ; ou bien encore , si l'im- 
pression morbide ressentie par le cerveau n'est pas 
le résultat de la viciation des liquides, du sang en 
particulier, causée par l'absence des molécules ré- 
paratrices La solution de ces questions n'est ici 
d'aucun intérêt. Il importe que nous portions notre 
attention sur la nature des désordres intellectuels 
qui s'observent dans les circonstances dont il s'agit. 

Ici, comme toujours, la scène s'ouvre par tous 
les indices les mieux tranchés de Texcitation ma- 
niaque, ou de la dissociation graduelle des idées, 
de la transformation de la vie positive, réelle, qui 
s'alimente de sensations venues du dehors, en une 
existence toute d'imagination, nourrie de sensations 
internes, ou, pour parler plus exactement, du mé- 
lange, de la fusion de ces deux existences. 

Que si je signale ces phénomènes avec une assu- 
rance qui surprendra peut-être (l'observation, en 
pareil cas , est si restreinte , si difficile ! ), c'est que 
je me fonde sur mon expérience personnelle, et 
que je parle d'après mes propres sensations. 

En juillet 1887, je traversais celte partie du 
désert africain qui s'étend le long du littoral mé- 
diterranéen , do Damielte, ou plutôt du lac Men- 



— 310 — 

zalé à El-Arich. Un domestique français , un drog- 
man turc , el trois conducteurs de chameaux for- 
maient le personnel de la caravane. Après huit 
jours de marche dans les sables , par une tem- 
pérature de 36 à 38% notre provision d'eau étant 
entièrement épuisée , il nous fallut avoir recours 
à l'eau saumâtre que l'on peut se procurer en 
creusant le sable à une certaine profondeur. Cette 
détestable boisson nous répugnait si fort , que 
nous ne nous décidions qu'avec une peine extrême 
à en avaler quelques gorgées pour étancher la soif 
ardente qui nous dévorait. 

J... (le domestique)^ homme d'une cinquantaine 
d'années, plein de santé, et qui, un peu plus tard, 
devait mourir de dysenterie, fut le premier à res- 
sentir les inconvénients de la privation d'un liquide 
potable; son activité, sa vigueur, que les fatigues du 
voyage, l'élévation de la température, les rafales 
duliamsin n'avaient pu abattre, semblèrent l'aban- 
donner insensiblemente II était devenu singulière- 
ment indolent, et j'avais besoin de stimuler son 
courage, ce qui n'avait jamais été nécessaire aupa- 
ravant. Tout en cheminant sur son dromadaire, il 
éprouvait une tendance invincible au sommeil. Il 
ne dormait pas ; cependant il était absorbé par des 
pensées, des souvenirs qui tous le reportaient vers 
son pays. — « C'est étonnant, me disait-il, j'ai beau 
faire, mais je ne peux pas m'ôter tout cela de l'idée. 
Je ne dors pas cependant. Eh bien, malgré cela, je 
croyais y être; c'est absolument comme si j'y avais 



»~ Ml — 

été. — Où donc croyiez-vous être? — Mais dans mon 
pays, à Caillhat, en Auvergne, quoi donc! — Vous 
rêviez. — Mais non, pas plus qu'à présent (jue je 
parle à monsieur; je voyais nos montagnes couver- 
tes de verdure, des ruisseaux, des sources d'eau 
claire comme du cristal... Quel malheur que tout 
cela ne soit pas plus vrai que cette eau et ces arbres 
qui sont là-bas devant nous et qui s'éloignent à me- 
sure que nous croyons en approcher ! w(J... voulait 
parler des effets du mirage.) 

Une fois en train de parler, J.. . ne tarissait plus 
sur ce sujet. Impossible de porter sa pensée ail- 
leurs. 

Vers la tin du onzième jour de marche, nous ar- 
rivâmes à El-Arich , où nous trouvâmes de Teau 
douce en abondance. Il était temps pour le pauvre 
J...,car son excitation n'eût pas tardé, je crois, de 
dégénérer en une véritable manie. 

J'avais éprouvé, à peu do chose près, les mêmes 
accidents que mon domestique, et je pus les étudier 
sur moi-même. J'étais, au reste, toujours parvenu à 
avaler de temps à autre quelques gorgées d'eau; 
c'est à cela sans doute que je dus de n'avoir ressenti 
que de légers maux d'estomac et un peu de séche- 
resse dans la gorge. 

Cependant je m'étais senti peu à peu dominé par 
un invincible penchant au sommeil. L'éclatante lu- 
mière qui inondait l'espace et était reflétée par le^ 
sables brûlants me fatiguait la vue. Lassé de la mo 
nolonic du désert et de l'éternel aspect de vastes 



plaines de sable, bornées à l'horizon par de fantas- 
tiques rivières, j'avais pris l'habitude de lire en 
marchant. Je me trouvai tellement distrait que j'a- 
vais toutes les peines du monde à suivre une idée. 
Mon attention, de plus en plusincertaine, vacillante, 
semblait s'affaiblir. Plus je faisais d'efforts pour 
tromper le temps, comme on dit, et surtout la soif 
qui devenait à chaque instant plus pressante, plus 
je sentais mon impuissance. Bientôt, je ne songeai 
plus qu'au moment où, arrivé à El-Arich, nous au- 
rions de l'eau à discrétion, au bonheur extrême que 
j'éprouverais à me désaltérer, et à boire autant que 
je voudrais et quand je voudrais. Je m'efforçai de 
combattre ces idées, en portant ailleurs mon atten- 
tion, en appelant pour ainsi dire à mon aide le sou- 
venir de sensations passées, en évoquant dans mon 
imagination les tableaux les plus faits pour m'émou- 
voir... Impossible! La jouissance, la félicité sans 
égale qui m'obsédait sans cesse, m'absorbait tout 
entier, c'était celle d'étancher ma soif, et j'aurais 
donné tous les plaisirs du monde pour l'ineffable 
jouissance d'un verre d'eau. Je ne rêvais que gla- 
ces, sorbets; je me représentais surtout avec déli- 
ces, et une telle vivacité de souvenir que cela res- 
semblait presque à une hallucination, certain café 
de la place ciel Castello, à Naples, où j'avais habitude 
d'aller le soir, pendant les chaleurs du mois d'août, 
prendre de délicieuses granité. C'était une véritable 
monomanie de mon imagination enchaînée dans le 
cercle des idées des sou^ enirs qui se rattachaient à 



— 313 — 

l'appétit , au besoin instinctif qui était en souf- 
france 

Le fait primordial, les conséquences psychiques 
qu'il entraîne, ne ressortent pas moins évidemment 
de ce qui vient d'être dit que des considérations 
auxquelles nous nous sommes livré dans les arti- 
cles précédents. 

L'association normale des idées échappe peu à 
peu à la volonté. Certaines idées, celles qui étaient 
présentes à l'esprit au moment même où il perdait 
sa liberté et sa spontanéité d'action , deviennent 
de plus en plus prépondérantes au fur et à mesure 
que le désordre général s'accroît et que l'ébranle- 
ment intellectuel est plus considérable. 

Pour les mêmes motifs, les liens qui nous ratta- 
chent au monde extérieur se relâchent, se brisent; 
la conscience de nous-mêmes s'affaiblit, et nous 
passons de la vie réelle à celle de l'imagination ; 
insensiblement, les objets qui n'existent que par 
cette dernière faculté nous impressionnent comme 
la réalité même, comme cela arrive dans un songe; 
répétons-le encore , nous rêvons tout éveillés ; nous 
confondons ensemble les perceptions de la vie 
réelle avec les perceptions de la vie imaginaire. 

Quand la soif se fait sentir, il est naturel que 
nous pensions aux moyens les plus propres à la 
calmer. Cette pensée, qui doit se présenter la pre- 
mière à l'esprit, devient le point de départ d'une 
foule d'autres qui ont avec elle des rapports plus 
ou moins éloignés, et cela en vertu de la loi d'as- 
sociation des idées , association qui, dans le cas 



— 31i — 
dont il s'agit, comme dans l'excitation maniaque 
et dans les rêves, s'exerce avec toute son énergie 
native et, pour ainsi dire, organique, sans être re- 
frénée par la volonté libre et réfléchie. 

Ainsi , en proie aux tourments d'une soif ardente, 
au milieu des sables brûlants du désert, c'est au 
souvenir d'eaux limpides, de lieux qu'une puissante 
végétation inonde de fraîcheur et d'ombre que s'at- 
tache , de préférence , notre imagination. On sait 
que les malheureuses victimes d'un naufrage cé- 
lèbre, livrées à toutes les tortures de la faim et de 
la soif, à toutes les angoisses du désespoir, à chaque 
instantpretes à descendre dans l'abîme, éprouvaient 
des visions dont le charme contrastait affreusement 
avec leur situation. 

Le froid intense et prolongé peut jeter dans le 
délire et développer l'état hallucinatoire. Ces effets 
doivent-ils être attribués, ainsi qu'on Ta prédendu, 
à une sorte d'engourdissement , de torpeur de la 
sensibilité et des fonctions nerveuses? Pour nous, 
nous croyons qu'ils sont dus plutôt au refoulement 
du sang de la périphérie du corps au centre^ refou- 
lement qui produirait une sorte d état congestif des 
organes intérieurs, et en particulier du cerveau. 
Quoi qu'il en soit , nous retrouvons dans ces effets, 
comme dans toutes les autres conditions du délire, 
que nous avons passées successivement en revue, 
les symptômes les mieux tranchés de l'excitation 
intellectuelle, de cet état de demi -sommeil, de 
rêve coïncidant avec l'état de veille, qui décèlent 
l'état primordial. 



— 315 — 

M. le docteur Priis, que tout le inonde sait être si 
bon juge en fait d'accidents nerveux, éprouva sur 
lui-même l'influence d'un l'roid extrême, lorsque , 
en 1814? il quitta le corps d'armée auquel il était 
attaché pour aller à deux lieues de là voir sa famille. 
«A peine avais-je fait une lieue par le froid le plus 
rigoureux, que je m'aperçus, dit M. Prus,queje 
n'étais pas dans une disposition normale. Je mar- 
chais par habitude plutôt que par la force de ma 
volonté; tout mon corps me semblait d'une légèreté 
extrême. Connaissant la cause et le danger de cet 
état j je voulus, mais en vain , hâter ma marche; 
ce qui me gênait davantage , c'est que mes yeux à 
chaque instant se fermaient malgré moi . A lors j'étais 
assiégé par une foule d'images gracieuses; je me 
croyais transporté dans des jardins délicieux ; je 
voyais , par la pensée , des arbres , des prairies , des 
ruisseaux (]). » 



CHAPITRE ilL 



Hallucinations chez les aliénés. 



Dans les chapitres précédents , nous avons dé- 
montré expérimenlalemeni que toutes les fois que 

(1) Rapport fait à la Société de médecine (novembre i 843). 



— M6 — 

le phénomène si curieux des hallucinations s'offrait 
à notre observation, que partout où ce phénomène 
se mêlait aux actes delà vie réelle, nous retrou- 
vions infailliblement les conditions psychiques , 
les modifications intellectuelles, en d'autres termes^ 
la lésion dynamique nerveuse que l'action de l'ex 
trait de chanvre indien nous a appris à connaître , 
et nous avait signalée déjà comme la source primi- 
tive , le fait primordial et générateur de tous les 
autres phénomènes pathologiques des facultés mo- 
rales. 

Nous l'avons constatée, cette lésion : 1" dans l'état 
hallucinatoire produit par l'action des subs lances 
toxiques; y° dans celui qui se développe sous l'in- 
fluence de circonstances physiologiques telles que 
nulle faculté mentale ne paraît être coïncidemment 
lésée, et que , dans l'impossibilité où l'on était de 
le rattacher à aucun fait morbide, on s est borné à 
faire remarquer cette bizarre et curieuse coïnci- 
dence des hallucinations et de ïétat sain; ù" dans 
l'état intermédiaire à la veille et au sommeil et dans 
le sommeil complet; 4'' ^^^fi^^ > dans certains états 
pathologiques autres que Tétat de folie, suscepti- 
bles de faire naître l'état hallucinatoire , tels que : 

a — les congestions cérébrales , 

b — l'état fébrile, à son époque d*invasion et à 
son déclin , 

à — les névroses, 

d — enfin la privation d'aliments ^ de boissons, 
le froid intense et prolongé. 



- :^17 — 

La continuation des recherches auxquelles nous 
venons de nous livrer, et dont nous exposions toul- 
à-l'heure les résultats, nous amène naturellement 
à faire application de l'opinion que l'observation 
intime nous a suggérée concernant la nature psy- 
chique du délire, à l'aliénation mentale, à l'état 
de folie caractérisée, dont, comme on sait, l'état 
hallucinatoire est un des symptômes les plus fré- 
quents, un des faits fondamentaux. 

Et d'abord, d'après tout ce qui a été dit^ nous 
sommes porté à conclure à priori que l'excitation 
intellectuelle, la désassociation brusque ou graduée 
des idées , l'affaiblissement ou la rupture complète 
de l'équilibre entre les divers pouvoirs intellec- 
tuels , en un mot , ce que nous avons désigné sous 
la dénomination collective de fait primordial , est la 
source des phénomènes d'hallu«^ination propres à 
l'état de folie. 

Voyons maintenant les faits et soumettons à leur 
contrôle les enseignements du hachisch concernant 
la nature psychologique de l'état hallucinatoire. 

Afin d'éclairer notre marche, nous arrêterons 
d'abord notre attention sur les faits les mieux con- 
nus, les plus évidents, pour arriver ensuite à ceux 
qui , par leur nature , sont moins accessibles à l'in- 
vestigation. Là où nous ne pourrons pénétrer par 
l'observation directe, immédiate, l'induction nous 
montrera la voie; l'induction , ce guide précieux 
auquel il faut bien avoir recours toutes les fois que 
l'étude des faits sur lesquels on a besoin de s'ap- 



-- 318 — 

puyer a été incomplète , ce qui arrive fréquemment, 
car de quels faits pourrait-on dire qu'ils ont été 
examinés sous toutes leurs faces, épuisés, si je puis 
m'exprimer de la sorte , dans toute leur fécondité? 
Nous examinerons donc les cas de folie dans 
lesquels on voit l'état hallucinatoire atteindre son 
plus haut degré de développement , sans nous ar- 
rêter à ceux de moindre importance. Bien que la 
folie par ivresse soit assurément une des aliéna- 
tions mentales dans lesquelles les hallucinations se 
produisent sous les formes les plus variées, nous 
n'en parlerons point ici , d'abord parce que, dans 
un de nos précédents articles, nous avons signalé 
les phénomènes pathologiques qui lui sontpropres, 
et dans lesquels nous avons relrouvé le fait priîïior- 
dial; en second lieu parce que, par la nature de sa 
cause déterminante, elle se confond ^ jusqu'à un 
certain point, avec les désordres intellectuels cau- 
sés par le hachisch. 

Il n'est pas de forme d'aliénation mentale dans 
laquelle l'état hallucinatoire se rencontre à un âegvé 
aussi élevé que dans la stupidité. 

C'est aussi dans la stupidité que le fait primordial 
ou générateur apparaît dans sa plus grande évi- 
dence. 

M. Baillarger, dans un excellent mémoire, inséré 
dans le premier numéro des Annales médico-psycho- 
logiques^ a appelé l'attention sur la nature réelle 
(au point de vue symplomatologique) du délire de 
certains aliénés, confondus jusqu'ici avec ceux aux- 



— 319 — 

quels les aaleurs ont donné le nom de stupides ^ et 
dont l'état avait reçu d'Esquirol la dénomination 
de démence aiguë. 

Qu'on lise attentivement les observations rap- 
portées pai" M. Baillargcr, et l'on verra que les alié- 
nés dits stupides vivent au milieu d'illusions et 
d'hallucinations de toute espèce; que chez eux, 
pour me servir des expressions de ce médecin , les 
impressions externes ont snhi une sorte d'^ trans- 
formation, à te! point quils semblent ne plus exis- 
ter que dans un monde imaginaire. 

Groupant les principaux caractères du délire 
observé chez les stupides, M. B .. les résume ainsi 
qu'il suit : « ...L'aliéné stupide n'a cessé d'être en 
proie à des illusions et à des hallucinations terri- 
bles. Il était dans un désert ou aux galères, dans 
une maison de prostitution, dans un pays étranger 
et en prison ; une salle de bains était pour lui l'en- 
fer. Il prenait des baignoires pour des barques , un 
vésicatoiie pour la marque des forçats, des aliénés 
pour des morts ressuscites, pour des filles publi- 
ques , des soldats déguisés. Les ligures qu'il voyait 
étaient hideuses et menaçantes ; illui semblait que 
tout le monde était ivre. Il apercevait autour de lui 
des voitures chargées de cercueils , son frère au 
milieu des supplices, une ombre au pied de son 
lit , des cratères de volcans, des abîmes sans fond 
qui allaient l'engloutir, les trappes d'un souterrain. 
De tout ce qu'il entendait , il ne ressortait pour lui 
que ces mots : Il faut le tuer, le brûler, etc. On 



— 3^20 — 

lui (lisait des injures , sa tête était remplie de bruits 
de cloches; des détonations d'armes à feu écla- 
taient autour de lui ; ses parents, en lutte avec des 
assassins, imploraient son secours. On l'interrogeait 
sur toutes les actions de sa vie, et il répondait ; il 
entendait une mécanique avec laquelle on torturait 
ses enfants ; son corps était traversé par des balles, 
son sang coulait dans la terre; il avait sur la poi- 
trine quelqu'un qui l'étouffait ; il s accusait de tous 

les malheurs, etc 

. . . Le plus souvent, il comprenait les 
questions qu'on lui faisait; mais il ne peut dire 
pourquoi il ne répondait pas, pourquoi il ne criait 
pas au milieu des dangers imaginaires qui le me- 
naçaient. Qu'est-ce qui retenait sa volonté? Qu'est- 
ce qui paralysait sa voix et ses membres ? Il n'en 
sait rien ; quelquefois il aurait voulu crier, se le- 
ver, il ne le pouvait pas. Quand cet état a cessé, 
le malade a semblé sortir d'un long assoupissement; 
il a demandé où il était et depuis quand. Il ne peut, 
dit-il , mieux comparer ce qu'il a éprouvé qu'à un 
mauvais rêve. » 

Les points de contact que présente l'état des alié- 
nés stupides avec l'état de rêve sont nombreux et 
ne pouvaient échapper à l'esprit observateur de 
M. Baillarger, qui fait remarquer que « l'homme 
qui rêve, comme l'aliéné frappé de stupidité, a perdu 
la conscience du temps, des lieux, des personnes ; 
qu'il a des hallucinations nombreuses , et que s'il 
perçoit quelques impressions externes, elles de- 



i 



— â2i — 

viennent la source (i'autant d'illusions. . La volonté 
est suspendue, et l'esprit laisse errer les idées, 
comme cela a lieu pendant la veille, dans l'état de 
rêverie... » 

Une des malades qu'il avait observée et qui lui 
avait rendu très exactement compte de son état, lui 
dit qu'elle ne pouvait mieux comparer ce qu'elle 
avait éprouvé qu'à un mauvais rêve! 

Que l'on veuille bien se rappeler ce que nous 
avons dit de l'état de rêve en particulier, de cet 
état qui précède ou suit le sommeil, état mixte qui 
semble participer également de la veille et du som- 
meil', combien nous avons insisté sur l'analogie ou 
mieux l'identité de cet état avec celui que nous 
comprenons sous le nom de fait primordial; n'au- 
rons-nous pas la preuve qu'à ce même fait se rat- 
tache, comme à une source essentielle, l'état des 
aliénés stupides? 

M. Baillarger signale chez les aliénés stupides 
« la perte de la conscience du temps, des lieux...,» 
et ce sont la précisément les symptômes fondamen- 
taux de la modification intellectuelle produite par 
le hachisch : c'est ce que nous avons fait observer 
au commencement de ce travail , comme nous l'a- 
vions , du reste , déjà fait , il y a quatre ans , dans 
notre mémoire sur le traitement des hallucinations ; 
nouvelle preuve fournie par l'observation, nouveau 
fait qui établit la consanguinité des désordres intel- 
lectuels chez les aliénés stupides, et de ceux qui 
sont dus à l'action du hachisch, et conséquemment 

21 



— 3^22 — 

relie les uns et les autres, c^u point de vue de leur 
origine psychique, au fait primordial. 

La similitude qui se fait remarquer entre la stu- 
pidité et l'état de rêve ne décèle pas seule l'exis- 
lence du fait primordial. 

Certains symptômes qui ont apparu lors de l'in- 
vasion de la maladie, certaines circonstances dans 
lesquelles elle a (ait explosion, ou, si Ton veut, les 
accidents contemporains de la naissance du dé- 
lire, etc., en portent une empreinte non douteuse. 
C'est ainsi que des six observations recueillies par 
M. Baillarger (une seule exceptée, la deuxième, qui 
est nulle quant aux antécédents de la maladie), il 
n'en est pas une seule dans laquelle on ne retrouve 
quelqu'une des causes les plus actives du fait pri- 
niordial , telles que céphalalgie intense, fièvre cé- 
rébrale , convulsion (obs. i"^*"), migraines habi- 
tuelles, aménorrhée , pertes utérines, usage inac- 
coutumé du café noir (obs. 3^), douleurs sus-orbi- 
taires, étourdissements, suppression d'hémorrha- 
gies habituelles (obs. 4'), suites de couches (obs. 5"), 
arrêt subit d'un flux hémorrhoïdal abondant (obs. 6"). 
Ces données, quelque incomplètes qu'elles soient, 
ne nous permettent pas de douter que, convena- 
blement interrogés (nous entendons à notre point 
de vue) et mis sur la voie de se rendre compte 
de ce qu'ils éprouvaient, d'analyser leurs sensa- 
tions intimes, les malades n'eussent signalé et pré- 
cisé nettement l'affaiblissement de leur volonté, la 
désagrégation de leurs idées, dont la conscience 



— 323 — 

éclairée, la volonté réllécliie ne réglait plus l'asso- 
ciation normale, source première des désordres in- 
tellectuels qui éclatèrent plus tard. Nous voyons 
même que l'une des malades avait déclaré qu'elle 
croyait devenir comme imbécile; une autre se per- 
suadait que tout le monde était ivre, etc. 

Généralement j en décrivant un fait quelconque, 
on ne s'attache qu'aux côtés les plus saillants , ou 
bien encore aux facettes que des idées préconçues 
et systématiques mettent le plus en relief, éclairent 
d'une lumière qui manque aux autres ; de là vient 
que, dans les descriptions que les auteurs nous ont 
laissées des cas d'hallucination, nous trouvons ra- 
rement et à peine indiqué le fait primordial, qui, 
bien que capital au double point de vue étiologique 
et du traitement, échappe facilement, en raison 
de ses caractères peu tranchés et essentiellement 
transitoires, à l'observation. 

En étudiant le point de départ physiologique du 
phénomène hallucinatoire , nous trouverons rare- 
ment à nous élayer de l'observation de nos devan- 
ciers. Heureusement que nous serons assez riche 
de notre propre fonds pour qu'il nous soit facile de 
démontrer que, dans les cas où l'on peut se procu- 
rer des renseignements clairs, précis sur le début 
de la maladie ; oii l'halluciné, en état d'apprécier 
le jeu de ses facultés intellectuelles, d'analyser le 
désordre qui les envahissait^ a pu s'apercevoir de 
ce qui s'est passé dans son esprit lorsque le mal a 
fait explosion, s'en rendre compte, ou pour le moins 



— 32a — • 

en garder le souvenir, etc., que clans ces cas, dis-fev 
la lésion primordiale a invariablement offert le& 
caractères que nous nous sommes appliqué à faire 
connaître. 

Madame '** croit s'être rendue coupable eVune 
foule de crimes qui l'ont rendue abominable aux 
yeux de Dieu, Elle est damnée, et, à cause d'elle, 
toutes les créatures de Dieu vont être anéanties. En 
novembre i84'i, il survient une légère excitation 
maniaque; le visage s'agite et se colore; les yeux bril- 
lent d'un éclat inaccoutumé; les lèvres se sèchent: 
le pouls est petit et accéléré... Madame "** n'a ja- 
mais été plus tourmentée, ses angoisses n'ont jamais 
été plus vives. Elle n'a pltîs un instant de sommeil ; 
elle a conçu des idées de suicide, et elle met tout 
en œuvre pour les exécuter. Elle ne comprend pas 

qu'on laisse vivre un monstre de son espèce 

Comme les idées fixes, les hallucinations se multi- 
plient sous l'influence de l'excitation maniaque. 
Lorsqu'au matin on entrouvre les volets de sa 
chambre et que la lumière y pénètre , madame *'* 
s'écrie que c'est un rayon des feux de l'enfer ; les 
démons vont paraître et s'emparer de son corps. 

La nuit, elle a entendu la voix de sa mère qui 
l'appelait à elle ; sa mère l'avertissait que deux dé- 
mons l'attendaient à la porte de sa chambre pour 
l'emporter en enfer. Elle lui disait encore : « Toutes 
les fois que tu sentiras de la chaleur te monter au 
cerveau, tu devras l'attendre à mourir, ta dernière 
heure aura sonnée etc. » 



— 525 — 

l^e îui demandai si effectivement elle sentait ces 
dialeurs : « Toujours, quand ma mère ou mon fils 
me parlent : c'est le signal qui m'avertit de leur 
arrivée. » 

Une jeune dame fait une fausse eouctie. Il sur- 
vient une métro-péritonite qui s'accompagne de dé- 
lire général au milieu duquel apparaissent quel- 
ques idées fixes, et parfois des illusions et des haU 
lucinations. Après un certain temps, les accidents 
physiques disparaissent à peu près complètement; 
le désordre des facultés morales persiste , moins 
intense et modifié dans sa forme. L'incohérence des 
idées a cessé , mais il reste des convictions déliran- 
tes et des hallucinations. Ces anomalies intellec- 
tuelles affectent le type intermittent, irrégulier, et 
s'enveloppent, pour ainsi dire , de formes étranges 
et insolites. L'émotion la plus légère , une simple 
observation faite avec douceur, suffisent pour les 
faire naître. Madame *** passe tout-à-coup, et sans 
transition aucune, de l'état de santé à l'état de ma- 
ladie , absolument comme on passe de la veille 
au sommeil. Madame*** se sent étourdie; ses idées 
se troublent, s'égarent; insensiblement elle perd 
la conscience d'elle-même, elle est emportée dans 
un monde imaginaire... Il n'y a qu'une manière 
d'exprimer l'idée que font naître ces accidents : 
madame *** s' endort les yeux ouverts. En effet, son 
regard devient ^\\e, immobile; l'attention s'en es4; 
retirée; aucun rayon intellectuel n'en jaillit plus. 
Les mouvements du corps sont incertains, ra^ 



— 326 — 

pides , désordonnés; les mains cherchent, saisis- 
sent au hasard les divers objets qui se trouvent à 
leur portée : c'est une espèce de carphologie sem- 
blable à celie des fébricitants. Madame *** parle 
seule, murmure des paroles le plus souvent inin- 
telligibles. 

Ces accidents (que madame ""** appelle ses étour- 
dissements!) ont une durée extrêmement variable. 
Souvent ils passent avec une telle rapidité, que la 
malade est seule à s'en apercevoir. Lorsqu'ils se 
prolongent, il n'y a qu'un moyen de les faire cesser, 
c'est de toucher la malade, qui se réveille alors tout- 
à-coup, comme frappée d'une commotion électrique. 
Le toucher paraît être le seul sens qui soit alors 
susceptible de ressentir les impressions extérieures ; 
rien ne paraît pouvoir tirer de leur engourdissement 
les sens de la vue, de l'ouïe ou de l'odorat. 

Jusqu'ici, les accidents que nous venons de dé- 
crire ont, comme on le voit, une grande ressem- 
blance avec ceux qui sont propres au somnambu- 
lisme ou plutôt à l'extase, mais ils sont loin de 
caractériser à eux seuls la maladie de madame***. 
On pourrait dire, en quelque sorte, qu'ils ne sont 
que le canevas sur lequel viennent se dessiner d'au- 
tres désordres intellectuels, qui semblent partici- 
per également de l'état de rêve et de la folie ordi- 
naire. Rarement il arrive de voir l'état de veille et 
l'état de sommeil plus distincts tout à la fois et plus 
intimement confondus. En voici quelques exem- 
ples : 



— 3-27 — 

Il est arrivé à madame*** (c'est d'elle môme que 
nous tenons ces détails) de parcourir la rue Saint- 
Denis dans presque toute sa longueur, seule et plon- 
gée dans cet état mixte dont nous parlons. Bien 
qu'absorbée tout entière par ses sensations inté- 
rieures, elle conservait assez néanmoins la con- 
science des objets extérieurs pour éviter d'être 
heurtée soit par les voitures, soit par les individus 
qui se trouvaient sur son passage. Lorsqu'elle se 
réveilla, madame *** s'aperçut qu'elle avait fait beau- 
coup plus de chemin qu'elle ne devait, et revint sur 
ses pas. 

Une autre fois, se trouvant avec son mari et moi 
dans une chambre où était un piano, il lui prit en- 
vie de faire de la musique. Après avoir essayé quel- 
ques airs, nous la vîmes se pencher légèrement à 
droite et prêter attentivement l'oreille; puis, sans 
cesser de jouer du piano, entrer en conversation 
avec un être imaginaire , conversation à bâtons rom- 
pus qu'elle entremêlait de tirades harmoniques. 

Le plus ordinairement madame *** méconnaît 
les personnes qui l'entouraient et jusqu'à son mari, 
qu'elle aime éperdument. Elle redoute pour lui toute 
sorte de dangers; on veut le lui enlever; on veut 
l'assassiner, etc. Elle est persuadée qu'elle a eu un 
enfant, et que cet enfant lui a été pris Une de ses 
hallucinations les plus fréquentes consiste à voir un 
homme à figure sinistre qui tient entre ses bras cet 
enfant meurtri et sanglant. Quand son mari s'ab- 
sente, des voix lui répètentsans cesse qu'il est perdu 



— 3^28 — 

pour elle, qu'elle ne le reverra plus, ou bien encore 
qu'il lui e?t infidèle. 

Cette intéressante malade apprécie parfaitement 
sa situation. 

Nous avons en ce moment, dans notre établis- 
sement d'Ivry y une jeune personne dont la maladie 
a quelques rapports avec le cas précédent , mais 
qui se rapproche bien plus de la folie ordinaire, 
(délire partiel avec hallucinations). 

Mademoiselle *** éprouve des illusions et des hal^ 
lucinations de l'ouïe, et principalement de la sensi- 
bilité générale, lesquelles entraînent le plus sou- 
vent des convictions extravagantes. Sa conduite 
extérieure, sans être irréprochable, ne traduit 
qu'imparfaitement les pensées bizarres qui la domi- 
nent. Mademoiselle *** apprécie assez bien, au moins 
dans les moments apyrétiques, la nature de ses idées 
et de ses fausses sensations ; elle en rend compte 
parfois avec une lucidité remarquable. 

Il se fait un bruit étrange dans sa tête; elle entend 
la voix de diverses personnes de sa connaissance ; 
souvent aussi les voix lui sont tout-à-fait incon- 
nues.Toutlemondeexerceune influence quelconque 
sur son esprit ou sur son corps. On lui fait pousser 
des bosses , on la fait regarder de travers ; elle s'i- 
magine avoir une figure monstrueuse, toute bour- 
souflée; elle se plaint de ce que telle dame de la 
maison « a pris possession de son être , est entrée 
dans son corps et parle par sa bouche, proférant 
souvent des mots inconvenants , poussant des cris 



— 329 — 

à la manière des fous. » (Mademoiselle '** éprouve 
parfois une sorle d'excitation maniaque de courte 
durée. ) Elle se persuade encore qu'une dame qui 
occupe une chambre voisine de la sienne vient lui 
tirer les pieds ce pendant son sommeil , » et contrefait 
la voix des personnes de sa connaissance pour lui 
faire peur , etc.... 

Un jour que mademoiselle*** se trouvait dans un 
moment de lucidité presque complète , j'en profi- 
tai pour lui adresser quelques questions. Après lui 
avoir rappelé les extravagances qu'elle débitait 
quelques jours auparavant : — Vous appréciez 
maintenant , lui dis-je, comme il convient, toutes 
ces folies ? 

— Parfaitement ; mais je n'en sens pas moins 
qu'elles me dominent complètement: j'ai une ten- 
dance extrême à y croire; c'est-à-dire que j'y crois 
encore, mais plutôt d' instinct que par raison. 

— Veuillez rappeler vos souvenirs. Lorsque vous 
éprouvez ces illusions, ces sensations bizarres dont 
vous m'avez quelquefois entretenu , votre esprit 
est-il bien dans son état accoutumé, dans son calme 
habituel, dans l'état où, je pense, il se trouve main- 
tenant , par exemple ; en un mot, n'éprouvez-vous 
rien d'extraordinaire? 

— Oh ! si vraiment ; je sens bien que je perds la 
tête ; il me semble que je m'évanouis ; je ne sais 
plus où j'en suis, j'ai peur et je sens mon cœur 
qui bat ; je sens dans mon cerveau comme des va- 
peurs qui le font gonfler ; je crois même que c'est 
pour cela que je m'imagine que ma figure est déna- 



— 330 — 

tiirée et monstrueuse ; quelque chose de semblable 

aussi me passe dans les membres Alors il me 

\ient à l'esprit une foule d'idées dont je ne puis 
me débarrasser et auxquels il faut que je m'arrête 
malgré moi. Il me paraît évident qu'on influence 
ma pensée , qu'on me fait penser et même parler 
malgré moi. Toutcela est fortsingulier et j'en souffre 
beaucoup. 

Je ne ferai ici qu'une remarque dont on appré- 
ciera facilement l'importance : mademoiselle *** 
aurait pris du hachisch, qu'elle ne s'exprimerait pas 
autrement pour rendre compte de ce qu'elle aurait 
éprouvé. 

Mademoiselle *** assure que c'est principalement 
au moment où elle va s'endormir , et quelquefois 
aussi au moment du réveil, qu'elle entend les voix. 
Un jour que mademoiselle *"* prenait un bain, j'en- 
trai dans la salle où elle était. Elle venait de s'assou- 
pir ; je m'assis près d'elle, en évitant de faire le 
moindre bruit. Quelques minutes après, mademoi- 
selle*** ouvrit les yeux , les promena autour d'elle , 
sans paraître faire attention à moi. Evidemment elle 
était encore sous l'influence de quelque rêve, car 
elle murmurait des mots que je ne pouvais com- 
prendre. Ses yeux s'arrêtèrent enfin sur moi... 
«Cette fois, me dit-elle, vous les avez entendues aussi 
bien que moi; elles criaient assez fort. — De quoi 
parlez-vous ? Vous avez parlé si bas , que je n'ai ab- 
solument rien entendu . — Il ne s'agit pas de moi ; ce 
sont les voix qui ont parlé. — Je vous répète que je 
n'ai rien entendu ; vous-même, les entendez- vous 



— 331 — 

encore? — Non, je ne les entends plus. — Ecoutez 
bien. » Mademoiselle *** ferme les yeux , paraît 
prêter attentivement l'oreille : «Maintenant je les 
entends ; c'est la voix de M. d'H..... qui se met 
en colère ; est-ce que vous ne l'entendez pas ? 
— M. d'H n'est pas ici; comment voulez- 
vous que je l'entende? — Je sais bien qu'il n'est 
pas ici ; sa voix est dans ma tête ; mais il me semble 
que le bruit qu'elle fait sort par mon oreille droite 
et que vous devez l'entendre aussi bien que moi. » 

La fusion de l'état de rêve et de l'élat de veille ne 
saurait être plus évidente, et le phénom.ène hallu- 
cinatoire se montrer, pour ainsi dire, plus à nu. 

Écoutons maintenant un monomaniaque hallu- 
ciné qui est venu de lui-même chercher à Bicêtre 
un remède contre la maladie dont il est atteint de- 
puis quelques années (i). 

G'estun ancien instituteur que son instruction met 
à même d'apprécier l'état dans lequel il se trouve, 
et qu'il décrit de la manière suivante. Je copie tex- 
tuellement une partie du manuscrit qu'il m'a remis. 

f< i" Hallucination de la vue. — Lorsque je suis 
dans un accès, j'aperçois devant moi des hommes 
qui me font d'horribles grimaces ou des gestes 
menaçants. Je les vois partout où je me trouve, seul 
ou en compagnie. Je les vois aussi distinctement 
que cela pourrait m'arriver dans l'état normal. Ils 
me causent de la frayeur, parce que je ne puis 
m'empêcher de croire à leur existence. Quand l'ac- 

(l) Ce malade fait partie du service de M, Voisin 



— 2>m — 

ces touche à sa fin, j'ai parfois le courage d'aller 
vers l'endroit où je les vois : alors la vision dispa- 
raît, et je reconnais mon erreur. Si je suis contraint 
de garder la chambre, je vois des personnes partout, 
sur les chaises, dans les angles des murs, dans mon 
lit, et toutes sortes de figures dans les glaces, à la 
chandelle surtout. Si je veux lire ou écrire, je ne 
le fais qu'avec une peine extrême, car mes yeux 
s'obscurcissent, et ma main, comme tous mes autres 
membres, est agitée de mouvements nerveux. Je 
vois quelqu'un à côté de moi (la vision est toujours 
à ma droite). J'entends sa respiration. Souvent, 
tremblant de frayeur , je reste des heures entières 
sans oser remuer; quelquefois, n'y tenant plus , 
j'allonge vivement le bras vers l'endroit, comme 
pour atteindre le fantôme, qui disparaît aussitôt. 
» Durant sept ou huit nuits consécutives, je ne 
goûte pas un instant de sommeil. Quand l'accès 
est sur son déclin , j'ai un peu de sommeil , pres- 
que toujours troublé par un pénible cauchemar 
dont je sors par un effet extraordinaire ; on dirait 
un ressort qui éclate, qui se brise dans ma tête avec 
un bruit violent. Je ne puis mieux comparer ce 
bruit qu'à l'explosion d'un pistolet ; j'en éprouve 
néanmoins du soulagement. La nuit d'après , je 
dors mieux; mais je suis assiégé par des rêves ex- 
trêmement pénibles, qui m'impressionnent autant 
que la réalité. Il est rare que je m'éveille sans 
me trouver inondé de larmes ou bien riant aux 
éclats. Enfin, mon sommeil finit par ne plus être 
troublé par rien... L'accès est passé. 



— 333 — 

y> 2° Hallucination de Voiiie. — Elles sont plus fré- 
quentes que celles de la vue : elles ont lieu princi- 
palement pendant la nuit. Ce sont des injures, des 
railleries. On se moque de moi , delà manière mi- 
sérable dont je suis vêtu ; on compare ce que j'é- 
tais, ce que j'aurais pu, être avec la position où jef 
me trouve actuellement. Je n'entends pas toujours 
des paroles fâcheuses ; on m'adresse aussi des con- 
solations, on me plaint, on cheixhe à relever mon 
espoir ; par-dessus toutes ces voix , j'en entends 
une grave, imposante, qui ne cesse de me prédire, 
et cela dans tous mes accès, qu'un jour enfin je se- 
rai à ma place dans la société , que je deviendrai 
très riche et puissant. 

«Cette voix me fait tant d'impression que, même 
jouissant de toute ma raison, de la plénitude de ma 
santé , je ne puis m'empêcher de croire encore à 
toutes ces richesses et à cette puissance que l'on me 
promet. 

w Souvent aussi des voix répondent âmes pensées^ 
Il n'est pas rare que je tienne conversation, moi 
parlant à haute voix , répondant ou questionnant 
suivant ce que j'entends, 

>-^ Quand je suis dans la rue, je me crois l'objet de 
l'attention de tous les passants. Si je vois deux ou 
trois personnes causer ensemble , c'est de moi 
qu'elles parlent; elles se concertent sur les moyens 
de me faire du mal, etc. Je crains d'être assailli , 
assassiné... » 

Je venais de parcourir rapidement le manuscrit 



— 33a — 
que je viens de transcrire : — D'après ce que je 
viens de lire , il paraît , dis je à R.. ., que vous ap- 
préciez l'état dans lequel vous êtes? — Parfaite- 
ment ; c'est le résultat de mon imagination vive- 
ment excitée. — Mais vous dites que vous voyez 
et que vous entendez aussi distinctement que si 
les objets étaient réels; or, entre les impressions 
des sens, soit de la vue , soit de l'ouïe, et cet acte 
mental qui consiste à imaginer voir ou entendre, 
il y a, vous en conviendrez, une différence fonda- 
mentale.Ge sont deux faits psychologiques que vous 
ne sauriez confondre. 

— Je ne les confonds pas non plus. Cela est , en 
effet, dans l'état ordinaire; mais je dis que, par 
suite delà maladie, du désordre survenu dans mon 
esprit , mon imagination acquiert la facuUé de se 
représenter les objets au naturel, comme si ces ob- 
jets existaient réellement. Je vois et f entends de la 
même manière que nous voyons et que nous entendons 
dans les rêves: aussi m'arrive-t- il quelquefois d'a- 
vancer la main pour saisir les objets ; mais ils s'éva- 
nouissent tout-à-coup, comme cela arrive encore 
dans les rêves, quand on est réveillé en sursaut. 

Il me semble que je rêve tout éveillé ; je ne puis 
mieux m'exprimer pour faire bien comprendre ce 
que j'éprouve. 

Au reste, cette puissance de l'imagination, qui 
paraît si fort vous surprendre, est un fait beaucoup 
moins étonnant pour moi, tant j'y suis, pour ainsi 
dire, accoutumé. Ainsi, je puis me donner à vo- 



— 335 — 

lonté une foule d'hallucinations. Dans le silence 
de la nuit, les yeux fermés , la tête dans les mains, 
je concentre toute ma puissance imaginative vers 
l'objet que je veux me représenter ; cet objet ne 
m'apparaît pas, tout d'abord, bien distinct, tel que 
je le veux ; mais, à la fin, je le vois aussi clairement, 
aussi frappant que les objets réels qui sont sous mes 
yeux en plein jour. Ainsi donc, à ma volonté, j'é- 
voque la représentation d'une personne que je con- 
nais, d'un paysage quelconque , que je l'aie vu ou 
non; d'une armée rangée en bataille, etc, etc. 

— Ne se passe-t-il rien en vous-même quand vous 
avez vos visions ? Votre tête est-elle dans son état 
ordinaire? 

— -Oli ! vraiment non. J'ai de grandes chaleurs; 
mon cerveau est en ébullition. Voyez ce que je dis 
dans mon manuscrit : « Outre l'exaltation de l'ima- 
gination représentative j, j'ai une surabondance d'i- 
dées qui se pressent, se heurtent dans mon cer- 
veau ; ce qui provient, selon moi, de l'exaltation de 
Y imagination de pensées. » De temps à autre, tous 
les mois à peu près, c'est comme cela que mon 
accès commence. Je me sens disposé à parler, à 
chanter, à dire une foule de choses qui me passent 
par la tête; mais je sens que cela serait ridicule, et 
je me retiens. Mais ce que je ne puis absolument 
empêcher, ce sont les visions, qui, alors, me tour- 
mentent horriblement. 

— C'est-à-dire que, cette fois, vos visions sont 
tout-à-fait involontaires? 



— 336 — 

— Sans doute. 

— Mais, lorsque vous n'êtes pas sous Tinfluence de 
cette excitation, vous n'avez donc jamais de visions? 

— Non , à moins , comme je vous le disais tout- 
à-l'heure, que je ne fasse des efforts pour cela. 

— Essayez, maintenant. 

R... va s'asseoir près de son lit^ cache à moitié 
sa tête sous son oreiller, puis, après quelques mi- 
nutes : Cela m'est impossible aujourd'hui, dit il ; 
je ne le pourrai que d'ici à quelques jours, quand 
mon accès approchera. 

— Mais alors votre ébullition de cerveau re- 
viendra? 

— C'est possible : cependant, je ne m'en aper- 
çois pas sitôt* 

B..., en entrant à l'hospice de Bicêtre, fut d'a- 
bord placé dans le service de M. le docteur Voisin. 
Je ne l'ai point observé dans les premiers jours qui 
suivirent son arrivée. J'ai appris qu'il avait eu une 
légère excitation maniaque compliquée d'idées fixes 
et d'hallucinations. 

Lorsqu'il entra dans mon service particulier, 
l'excitation avait cessé entièrement; restaient les 
idées fixes et les hallucinations. 

B.. . est persuadé qu'il est en puissance d'un être 
qu'il ne peut définir autrement qu'en disant que 
c'est une souveraine. 

Cette souveraine exerce sur lui l'empire le plus 
absolu. Non seulement elle est la cause première 
de tout ce qui lui est arrivé, mais elle règle jusqu'à 



— ooj — 

ses moindres actions , jusqu'à ses pensées les plus 
intimes. B. .. n'est rien par lui-même ; il n'est rien 
que par S3. souveraine . Lorsqu'elle lui rend visite, 
ce qui arrive la nuit principalement , il l'entend 
parler; il sent très distinctement sa présence dans 
son corps, la reconnaît, dit-il, à certaines douleurs, 
à certaines sensations qu'il éprouve, tantôt dans 
une partie , tantôt dans une autre. Il ne l'a jamais 
vue. Il a continuellement le mot de souveraine à la 
bouche; ses camarades, dans l'hospice, l'ont sur- 
nommé la Souveraine. 

Vers le commencement de décembre i843 jus- 
qu'au 7 février i844^ B... parut renoncer à ses faus- 
ses convictions, et nous le regardâmes comme guéri. 
Il était le premier à se moquer de ses idées de sou- 
veraine ; il prétendait qu'elles lui étaient venues en 
rêve, et qu'il ne sait pourquoi ni comment il avait 
été assez simple pour y croire. 

Le 7 février, en entrant dans la salle, j'apprends 
que B.. . est retombé. En effet, bien qu'il se tienne 
calme au pied de son lit, on s'aperçoit , à la pre- 
mière vue, que des changements sont survenus dans 
son moral. Sa figure est plus animée que de cou- 
tume ; ses yeux sont brillants et humides; le nez , 
en particulier, a pris cette couleur rouge-cramoisi 
qui est propre aux ivrognes. Le pouls est normal ; 
les fonctions du venlre sonl régulières : cependant 
la langue est blanchâtre, un peu saburrale. 

A peine ai-je adressé la parole à B..., qu'il se 

met à parler avec volubilité pour se plaindre des 

22 



— 338 — 
infirmiers, de ses voisins, de tout le monde. Ses pa- 
roles sont souvent incoliérentes, décousues; ses lè- 
vres, les muscles d'une partie de la face sont agi- 
tés d'un petit tremblement convulsif; Fexcitation 
maniaque est évidente. Cependant il suffit d'une 
légère remontrance pour que B... devienne ré- 
servé , écoute ce que je lui dis et réponde avec 
beaucoup de justesse à mes questions. 

— Vous voilà donc revenu à vos anciennes extra- 
vagances, mon pauvre B...? Vous avez reçu de 
nouveau la visite de la souveraine? 

— Monsieur le docteur Moreau , ce ne sont vrai- 
ment point des extravagances. C'est bien vrai que je 
ne l'avais plus sentie depuis longtemps; mais elle 
est revenue cette nuit. J'étais endormi^ elle nia ré- 
veillé; elle me forçait de parler , de dire un tas de 
choses auxquelles je ne comprenais rien; elle me 
faisait même siffler et chanter. 

— Tout ce que vous dites là est absurde ; vous 
avez rêvé, voilà tout. Comment voulez-vous que ce 
que vous appelez votre souveraine vous force à par- 
ler, à chanter malgré vous? C'est impossible. 

— Monsieur le docteur Moreau, c'est en remuant 
ma langue qu'elle me fait parler. 

— Vous n'avez pas oublié que je l'avais fait taire, 
que je l'avais même chassée de votre corps en me- 
naçant de vous faire une ouverture dans le côté avec 
un bistouri , et de l'en arracher? 

— Monsieur le docteur Moreau, la souveraine m'a 
dit que cela lui était égal, et que, cette fois, elle 
ne s'en irait pas pour cela. 



— 339 — 

-- Où est-ello en ce moment? 

— Monsieur le docteur Moreau, elle est dans ma 
tête. 

— Vous parle telle? Écoutez bien. 

B... sourit en me regardant. 11 sent bien, dit-il, 
qu'elle est dans sa tête, mais elle ne veut pas parler. 

— Écoutez encore; peut-être se décidera-t-elle 
à parler. 

B... sourit de nouveau. — Monsieur le docteur Mo- 
reau , la souveraine dit qu'elle ne veut pas parler. 

il est évident pour tout le monde, je pense, que 
le trouble général des facultés, la désassociation des 
idées a précédé les fausses convictions et les hallu- 
cinationSe II ne l'est pas moins, selon nous, que ces 
derniers phénomènes procèdent immédiatement 
des premiers. En effet, c'est parce que B... se sent 
irrésistiblement entraîné à parler, à chanter, à faire 
des actions qu'il voudrait ne pas faire, qu'il croit 
être sous l'influence d'un être invisible et mysté- 
rieux ; de là son idée fixe de souveraine. 

De plus, déjà convaincu qu'on le fait parler mal- 
gré lui , il arrive sans peine à croire que l'être mys- 
térieux qui est en lui parle pour son propre compte; 
et, dès lors, il lui attribue ses propres pensées ; il 
parle haut mentalement, et prend ses pensées par- 
lées pour les paroles d'un autre être que lui. 

Ne sont-cepaslà essentiellement les phénomènes 
du rêve; et la folie deB..., que nous avons vue dé- 
buter durant le sommeil, est-elle autre chose qu'un 
rêve continué pendant l'état de veille? 



— 340 — 

Je rapporterai une dernière observation dans la- 
quelle le fait primordial et sa conséquence immé- 
diate^ l'état de rêve, ne sont pas moins évidents que 
dans les cas qui précèdent. Cette observation est 
encore excessivement curieuse, à cause de la par- 
faite analogie que présentent les symptômes de la 
maladie avec ceux qili se développent d'ordinaire 
sous l'influence du hachisch. 

Depuis huit ou dix ans , M *** éprouvait dans les 
organes génitaux un état d'éréthisme qui se mani- 
festait par des chaleurs et des érections fréquentes. 
Rarement, à peine une ou deux fois toutes les cinq 
ou six semaines, ces érections amenaient des pollu- 
tions nocturnes. M *** cependant était loin d'abuser 
des plaisirs vénériens, pour lesquels il n'a jamais eu 
de penchant bien prononcé. C'est tout au plus si, 
dans le cours d'une année, il lui arrivait une ving- 
taine de fois d'avoir des relations avec une femme. 
Jamais, autant du moins qu'il puisse s'en souvenir, 
il ne s'est livré à des plaisirs solitaires. 

Sans prendre beaucoup de souci de son état, 
M*** a néanmoins demandé plusieurs fois conseil 
à des médecins. Il craignait que les accidents dont 
il se plaignait, et surtout (ceci est digne de remar- 
que) que l'exiguïté de ses organes , ne fussent pour 
lui une cause d'impuissance. 

Du reste, la santé générale a toujours été bonne : 
seulement M *** croit avoir entendu dire à sa mère 
qu'il avait eu quelques convulsions dans son enfance, 
déterminées par la présence de vers intestinaux. 



— 341 — 

Depuis deux mois environ, M **"" s'aperçut que 
ses érections étaient moins fréquentes. De plus, il 
ressentait comme une sensation inaccoutumée de 
chaleur dans la région épigastrique. 

Enfin, il y a huit ou dix jours, se trouvant dans 
un salon où l'on faisait de la musique , M *** se sen- 
tit impressionné d'une manière extraordinaire. Ja- 
mais la musique n'avait produit sur lui un tel effet. 
Je le laisse parler : « Toutes les fibres de mon être 
étaient ébranlées ; je me relirai dans un coin de la 
salle, me couvrant le visage avec les deux mains^ 
afin de jouir avec recueillement de toutes les émo- 
tions qui venaient m'assaillir. Rentré chez moi et 
près de me mettre au lit, je me trouvai dans un état 
fort singulier. J'éprouvais un sentiment de bien-être, 
de bonheur inexprimable. Tout cela était plutôt 
physique que moral. Je me persuadai que c'était un 
effet de la musique que je venais d'entendre. Tout- 
à-coup il me semble que mon cerveau s'agrandit, se 
dilate; un instant après, c'est tout mon corps que 
je crois sentir s'accroître et se rapetisser alterna- 
tivement et dans tous les sens... A partir de ce mo- 
ment, je cesse, à proprement parier, d'être moi. Il 
ne me reste qu'un souvenir vague de ce qui s'est 
passé depuis. Je me souviens pourtant d'avoir fait 
un voyage en voiture, en compagnie de trois person^ 
nés de ma connaissance. Ces personnes parlaient 
beaucoup, criaient très fort, et tout ce qu'elles di- 
saient me concernait; à ce que je croyais du moins. 
J'ai cru plusieurs fois qu'elles voulaient m'étouffer 
dans mon manteau, ou se servir de ma cravate pour 



m étrangler. J'ai eu l'idée de me jeter par la croi- 
sée de la voiture, mais je n'en avais pas les moyens. 
Quand j'étais seul dans ma chambre ou dans mon 
lit (je ne crois pas avoir dormi depuis cinq ou six 
jours), j'entendais des voix qui m'injuriaient, se 
moquaient de moi, m'entretenaient de sujets lubri- 
ques... >) 

La manière dont M *** rend compte de son état 
passé indique, comme on le voit, qu'une grande 
amélioration est déjà survenue dans sa situation. 
Elle est loin d'être complète cependant, et il reste 
encore assez de symptômes graves pour nous faire 
redouter la démence prochaine, peut-être la para- 
lysie générale. 

M *** dit être poursuivi par une forte odeur de 
sperme qui s'échappait par toute la surface de 
son corps, principalement par les doigts et les che- 
veux (i). 

En causant avec quelqu'un qui fixe fortement son 
attention, la refrène par de nombreuses questions, 
il se possède assez bien ; mais sa mémoire est exces- 
sivement paresseuse. « Je crois que telle chose m'est 
arrivée. — C'est possible que cela soit ainsi. — Il me 

(1) Comme toute illusion , celle-ci doit avoir et a en effet mani- 
festement sa source dans une idée fixe. Voici quelle est cette idée, 
dont nous avons oublié de parler précédemment. M *** avait en- 
tendu dire que l'excès de continence avait rendu fous quelques in- 
dividus, de même que Tabus du mercure qui s'emploie dordinaire 
contre les affections vénériennes. On lui avait dit également que lo 
sperme et le mercure, après avoir circulé longtemps dans les veines, 
finissaient par prendre l^Air roms à travers les pores de la peau. 



— .^/i3 — 

semble que..., elc, » telles sont les expressions qu'il 
emploie, pour ainsi dire, à chaque phrase. C'est un 
homme qui rend compte d'un rêve dont il n'a gardé 
qu'un souvenir confus. Au reste cette expression 
de rêve revient également à chaque instant dans 
ses discours. — « J'ai vu dans mon rêve. — Mon rêve 
me disait que, elc... » — Rêvez-vous encore? 
lui ai-je demandé. — Pas maintenant que nous 
causons , mais quand je serai seul. — Et, il n'y a 
qu'un instant, lorsque vous étiez dans la salle de 
billard, avec tous ces messieurs^ rôviez-vous?— Je 
ne sais pas ; c'est bien possible; car il me semblait 
que ces messieurs, que je ne connais pas et qui ne 
me connaissent pas, parlaient de moi, étaient par- 
faitement au courant de ce qui vient dem'arriver, 
et s'en entretenaient. — Mais c'est impossible; les 
conversations dont vous parlez se passaient dans 
votre tête et pas ailleurs. — C'est sans doute vrai ; 
alors je rêvais ; et pourtant c'est bien extraordinaire, 
car enfin je ne dormais pas plus que je ne dors 
maintenant. 

Au milieu de ma conversation avec M'**, je me 
trouve distrait, pour une demi-minute à peine, par 
un autre malade qui vient m'adresser la parole. 
M'étant retourné vers lui, il n'était déjà plus le 
môme; il commença par balbutier quelques mots 
sans suite ; puis il me dit qu'il n'avait jamais craint 
la mort, mais qu'après tout il était bon de prendre 
ses précautions, qu'il pouvait mourir d'un instant à 
l'autre, qu'il désirait voir un prêtre. 



- 344 — 

Depuis qu'il est tombé malade, les organes géni- 
taux n'ont pas éprouvé la plus légère excitation ; ils 
sont présentement dans un état de flaccidité com- 
plète (5 janvier). 

Il me serait facile de multiplier les observations 
qu'on vient de lire; mais ce serait grossir inutile- 
ment ce travail ; elles suffiront pour éveiller l'atten- 
tion et mettre chacun sur la voie de constater ce que 
nous appellerions volontiers la loi étiologique ou de 
génération du délire en général, loi dont nous avons 
trouvé à faire l'application aux hallucinations, 
comme à toutes les autres lésions partielles de l'in- 
telligence. 

Au reste, sans demander aux observations de nos 
devanciers un appui que nous ne saurions y trouver, 
puisqu'elles sont nécessairement incomplètes au 
point de vue qui nous occupe, ce serait à tort que 
nous regarderions ces observations comme tout-à- 
fait stériles. 

Avec un peu d'attention, nous manquerons rare- 
ment d'y découvrir des signes non douteux du fait 
primordial. Toutefois, méconnu sous sa forme la 
plus simple, insaisissable pour l'observateur, si le 
malade lui-même n'est pas en état de lui en rendre 
compte, ce fait ne s'offrira à nous que sous ses ca- 
ractères les plus tranchés, ceux de la simple exci- 
tation ou de l'agitation maniaque. 

Que Ton jette les yeux, par exemple, sur l'article 
Hallucinations, dû au plus illustre desmanigraphes 
modernes, on verra que toutes ou presque toutes 



— 3/i5 — 

les observations qui s'y trouvent consignées, et qui 
ont été choisies parmi beaucoup d'autres parce 
qu'elles « montrent les hallucinations aussi isolées 
que possible des autres symptômes de la folie, w 
signalent, au début, un désordre général de l'exci- 
tation ou de l'agitation maniaque, ou du moins quel- 
ques uns des signes que nous savons être propres au 
fait primordial. 

Pour abréger, je ne citerai des commémoratifs 
que ce qui a rapport à ce que nous venons de dire. 

i'"^ observation, — M. N..., tempérament bilioso- 
sanguin, le cou court et la face colorée, se croit accusé 
de haute trahison et déshonoré. Il se coupe la gorge 
avec un rasoir. Dès qu'il a repris ses sens, il entend 
des voix qui l'accusent..., etc. 

La prédisposition du malade aux congestions cé- 
rébrales, le délire aigu, l'impulsion irrésistible qui 
le porta à se couper la gorge, l'apparition des hal- 
lucinations immédiatement après une hémorrhagie 
et un évanouissement, etc., sont autant de signes 
certains de l'existence du fait primordial, dans le 
cas dont il s'agit. Bien que peu nombreux, ils ont 
une certaine valeur, parce qu'il est clair que l'au- 
teur de l'observation avait toute autre chose en vue 
que de faire ressortir cette modification psycholo- 
gique à laquelle il ne songeait même pas. 

Cette remarque, du reste, trouve son application 
dans tous les cas qui suivent. 

1^ observation. — M. P. .. éprouve d'abord, à diffé- 
rentes époques, trois accès de délire (dont la nature 



^ oie — 

n'est point spécifiée) ; le quatrième se complique 
d'idées religieuses. M. P... entreprend le voyage de 
Rome. « A peine il a mis le pied sur le sol de Fïtalie, 
qu'un jour, harassé de fatigue, il s'assied sur une 
roche, éprouvequelquecliose d'extraordinaire ; Dieu 
lui apparaît, etc. . » 

Une seule remarque, elle est relative à ce quel- 
que chose d'extraordinaire qu'éprouve M. P.,. au 
moment d'avoir des visions. C'est ^ en général, la 
manière dont s'expriment les malades, quand ils 
veulent rendre compte de ce trouble intellectuel, de 
cette secousse morale, de cet ébranlement nerveux, 
rapide, parfois, comme une commotion électrique, 
qui précède immédiatement l'explosion de leurs 
idées délirantes, de leurs hallucinations. Cette lo- 
cution était familière, nous devons nous en souve- 
nir, à l'un des plus curieux hallucinés, dont nous 
avons rapporté l'observation (page 271). Elle Tétait 
à mademoiselle *^* (page 828) etàR... (page 33 1), 
qui, lui , ajoutait, sous forme de commentaire, que 
son cerveau entrait en ébullition. Combien de fois 
j'ai entendu des mangeurs de hachisch caractériser 
ainsi ce qu'ils éprouvaient au début de leur accès ! 
3^ observation. — J'ai beaucoup connu le malade 
dont il est question dans la troisième observation. 
J'ai été plusieurs fois témoin des accès d'agitation, 
qui, d'ordinaire, annonçaient une recrudescence 
dans ses idées délirantes et ses hallucinations. 
3Ï. H..., il m'en souvient parfaitement, devenait, 
dans ces moments, aussi absolu, intolérant, impa 



— 347 — 

lient de toute contradiction , qu'il était doux et fa= 
cile à toute autre époque. 

4*" observation, — Madame S.. ., dans une période 
de dix années, avait manifesté quelques bizarreries 
de caractère, quelques excentricités de peu d'im- 
portance. Ayant perdu sa fille aînée, elle en fut vi- 
vement affectée , manifesta des idées religieuses 
exagérées. Ayant assisté au service pour l'anniver- 
saire de cette fille, elle rentra triste, morose, sans 
appétit, sans sommeil. « Tout-à-coup, quelques 
jours après, criSj, plaintes j, convulsions j, loquacité. 
Madame S... parle sans cesse de Dieu, qui lui an- 
nonce de grands événements. Le ciel lui a été ou- 
vert; elle y a vu sa fille, etc..» 

5"= observation. — Trente ans : madame R. .., étant 
nourrice, se prend de dispute, a un accès de colère ; 
le lait se supprime. Délire tranquille, qui persiste 
pendant dix-huit mois. Depuis lors, bonne santé. — 
Quarante ans : dispute , accès de colère, dès le soir 
agitation, délire.. ., violence, loquacité, cris, chants, 
danses, manie aiguë qui dure cinq mois... « Elle a 
vu Jésus- Christ; il a une belle figure, une jolie 
bouche ; sa voix est douce ainsi que sa parole. Il la 
prenait par le bras et la conduisait dans la chapelle 
qui était au bout du jardin, etc., etc.. » 

Qu'on me permette de citer encore ici en pas- 
sant quelques traits du délire de madame R..., à 
cause de l'analogie qu'il présente avec l'état de rêve : 
« Étant à la Salpetrièrc, J.-C. visitait tous les soirs 
madame R .,j il a promis qu'il y aurait une recolle 



— 348 — 

abondante; il lui donnera des rentes; il lui a 
adressé plusieurs lettres (elle possède les lettres, 
mais elle ne veut les montrer à personne) ; il envoie 
dans sa cellule les odeurs les plus suaves de jasmin 
et d'oranger. Sur les parois de cette cellule, il a 
fait peindre des paysages et des lointains; il l'é- 
claire tous les soirs par les plus brillantes étoiles ; 
elle a seule le droit de voir ou d'entendre ces belles 
choses. » 

6"" observation, — Mademoiselle C... A seize ans : 
chagrins d'amour; mélancolie, refus de nourriture, 
céphalalgie ; convulsions et syncopes pour la moin- 
dre contrariété. — A dix-huit ans , mademoiselle 
C... perd ses parents; retour de la mélancolie et 
du désir de mourir ; délire bien prononcé pendant 
cinq à sept heures tous les jours..., fièvre inter- 
mittente avec délire pendant les accès. La malade 
voit à ses côtés ses parents morts (première hallu- 
cination née dans le délire fébrile). Plus tard, étant 
à l'église, la Sainte Vierge lui apparut, assise à côté 
de Dieu , la consolant et lui assurant qu'elle la 
prend sous sa protection ; la même apparition a 
lieu tous les jours, pendant le délire de la fièvre 
intermittente, qui persiste plus d'un an. — A vingt- 
trois ans : nouveaux chagrins, nouvelle mélancolie. 
Après quinze jours d'abstinence, elle se rend à l'é- 
glise, et lày « dans un état qu'elle ne peut exprimer, 
malgré le tumulte de ses passions et de ses idées, 
Dieu lui apparaît, et... » — De vingt-cinq à vingt- 
neuf ans : mademoiselle G. vient à Paris; elle s'a- 



— 3/i9 — 

donne au libertinage avec loul Temportement (Viin 
tempérament et d'une imagination de feu, et de- 
vient enceinte par deux fois. Elle tombe dans une 
grande misère et le découragement. Elle est prise 
de fièvre et passe plusieurs jours sans manger; 
alors elle voit, comme la première fois, Dieu qui 
lui apparaît à huit heures du matin; elle est trans- 
portée au sixième ciel, etc.. Mademoiselle C. a les 
mêmes visions pendant trois semaines. Enfin éclate 
un accès de manie furieuse qui dure plusieurs 
mois, et pendant lequel elle a de nombreuses vi- 
sions. 

Est-il besoin de faire remarquer combien l'état 
hallucinatoire, dans tout le cours de la maladie de 
mademoiselle C..., s'est lié étroitement aune exci- 
tation primitive, fébrile ou autre? Les chagrins, la 
misère, le désespoir, peuvent bien engendrer la 
mélancolie , pousser le mal même jusqu'aux excès 
du suicide; puis, pour se développer, les halluci- 
nations attendent que l'excitation vienne, en quel- 
que sorte, les féconder! 

7^ observation. — M. D... docteur-médecin, après 
une vive contestation , qui eut lieu dans une con- 
sultation, éprouve tout-à-coup du délire et de l'a- 
gitation. Incohérence des idées, hallucinations. A 
son arrivée à Charenlon, l'agitation est très grande. 
M. D... a des hallucinations de l'ouïe et de la 
vue, etc. 

Nous bornerons là nos citations. Le nom de l'é- 
crivain qui nous les a fournies peut nous dispenser 



— 350 — 

de nouveaux emprunts , qu'il serait d'ailleurs fa- 
cile de faire aux auteurs dont les observations ont 
été recueillies avec quelque exactitude. 

§ II. — Résumé des deuxième et troisième cliapitres. 

D'après ce que nous venons de dire concernant 
les hallucinations, leur origine, les conditions né- 
cessairesde leur développement, etc., voici, selon 
nous , l'idée que l'on doit se faire de leur nature 
psychologique, si diversement jugée par les au- 
teurs. 

A nos yeux, l'aliénation mentale constitue un 
mode d'existence à part, une sorte de vie inté- 
rieure dont les éléments, les matériaux ont néces- 
sairement été puisés dans la vie réelle ou positive, 
dont elle n'est que le retlet et comme un écho in- 
térieur. 

L'état de rêve en est l'expression la plus com- 
plète ; on pourrait dire qu'il en est le type normal 
ou physiologique. A quelques égards, l'homme en 
état de rêve éprouve au suprême degré tous les 
symptômes de la folie : convictions délirantes, in- 
cohérence des idées, faux jugements, hallucina- 
tions de tous les sens, terreurs paniques, emporte- 
ments, impulsions irrésistibles, etc., etc. Dans cet 
état, la conscience de nous-mêmes, de notre indi- 
vidualité réelle , de nos rapports avec le monde ex- 
térieur , la spontanéité, la liberté de notre activité 
intellectuelle sont suspendus, ou, si l'on veut, 



-- 351 - 

s'exercent dans des conditions essentiellement dif- 
férentes de l'état de veille. Une seule faculté sur- 
vit et acquiert une énergie, une puissance qui n'a 
plus de limites. De vassale qu'elle était dans l'état 
normal ou de veille , l'imagination devient souve- 
raine, absorbe, pour ainsi dire, et résume en elle 
toute l'activité cérébrale ; la folle du logis en est 
devenue la maîtresse. 

De ces données générales il résulte : r qu'il 
n'existe pas, ainsi que nous l'avons dit précédem- 
ment , à proprement parler, cV halluciîiations ^ mais 
bien un état liallucinatoire. 

2° 11 faut voir dans les hallucinations un phéno- 
mène psychologique très complexe qui n'est, pour 
ainsi dire, qu'un côté, une face de l'activité de l'âme 
vivant de la seule vie intrà-cérébrale. 

3° L'état hallucinatoire comprend nécessaire- 
ment tout ce qui , dans l'exercice des facultés mo- 
rales, a Irait aux sens spéciaux, à la sensibilité gé- 
nérale externe et interne. Dans cet état, identique 
(au point de vue psychique) à l'état de rêve, Tâme, 
livrée tout entière à la vie intérieure, diversement 
impressionnée dans ses facultés auditives, visuelles, 
tactiles, transporte dans la vie réelle ou extérieure 
les produits ou créations de son imagination, et se 
persuade avoir entendu, vu, touché , comme dans 
l'état ordinaire, tandis que, en réalité, elle n'a fait 
qu'imaginer voir, entendre et toucher. 

Dans l'état ordinaire ou normal, s'imaginer être 
impressionné de telle ou telle manière , diffère es- 



— 352 — 

senliellement d'être impressionné réellement. Mais 
il n'en est pas ainsi quand nous sommes en état de 
rêve ; car alors plus de différence aucune , et le rê- 
veur est aussi réellement impressionné que l'homme 
qui est en état de veille. 

Ce qui est vrai de l'état de rêve l'est également 
de l'état de folie hallucinée où les sensations sont 
aussi vives, j'ai presque dit aussi réelles que dans 
l'état sain. 

Comme le rêveur, l'halluciné n'entendra pas 
seulement des sons qui auront autrefois frappé son 
oreille, mais il entendra des discours plus ou moins 
suivis. Dans l'état normal, penser c'est parler inté- 
rieurement ; dans le cas où se trouve l'halluciné , 
c'est parler haut : car l'âme ne peut alors parler sa 
pensée sans l'entendre , en vertu de l'état particu- 
lier où elle se trouve, état dans lequel toutes les 
créations de la faculté imaginative prennent néces- 
sairement des formes sensibles (i). L'hallucination, 
ou plutôt l'erreur de l'halluciné, se rapportera donc 

(1) (( Toutes nos idées , dit Bonnet, sont représentées par des 
signes.. . Ces signes agissent sur le cerveau par la vue et par l'ouïe, 
ou par ces deux sens à la fois... » 

Quand donc nous pensons , nous parlons mentalement. Nulle 
idée ne s'éveille en nous, si ce n'est par l'intermédiaire du signe 
écrit ou sonore qui la représente. Que l'on s'étudie avec soin , et 
l'on reconnaîtra sans peine que, quand nous pensons, nous enten- 
dons en quelque sorte les sons des paroles ou des mots qui tradui- 
sent notre pensée; nous les entendons d'une certaine manière, en 
imagination, cela est vrai; mais on sent quil n'y a pas loin de là à 
la réalité. 



— 353 — 

à ses propres pensées, à celles principalement qui 
le préoccuperont davantage, sur lesquelles son at- 
tention aura été concentrée. 

11 pensera , c'est-à-dire , jugera , comparera , rai- 
sonnera au lieu et place d'êtres imaginaires dont il 
entendra les paroles; en d'autres termes, il attri- 
buera , transportera à des êtres fictifs, créés par 
son imagination, ses propres pensées qui arriveront 
à son oreille comme si elles venaient réellement 
d'autres que lui-même. 

C'est Tartini composant sa fameuse sonate par l'in- 
termédiaire du diable ; c'est sainte Cécile exécutant 
sur le clavecin la sublime harmonie qu'une troupe 
d'esprits célestes faisait entendre au haut des airs; 
c'est une foule de monoraaniaques hallucinés écri- 
vant sous la dictée de voix intérieures , etc. 

Un malade de Bicêtre est poursuivi , depuis 
plus de trois ans , par une voix dont le langage 
varie peu et qui ne cesse de l'appeler par son 
nom : Jacques. Bien souvent il m'est arrivé, en 
passant près de lui , de l'interpeller brusquement : 
Entendez-vous la voix? ~ Toujours. — Mainte- 
nant, au moment même où je vous parle? — Oh ! 
non. — Eh bien! écoutez donc. B... (c'est le nom 
du malade), se recueille en lui-même, ferme les 
yeux à moitié , ou bien les tient fixes et immobiles ; 
on le voit remuer sensiblement les lèvres , comme 
se parlant à lui-même, ou comme quelqu'un qui 
réfléchit on parlant à voix basse ou seulement du 
bout des lèvres; puis il rapporte ce que la voix lui 

23 



— 35i — 

a dit. — Mais c'est vous-même qui avez dit cela et 
vous croyez que c'est un autre, — Oh ! non , ce n'est 
pas moi , c'est cette voix. — Je lui prends les lèvres 
entre le pouce et l'index de chaque main; puis je 
lui dis d'écouter encore. Je sens très distinctement 
le mouvement des lèvres qu'une assez forte pression 
ne peut empêcher complètement.... La réponse est 
toujours la même. 

Il ne suffît pas à B..., pour qu'il entende sa 
pensée , de la parler intérieurement, il faut encore 
qu'il exécute les mouvements de la langue et des 
lèvres d'où résulte l'articulation des sons. On peut 
dire véritablement qu'ici la nature est prise sur le 
fait. Il est évident que chez lui le phénomène de l'hal- 
lucination auditive n'est autre que la pensée parlée, 
pensée qu'il entend comme si elle était, si je puis 
m'exprimer ainsi , revêtue du signe sensible des 
sons articulés. 

Un jeune homme d'une trentaine d'années, d'un 
tempérament lymphatique sanguin , éminemment 
prédisposé aux congestions cérébrales, était arrivé 
à Bicêtre dans un état de stupeur complet , mais qui 
ne dura que huit ou dix jours. Peu après, sans 
vouloir en dire les motifs, il refusa de prendre de 
la nourriture et s'obstina à garder le silence quand 
nous lui adressions la parole. Cependant, la nuit, 
il parlait seul et parfois riait aux éclats. 

Son état s'étant amélioré , nous reconnûmes 
bientôt qu'il était le jouet d'hallucinations nom- 
breuses de l'ouïe exclusivement. On lui avait dit 



— 355 — 

d'abord des injures; on l'avait menacé, tourné en 
ridicule; «on lui avait dit un tas de bêtises aux- 
quelles il ne comprenait rien du tout. » Au reste , 
médit une fois C..., à quoi bon m'interroger?voiJS 
savez cela tout aussi bien que moi. 

— Mais comment pourrais-je le savoir, si vous ne 
me le dites pas? Je ne suis pas devin. 

— Bah! est-ce que vous n'entendez pas tout ce 
qui se dit en moi? n'entendez-vous pas tout ce que 
je pense ? 

— Je vous entends quand vous parlez; mais il 
n'y a que la voix qui s'entende et non la pensée. 
Vous-même , est-ce que vous entendez ce que je 
pense? 

— Oh ! le cas est bien différent ; vos pensées ne 
sortent pas par votre oreille, comme cela m'arrive 
à moi. 

— C'est une plaisanterie. Est-ce que vous parlez 
par l'oreille? 

— Vraiment, il me semble que j'entends une 
voix sortir par là (il indique son oreille gauche), et 
elle dit tout justement ce que je pense. Tenez plu- 
tôt , approchez-vous et écoutez bien. 

— Je n'entends rien. 

— C'est étonnant! mettez votre oreille contre la 
mienne. 

— Je n'entends pas davantage. 

— Comment, vous n'avez pas entendu? La voix 
a dit pourtant assez haut : Bonjour, monsieur 
Moreau, comment vous portez-vous? 



— 356 — 

— La voix sort-elle par les deux oreilles indis- 
tinctement? 

— Oui, tantôt par Tune, tantôt par l'autre. 

— Et par toutes les deux ensemble ? 

— Oh 1 non , jamais. 

— Vous dit-on toujours des injures , vous fait-on 
encore des menaces? 

— Certainement , mais moins souvent. 

— Est-ce la même voix que celle qui sort par vos 
oreilles? 

— Non , mais je vois bien qu'on cherche à la 
contrefaire ; je ne suis pas leur dupe. 

— Dupe de qui? 

— Mais de ceux qui me parlent. 

C a fini par recouvrer la santé, et a quitté 

l'hospice. Il n'a jamais pu me rendre compte net- 
tement de ce qu'il avait éprouvé pendant sa maladie. 
Sa mémoire lui faisait défaut. Il ne pouvait s'ex- 
pliquer ce qui lui était arrivé. « Je ne comprends 
pas comment j'ai pu croire de pareilles choses; il 
fallait que je fusse bien malade; je n'avais pas la 
tête à moi; j'avais peur de mourir d'un coup de 
sang, et la voix me disait que cela finirait par m'ar- 

river » Là se bornaient ses explications. Au 

reste , G.... avait l'intelligence peu développée et il 
n'avait jamais fait qu'un mauvais ouvrier. 



357 



CHAPITRE IV. 

Opinious des aiiteiii'ii» pouvant se rapporter aux idées 
émises précédemment. 



Lorsqu'on a Tait d'un point scientifique quelcon- 
que l'objet d'une étude particulière et que des aper- 
çus nouveaux et inattendus en ont démontré l'im- 
portance, on est porté à s'enquérir si personne ne 
s'en était occupé avant nous ; si. du moins, quelques 
idées éparses çà et là dans les ouvrages des maîtres 
de la science ne sont pas de nature à confirmer les 
résultats que nous avons annoncés. 

Nous croyons que le fait primordial dont nous 
avons, à diverses reprises, dans le cours de ce tra- 
vail, suffisamment retracé les caractères, que cette 
source primitive, nécessaire, des phénomènes fon- 
damentaux ou constitutifs du délire, a complètement 
échappé à l'observation de nos devanciers. 

Quant à la nature psychologique du délire, tous 
ont admis une certaine analogie ou ressemblance 
entre les phénomènes qui lui sont propres et l'état 
de rêve; ^identité, \\ n'en est question nulle part. 
Manquant des lumières de l'observation intime ou 
de conscience, ils ont reculé devant l'apparente im- 
possibilité de fondre ensemble, d'amalgamer, qu'on 
fiie passe cette expression, l'état de révo avec l'état 



— 358 — 

de veille, d'accoler, pour ainsi dire, les phénomènes 
propres à l'un et à l'autre de ces étais. 

§ P^ — PlNEL. 

Lorsque Pinel entreprit de mettre quelque ordre 
dans l'étude des maladies mentales et traça cette clas- 
sification large et lumineuse qui a été adoptée par 
ses successeurs, il a dû envisager les choses de trop 
haut, sous un point de vue trop général pour ne pas 
négliger des détails symptomatologiques qui, bien 
que de la plus haute importance , sont de nature à 
se soustraire facilement à l'observation. 

Pinel voulait que, dans l'étude de la folie, on s'en 
tînt « à ses caractères distinctifs manifestés par des 
signes extérieurs. Veut-on, dit-il, se rendre raison 
des phénomènes observés, on a à craindre un autre 
écueil, celui de mêler des discussions métaphysi- 
ques et certaines divagations de Fidéologisme aune 
science de faits. « 

Il faudrait peut-être taxer ces idées d'exagération, 
si elles ne venaient d'un tel homme que Pinel. De 
quoi s'agit-il, après tout? de fonctions mentales, 
désordonnées, perverties. Un examen superficiel ne 
peut suffire; ce n'est que par l'analyse que l'on peut 
espérer de pénétrer dans ces troubles si variés, que 
l'on pourra reconnaître les lésions soit partielles, 
soit générales des facultés. Or, c'est encore là de 
l'observation, mais de l'observation psychologique, 
cl, en médecine mentale, elle ne saurait être séparée 



— 359 — 

de celle qui porte sur les phénomènes purement or- 
ganiques. 

Cependant, si le point de vue auquel Pinel s'était 
placé pour secouer les lueurs brillantes de son gé- 
nie sur le chaos des aliénations mentales, lui a fait 
négliger les détails, on n'en trouve pas moins dans 
son immortel ouvrage de nombreux passages que 
nous avons droit d'invoquer en faveur de l'opinion 
que nous soutenons. 

Ainsi, pour citer seulement quelques exemples, 
veut-il donner une idée des désordres qui caracté- 
risent l'excitation maniaque qui, comme on le sait, 
est l'expression la plus complète du fait primordial, 
les termes dont il se sert ne sont que l'enveloppe 
transparente d'idées relatives à la vie imaginaire ou 
intra cérébrale analogue à l'état de rêve. « Le senti- 
ment intérieur de sa propre existence est entière- 
ment détruit, dit-il (chez le maniaque). Incapable 
d'aucun retour sur lui-même, il ignore toutes ses 
relations avec les objets extérieurs. On observe en 
lui, par ses gestes et ses propos, un autre ordre d'i- 
dées que celles que pourraient faire naître des im- 
pressions sur les organes des sens, etc. Un jeune 
homme , dit-il encore quelques lignes plus bas , 
tombé dans cet état (l'état de manie), par des excès 
d'étude, semblait conserver toute sa sagacité, et en 
faire l'usage le plus heureux pour approfondir la 
source de ses illusions. Les idées anciennes se re- 
nouvelaient alors avec une extrême vivacité, aupoint 
de rendre très obscures les impressions des objets présents; 



— 300 — 

il semblait habiter un monde différent de celui des autres 
hommes; et il ajoutait qu'il lui serait impossible de 
se faire entendre d'eux tant qu'il resterait soumis, 
par une suite de sa maladie, à ce nouvel ordre de 
choses. » 

ïl est évident que ce jeune homme se fût trouvé 
sous l'influence du hachisch, qu'il ne se serait pas 
exprimé autrement. Ses paroles ne nous font-elles 
pas ressouvenir du langage que tenait Davy ou le 
mangeur d'opium, dont il a été question plus haut, 
essayant de rendre compte des sensations produites 
par les agents somnifères dont il avait fait usage? 

Pinel cite les paroles du jeune maniaque comme 
étant l'expression vraie de ce qu'il éprouvait durant 
ses accès; et nous ne saurions mieux caractériser 
l'état réel de l'aliéné, tel que l'observation intérieure 
nous l'a fait connaître, qu'en répétant avec lui « qu'il 
semble habiter un monde différent des autres hom- 
mes. ^> Enfin , l'analogie entre l'état de manie et 
l'état de rêve l'impressionne si vivement, à l'occa- 
sion d'une certaine malade, qu'il termine son obser- 
vation en disant « qu'à la cessation de son accès de 
manie, qui n'avait pas duré moins de vingt-sept an- 
nées^ elle a paru sortir comme d'un rêve profond. » 

Le phénomène si curieux des hallucinations ne 
paraît avoir fixé l'attention de Pinel qu'accidentel- 
lement, et simplement comme un des signes exté- 
rieurs du délire maniaque principalement. Toutefois, 
ce qu'il en dit ne permet pas de douter qu'il n'en 
fasse remonter l'origine à l'imagination, c'est-à- 



— 361 — 

dire aux erreurs ou écarts de celle faculté qu'il 
considère comme « le complément de toutes les au- 
Ires, puisqu'elle semble disposer, à son gré, desper- 
ceptions antérieures^ de la mémoire ^ du jugement et des 
affections morales, pour en composer des tableaux 
plus ou moins réguliers, etc. (i) w 

Avec cette manière d'envisager l'imagination, 
Pinel était bien près de comprendre l'état halluci- 
natoire dans toute sa réalité. Évidemment, si ses 
anlipalhies contre les discussions idéologiques ne 
s'y fussent opposées, il se serait vite aperçu que les 
lésions de cette faculté qu'il définit si bien, s'éten- 
dent bien au-delà des perceptions reçues antérieu- 
rement, et peuvent atteindre encore le jugement, 
c'est à-dire la pensée, l'acte intellectuel tout entier, 
en un mot, que l'état hallucinatoire n'est que l'un 
des faits isolés de cette vie morale intérieure dont 
l'imagination est la source. 

Parmi les quelques exemples d'hallucination que 
cite Pinel, il s'en trouve un qui vient merveilleuse- 
ment à l'appui de cette manière de considérer l'état 
hallucinatoire. « Rien n'est plus ordinaire, dit cet 
écrivain, dans l'hospice, que les visions nocturnes 
et diurnes qu'éprouvent certaines femmes attaquées 
de la mélancolie religieuse. Une d'entre elles croit 
voir, pendant la nuit, la sainte Vierge descendre 
dans sa loge, sous la forme de langue de feu. Elle 
demande qu'on y construise un autel pour rece- 

(l) Traité médico-philosophique, 21'' éclit., p. 107. 



voir dignement la souveraine des cieux, qui vient 
pour s'entretenir avec elle et la consoler dans ses 
peines. )^ 

Bien évidemment, ici, il ne s'agit pas seulement 
d'impressions sensoriales. L'acte intellectuel tout 
entier est, pour ainsi dire, intéressé et prend part 
à la scène. Il y a échange de pensées de raisonne- 
ment de l'hallucinée avec un être imaginaire. Ces 
pensées se rapportent à la situation d'esprit où elle 
se trouve; elle est affligée et ce sont des consola- 
tions que la sainte Vierge lui apporte. Ici donc, 
dans ce fait si brièvement raconté, ne trouvons-nous 
pas l'imagination délirante disposant à son gré des 
perceptions, du jugement, des affections? 

L'état de rêve est-il autre chose? 

§ II. — ESQUIROL. 

Pinel avait élevé, dans son Traité philosophique j, 
le monument impérissable de la classification des 
maladies mentales. Mais ce bel édifice , assis sur 
les solides fondements de l'observation, et dont les 
lignes architecturales ont tout à la fois tant de 
grandeur et de simplicité, était loin d'être complet 
dans toutes ses parties. Une foule de détails avaient 
été omis. Des travaux importants, nécessaires, res- 
taient à exécuter et réclamaient un nouvel archi- 
tecte dont le génie sut comprendre celui de Pinel, 
se substituer à lui dans beaucoup de cas, et com- 
pléter son œuvre. 



--^ 363 — 

Cette lâche était réservée à Etienne Ësquirol. 
Se plaçant au même point de vue que son maître, 
adoptant^ sauf quelques restrictions, les grandes 
divisions tracées par lui, doué d'un génie plus in- 
vestigateur peut-être, et se plaisant davantage dans 
les détails , Ësquirol ne fut pas toujours rigoureu- 
sement fidèle à la marche qu'il déclare s'être tra- 
cée, dès le début de son livre , et manqua, heureu- 
sement selon nous, à la résolution qu'il disait avoir 
prise, à l'exemple de son illustre prédécesseur, de 
ne s'écarter jamais de la simple et sévère observa- 
lion des caractères distinctifs des maladies et de 
leurs signes extérieurs, 

11 osa faire de fréquentes et heureuses excursions 
dans le domaine de la psychologie. 

En présence des faits nombreux que sa perspica- 
cité, sa profonde connaissance de l'homme moral , 
lui faisaient si facilement envisager sous toutes leurs 
faces , l'observateur n'a pas toujours résisté à la 
tentation de se rendre compte de ces phénomènes 
que Pinel avait signalés, sans chercher même à 
soulever un coin du voile qui cache leur nature 
psychologique. Disons aussi qu'Esquirol se trouva 
placé dans les circonstances les plus favorables 
pour juger et approfondir ce côté de la pathologie 
de l'homme. Dès le début de sa carrière, il avait 
fondé un établissement pour le traitement des ma- 
ladies mentales. Dans cet établissement se trou- 
vaient réunis des malades appartenant aux premiè- 
res classes de la société, et dont l'instruction et 



— 364 — 
I éducation morale avaient eu tout le développe- 
ment possible. C'était là un champ nouveau d'obser- 
vation, qui offrait à l'homme de l'art une riche mois- 
son de détails psychologiques , de renseignements, 
de faits d'observation intime que l'on chercherait 
en vain dans les nombreuses réunions d'aliénés qui 
d'ordinaire peuplent les hospices. Tous les méde- 
cins d'aliénés savent quil y a infiniment plus à ap- 
prendre avec les malades dont l'éducation a été 
soignée qu'avec ceux dont l'intelligence est restée 
inculte. Je ne craindrais pas d'avancer même que 
l'étude, la connaissance exacte des maladies men- 
tales ne saurait être puisée qu'à cette source. Il 
s'agit ici du désordre des fonctions intellectuelles. 
L'exercice, l'activité de ses fonctions, diffère im- 
mensément suivant les individus. Une partie seu- 
lement des troubles de l'esprit est appréciable par 
l'observation ordinaire ou extérieure. Leur méca- 
nisme nous demeurera inconnu tant que les mala- 
des eux-mêmes ne nous auront pas initié à ce qui 
se passe au fond de leur âme ; et ceux-là seulement 
en sont capables qui, par une instruction solide et 
philosophique, auront été mis à même de se rendre 
compte, du moins jusqu'à un certain point, du jeu 
des facultés mentales, de décomposer et d'analyser 
leur action. 

Esquirol sut mettre à profit la position dans la- 
quelle il se trouvait, et presque toutes ses études 
psychologiques sur l'aliénation mentale ont été 
faites sur des malades de son établissement. Que 



— 365 — 

Ton me permette de jeter un coup d'œil rapide sur 
les principaux résultats qu'il a obtenus, et de voir 
jusqu'à quel point ils confirment ceux qui nous sont 
propres. 

Partisan des doctrines philosophiques du célèbre 
Laromiguière, dont il était l'ami, Esquirol a voulu 
faire l'application de ses doctrines aux troubles des 
facultés mentales. Laissant à Y attention le rôle sou- 
verain que lui avait assigné le professeur du collège 
de France, il admit que cette faculté était essen- 
tiellement lésée dans la folie , et que « toutes les 
lésions de l'entendement pouvaient être ramenées 
à celle de l'attention. » 

Dans la manie, emportée, distraite par des im- 
pressions fugitives et nombreuses, l'attention est 
incapable de s'arrêter suffisamment sur aucune 
idée. 

L'affaiblissement des organes produit un résultat 
semblable chez les déme^its. 

Enfin, sa concentration exclusive sur une ou plu- 
sieurs idées, dans le délire partiel , est la cause des 
convictions délirantes ou idées fixes. 

Je ne rappellerai pas ce que j'ai dit de l'état 
maniaque. J'ai fait voir qu'il pouvait être regardé 
comme type de la modification primordiale. 

On doit s'étonner qu'Esquirol , qui a si admira- 
blement décrit cet état, n'en ait pas constaté l'exis- 
tence dans les autres phénomènes principaux du 
délire, les convictions délirantes (délire partiel), 
les illusions et les hallucinations. 



~ âG6 — 

Suivant lui, en effet, si l'attention est lésée, 
dans la monomanie, c'est d'une manière diamétra- 
lement opposée à ce qui a lieu dans le délire ma- 
niaque. Mais, fixité des idées, concentration de 
l'attention, ce sont là des phénomènes secondaires 
qui se rattachent à une lésion primitive, toujours 
la même, et qui n'est autre que l'excitation intel- 
lectuelle. De ces deux ordres de symptômes ou ac- 
cidents psychologiques , Esquirol n'a reconnu que 
les premiers, qui, en effet, finissent par prédominer 
chez les monomaniaques ; les autres lui ont complè- 
tement échappé. Aussi déclare-t-il positivement 
qu'il regarde les divers genres de vésanie « comme 
trop distincts pour pouvoir jamais être confondus. >? 

Quant à Videntité psychique dans laquelle nous 
croyons qu'il faut confondre la folie et l'état de 
rêve , Esquirol fait si fréquemment allusion aux 
nombreuses analogies qui s'observent entre ces deux 
états , il a si souvent recours à l'un pour expliquer 
l'autre, que nous nous croirions presque le droit 
de nous appuyer de son autorité , et d'invoquer en 
notre faveur ses doutes, ses soupçons, comme des 
affirmations positives. C'est ainsi qu'il se plaît à ré- 
péter avec les lypémaniaques, qui, dit-il, « sont hors 
de la raison, parce qu'ils perçoivent mal les impres- 
sions, » qu'un abîme les sépare du monde exté- 
rieur. — J'entends, disait un de ces malades, je vois; 
mais je n'entends pas, je ne vois pas comme autre- 
fois; les objets ne viennent pas à moi ; ils ne s'iden- 
tifient pas avec mon être; un nuage épais, un voile 



-^ 3G7 — 

cliaiige la teinle et l'aspect des corps; les corps les 
mieux polis me paraissent hérissés d'aspérités, etc. 
« Dans les hallucinations, dit-il ailleurs, il n'y a ni 
sensation, ni perception, pas plus que dans les rêves et 
le somnambulisme, puisque les objets extérieurs 
n'agissent plus sur les sens. — Celui qui est en 
délire, celui qui rêve, ne pouvant commander à son 
attention, ne peut la diriger, ni la détourner de ces 
objets fantastiques ; il reste livré à ses hallucinations, 

à ses rêves Il rêve tout éveillé. Chez 

celui qui rêve, les idées de là veille se continuent 
pendant le sommeil; tandis que celui qui est dans 
le délire achève, pour ainsi dire, son rêve, quoique 
tout éveillé. Les rêves, comme les hallucinations, 
reproduisent toujours des sensations, des idées an- 
ciennes. Comme dans le rêve , la série des images 
est quelquefois régulière; plus souvent, les images 
et les idées se reproduisent dans la plus grande 
confusion et offrent les associations les plus étran- 
ges. Comme dans le rêve, ceux qui ont des hallu- 
cinations ont quelquefois la conscience qu'ils sont 
dans le délire, sans pouvoir en dégager leur es- 
prit On observe, chez les hallu- 
cinés, une sorte ^aparté, comme chez les hommes 
les plus raisonnables , qui sont absorbés par quel- 
que profonde méditation. » 

Illusions, — Si l'on se rappelle ce que nous avons 
dit des illusions provoquées par le hachisch ; on 
concevra que nous ne partagions pas l'opinion d'Es- 
quirol., qui pense que, « dans les illusions , la sen- 



— 568 — 

sibiliié des extrémités nerveuses est altérée, est 
exaltée, affaiblie ou pervertie. » 

Selon nous , il n'y a désordre que dans l'enten- 
dement , et ce désordre est amené à l'occasion de 
l'exercice de la sensibilité ou de Faction des sens 
spéciaux. 

Je n'ai point d'exception à faire pour les cas si 
curieux et en apparence si inexplicables, rapportés 
par Reil et Esquirol (i). 

Que l'action des sens soit irrégulière, il n'importe; 
il n'y a erreur, méprise, en un mot, illusion, que 
par le désordre de l'entendement qui n'est plus en 
état de juger, d'apprécier le produit des sens. On 

(4) « Une dame aliénée avait des accès d'agitation et même de 
fureur. La femme de chambre de cette dame, voulant un jour con- 
tenir la malade , posa la main sur ses yeux ; aussitôt la malade , 
revenue à elle, fut parfaitement calme, en disant qu'elle ne voyait 
plus rien. » (Reil.) 

« J'ai donné des soins, dit Esquirol, à un jeune militaire allié à 
la famille de Bonaparte. Après beaucoup d'écarts de régime et des 
mécomptes de fortune , il devint maniaque , et me fut confié. Il 
voyait dans toutes les personnes qui l'entouraient des membres 
de la famille impériale ; il s'irritait et s'emportait dès qu'il voyait 
les domestiques remplir quelque devoir servile ; il se prosternait 
aux pieds de l'un d'eux, qu'il prenait pour l'empereur; il deman- 
dait grâce et protection. Je m'avisai un jour de lui bander les yeux 
avec un mouchoir ; dès ce moment , le malade fut calme et tran- 
quille, et parla raisonnablement lui-même de ses illusions. J'ai ré- 
pété plusieurs fois la même expérience avec le même succès. Une 
fois entre autres, j'ai conservé pendant douze heures le bandeau 
sur les yeux du malade, qui n'a point déraisonné pendant tout ce 
temps ; mais, aussitôt qu'il put voir, le délire recommença. » 



— 369 — 
n'a pas d'illusion (dans le sens pathologique de ce 
mot) , parce qu'une affection des yeux ou des or- 
ganes de l'audition défigurera les images et les sons, 
mais on aura véritablement une illusion alors que, 
par suite du trouble intellectuel , on portera un 
jugement erroné. 

L'excitation maniaque n'est pas toujours et essen- 
tiellement du délire, c'est-à-dire, n'implique ni 
incohérence des idées , ni convictions délirantes. 
Assurément il y a modification intellectuelle, et 
cette modification, on peut même la regarder comme 
une véritable période d'incubalion , mais ce n'est 
pas encore la maladie déclarée , ce n'est pas du 
délire. 

Cependant , qu'on ne l'oublie pas , sous le coup 
de cette incubation , de cette influence morbide 
dont les symptômes ne sont pas encore de la dérai- 
son, l'intelligence peut tout-à-coup tomber dans 
le désordre le plus complet , et cela , pour la cause 
la plus futile, la plus insignifiante. 

C'est le cas dont il s'agit. Ici c'est l'action des 
sens ou de l'un des sens spéciaux qui est la cause 
déterminante du délire ; c'est l'étincelle qui met le 
feu aux poudres. Il y a réaction de l'effet sur la 
cause, et par suite , accroissement de l'intensité de 
cette dernière. L'excitation maniaque est cause de 
l'illusion, et l'illusion, réagissant sur l'entendement, 
portejusqu'au délire furieux celte simple excitation. 

Ainsi il arrive dans la modification mentale pro- 
duite par le hachisch, Tant que les sens ne sont 

24 



— 570 — 

impressionnés par aucun objet, au moins d'une 
manière particulière, le trouble de l'entendement 
se borne à la mobilité , à la rapidité parfois excessive 
des idées et des conceptions. Qu'une impression 
quelconque vienne jeter sur cet incendie encore 
mal allumé une illusion , cette illusion deviendra 
le point de départ d'idées extravagantes, de fausses 
convictions , de folles joies ou de craintes exagérées. 
C'est le cas où je me suis trouvé, lorsque, la bougie 
qui éclairait ma chambre venant à se multiplier et 
à se transformer en cierges funéraires , j eus , un 
instant , la pensée que j'avais cessé de vivre et que 
déjà on faisait les apprêts de mon enterrement. On 
emporta la bougie, l'illusion disparut, et, avec 
elle, la terreur qui commençait à s'emparer de moi. 
Je ferai encore une remarque concernant les il- 
lusions parmi lesquelles ont été compris certains 
faits pathologiques qui, selon nous, leur sont étran- 
gers. 

Si l'observation intérieure ne nous trompe pas , 
l'illusion ne diffère de l'hallucination qu'en tant 
qu'elle est provoquée par une impression senso- 
riale. L'imagination meta la place de la sensation 
causée par les sens de la vue ou de l'ouïe une autre 
sensation purement intérieure , née dans le senso- 
rium commune à l'occasion de la sensation réelle et 
normale. 

Cela est vrai pour les deux sens que je viens de 
nommer , sens intellectuels par excellence , car ce 
sont ceux qui fournissent à l'intellect les notions les 



— 371 — 

plus étendues et le plus complexes. Mais je n ose- 
rais affirmer qu'il en soit ainsi des sens du goût, de 
l'odorat et du toucher. 

Ces sens sont frécfuemment modifiés chez les alié- 
nés , surtout au début de la maladie. Cette modi, 
fication peut donner lieu à des idées, à des convic- 
tions extravagantes. Le mauvais goût qui provient 
de l'état saburral de la langue peut faire croire à 
un malade qu'on a mis du poison dans ses aliments; 
cet autre peut prendre pour des gaz pestilentiels 
les mauvaises odeurs répandues dans l'air, s'em- 
porter contre les misérables qui en veulent à ses 

jours, etc Ce sont là des idées absurdes, des 

convictions non fondées qu'une impression senso- 
riale a fait naître; mais je n'y vois pas d'illusion. 
L'acte sensorial n'avait rien d'irrégulier ; il ne pou- 
vait être autrement qu'il n'a été en vertu des lois 
de l'organisme. L'intellect seul est en défaut, il a 
conclu illogiquement. 

Ces réflexions trouvent une juste application aux 
phénomènes morbides rangés par les auteurs, après 
Esquirol , parmi les illusions internes, 

— ^Un général, en proie à des douleurs de dents, 
accuse le soleil d'en être la cause et menace d'aller 
l'exterminer avec sa division; éprouve-t-il des dou- 
leurs dans le genou , il croit qu'un voleur s'est logé 
là et il le frappe du poing en s'écriant : «Coquin, tu 
ne t'en iras pas ! » — Rongée par un affreux cancer 
de l'estomac, une malheureuse femme assure qu'elle 
a des chiens dans le ventre et qu'elle les entend 



— 372 — 

aboyer. — Une jeune dame, que j'ai beaucoup con- 
nue à Charenlon, tourmentée par de vifs besoins 
erotiques, s'imagine que des hommes, des singes 
même, viennent coucher avec elle toutes les nuits 
et répuisent par leurs emportements lubriques. — 
Je n'y puis voir que de faux jugements portés à l'oc- 
casion de sensations internes positives et vraies , et 
qui sont si bien indépendantes des erreurs du juge- 
ment qu'il n'est pas rare de voir ces erreurs se mo- 
difier ;, changer de caractère comme cela arrive chez 
les hypochondriaques , principalement, qui se for- 
ment tour à tour les convictions les plus opposées. 

Ainsi que je l'ai fait remarquer plus haut, il est 
des cas j cependant , où la sensibilité interne subit 
une telle modification qu'on pourrait dire à bon 
droit qu'elle est illusionnée , qu'il y a véritablement 
illusion. 

Il y a de véritables illusions de la sensibilité gé- 
nérale; les seules dignes de cette dénomination, 
car , par ce mot, on prétend , sans doute , désigner 
une maladie , une lésion^ et cette lésion ne saurait 
résider ailleurs que dans la fonction même à la- 
quelle on l'applique. 

On entend certains malades accuser des modifi- 
cations étranges de la sensibilité générale. J'ai parlé 
d'une jeune personne actuellement dans notre éta- 
blissement d'Ivry , qui assure que sa tête, sa figure 
sont horriblement gonflées, que son dos a tourné 
et qu'elle est toute contrefaite. — Un jeune homme 
qui , par moments , apprécie assez bien sa maladie^ 



~ 373 — 

me disait l'autre jour qu'il éprouvait une sensation 
fort singulière : il lui semblait que son cerveau cou- 
lait dans ses talons. — Jugeant les sensations d'au- 
irui par ce que j'ai éprouvé moi-même , je ne sau- 
rais douler que ces sensations ne soient telles, en 
elTet , que les malades le disent. La sensibilité est 
donc positivement lésée ; c'est-à-dire que, dans 
ces cas singuliers , l'impression qui arrive au sen- 
sorium commun , est essentiellement fausse eu égard 
à ce qui se passe réellement dans les organes ; elle 
est telle qu'une erreur invincible, une idée fausse 
relativement à l'état réel des organes d'où elle part 
et rayonne vers les centres nerveux, en est le ré- 
sultat nécessaire; nul moyen, nul pouvoir intel- 
lectuel de jugement ou de réflexion ne peut rectifier 
cette erreur. 

§ III. — M. Leuret. 

Dans ses F ragynents psychologiques, M. le docteur 
Leuret combat l'opinion des auteurs qui ont attri- 
bué le phénomène des hallucinations soit à la mé- 
moire, soit à l'imagination. A l'exemple de son maî- 
tre Esquirol, il en fait un phénomène purement 
cérébral, une véritable sensation produite sans la 
présence d'un corps extérieur impressionnant l'un 
ou l'autre des sens spéciaux ou tous à la fois. Dans 
l'hallucination, il y a, pour me servir des expressions 
de M. Leuret, « un élément nouveau arrivé dans 
l'esprit de riialluciné, un élément étranger aux au- 
tres hommes, » 



— 374 ^ 

Celte manière de voir est celle d'Esquirol. Si je 
l'ai rappelée, c'est uniquement à cause des consé-- 
quences que l'auteur s'est cru le droit d'en tirer et 
que nous ne saurions admettre. 

Selon M. Leuret, l'élément hallucination ne peut 
constituer à lui seul la folie ; car on le retrouve chez 
des individus qui l'apprécient et le jugent sainement. 
11 ne saurait y avoir de dissidence sur ce point. Mais 
M. Leuret ajoute : Faites entrer ces mêmes faits (les 
hallucinations) dans la tête d'un homme grossier 
et ignorant, et essayez de le dissuader, il croira 
plutôt ce qu'il a entendu et vu, que ce que vous lui 
jlirez : Usera fou: donc la folie peut dépendre uni- 
quement de la condition intellectuelle (d'ailleurs 
normale), où se trouvera un individu; car le môme 
phénomène, l'hallucination, qui entraîne la folie 
chez un homme simple et ignorant, laissera intacte 
la raison d'un homme instruit. 

On voit de suite où peut conduire une semblable 
théorie : à admettre que la folie la mieux caractéri- 
sée peut n'être, en réalité, dans sa nature psycholo- 
i;ique, qu'une simple erreur, un jugement faux re- 
lativement, mais vrai en lui-môme, et provenant 
uniquement, au moins dans certains cas, d'un défaut 
(rinstruclion. 

Ainsi se trouve reproduite la théorie de la folie 
morale , de la folie sans lésion organique et de son 
traitement par des moyens moraux, les mômes que 
ceux que l'on emploie pour redresser l'erreur des 
uens raisonnables. 



— 375 — 

Nous ne saurions partager l'opinion de M. Leuret. 
Qu'un individu, quel qu'il soit, croie aux hallucina- 
tions dont il est poursuivi, c'est là un fait de patho- 
logie mentale dont il faut chercher l'origine ailleurs 
que dans son ignorance ou son incapacité d'appré- 
cier le phénomène auquel son esprit était jusqu'a- 
lors resté étranger. Parce que l'homme, dont parle 
M. Leuret « se confiera plutôt dans sa sensation que 
dans la parole des autres, »il ne sera pas fou, au 
moins tant qu'on voudra conserver à cette expres- 
sion son acception ordinaire. En efîet, ayant gardé 
son jugement et son libre arbitre, pourquoi ne croi- 
rait-il pas ceux qui, avec l'autorité de la science et 
de l'instruction, viendront lui dire que le bruit, les 
voix qu'il a entendus sont un phénomène maladif, 
semblable à ceux des rêves ou du délire? Au moins 
ne pouvez-vous nier que cela ne soit possible et 
qu'on ne puisse espérer de lui inculquer les mêmes 
idées saines que vous devez, vous, à votre instruc- 
tion. Dès lors cet homme n'est pas fou ; car qui dit 
folie^ dit irrésistibilité, nécessité dans les actes in- 
tellectuels ; un fou croit parce qu'il croit, de même 
qu'il a peur parce qu'il a peur : il n'y a pas d'autre 
raison à donner des actes de folie que leur fait 
même. Avec un degré de fièvre de plus, M. Leuret 
ne peut nier qu'il n'eût cru lui-même à l'halluci- 
nation qu'il éprouva un jour, malgré ses connais- 
sances en chimie; il n'aurait point ajouté foi à ce 
qu'on lui disait pour le tranquilliser. 

En second lieu, qu'importe que le savant dont 



M. Leuret rapporte l'histoire d'après Bonnet, ap- 
précie les fausses sensations dont il est le jouet? 
Ne se renconlre-t-il pas dans nos maisons de santé 
des hommes instruits qui sont complètement , in- 
curablement dupes de leurs hallucinations? Et ce- 
pendant leur instruction suffirait au centuple pour 
leur dessiller les yeux , pour les mettre en état de 
juger sainement les sensations dont on s'efforce de 
leur démontrer la fausseté. 

Par contre, ne voyons-nous pas tous les jours 
dans nos hospices les plus simples, les plus gros- 
siers des hommes, avoir une conscience parfaite de 
leurs hallucinations, alors même que ce phénomène 
étrange est le plus compliqué , se présente sous les 
apparences de vérité les plus spécieuses, les plus 
faites pour forcer leur conviction? 

S** il arrive souvent que des hallucinés, dans le 
cours de leur maladie, soient, à diverses reprises, 
tantôt en état , tantôt hors d'état d'apprécier 
leurs fausses sensations. M. Leuret n'a-t-il jamais 
entendu des hallucinés lui dire : Maintenant, dans 
ce moment de calme , j'entends très bien les voix , 
mais je ne m'en inquiète nullement ; je les prends 
pour ce qu'elles sont et pour ce qu'elles valent; 
mais peut-être demain, peut-être ce soir , je ne le 
pourrai plus, je serai entraîné, je croirai ce qu'elles 
me diront ; alors je ne sais ce qui se passe en moi , 
je ne sais ce que j'éprouve. 

4" Si la théorie que nous combattons était vraie, 
rien ne serait plus facile que de guérir un hallu- 



— 377 ~ 

ciné. Pourvu que le malade ne soit pas un idioU 
par une foule de raisonnements convaincants, vous 
lui ferez bientôt sentir que ces sensations aux- 
quelles il ajoute foi, ne sont autres qu'un phéno- 
mène morbide, un fait nouveau arrivé dans leur 
esprit. Vous lui diriez : je ne conteste pas que vous 
entendiez , que vous voyiez ce que vous dites voir 
et entendre ; mais, en retour , accordez-moi que 
cela se passe d'une manière inaccoutumée, qu'il y 
a là autre chose qu'une sensation ordinaire ; atten- 
dez patiemment, que ce trouble de votre esprit, 
cette espèce de névralgie intellectuelle se dissipe, 
mais n'en soyez pas volontairement dupe , et sur- 
tout ne réglez pas vos actions en conséquence 

Et cependant pourrait-on citer un seul fait d'hallu- 
cination guérie par le raisonnement ? Que si vous 
échouez à rencontre de gens sans éducation , d'un 
esprit peu cultivé, du moins réussirez-vous lors- 
que vous vous adresserez à des hommes instruits , 
versés dans les choses psychologiques, à des philo- 
sophes, par exemple, à des médecins?... Pas da- 
vantage, et cela par la même raison qui a fait qu'ils 
ont cru à leurs sensations imaginaires avec le même 
abandon, le même entraînement, disons mieux, la 
môme fatalité qu'un homme ignorant et dépourvu 
de toutes lumières. 

Au reste, il n'y a rien ici d'exceptionnel ; il en 
est des fausses sensations comme des idées fixes , 
des convictions erronées. Or , ne rencontre-t-on 
pas ces idées , ces convictions les plus extravagan- 



— 378 — 

tes, les plus niaises, chez des individus dont les 
facultés intellectuelles sont d'ailleurs extrêmement 
distinguées? Par exemple, cet homme d'un esprit 
si supérieur, qui se croit le maître du monde, qui 
possède toutes les richesses do la terre, dont la 
raison pourtant n'est lésée que sur ce seul point, 
pourquoi, si, comme vous le dites, il est tout simple- 
ment dans Terreur, ne se sert-il pas de sa raison, 
dont il fait d'ailleurs si bon usage , pour redresser 
cette erreur? Pourquoi certains malades vont-ils 
même jusqu'à répondre à ceux qui cherchent à les 
détromper : « Ce que vous me dites est très sensé, 
je le sens , mais je ne puis vous croire ; je n'en 
persiste pas moins dans mes idées? » 

Dans votre hypothèse, il ne saurait y avoir de 
délire partiel ; toute monomanie seraitune chimère, 
une impossibilité; car la plupart de ceux qui en 
sont atteints ont cent fois plus d'esprit et de juge- 
ment qu'il n'en faudrait pour redresser leurs idées 
fixes si elles n'étaient que des erreurs. 

Il y a donc, chez l'halluciné;, autre chose que ce 
que vous dites ; il y a plus qu'un fait nouveau dans 
l'esprit, fait qui serait bien ou mal apprécié, sui- 
vant les conditions d'intelligence de chaque indi- 
vidu. Il y a, outre le phénomène nouveau, un autre 
fait morbide psycho-cérébral primitif, qui est l'o- 
rigine nécessaire de ce même phénomène, et en 
même temps de la foi irrésistible qui s'y attache, 
contre lequel tout raisonnement doit échouer, parce 
«ju'il est en dehors du libre arbitre, de la raison 



— 579 — 

et du sens commun. C'est ce môme fait qui se ré- 
vèle obscurément à l'individu qui, au début d'un 
accès de manie, s'aperçoit qu'il prononce des mots 
sans suite, des phrases décousues, qui, en expri- 
mant de vives terreurs, des craintes d'empoisonne- 
ment, d'assassinat, sent au fond de son âme que 
ces terreurs et ces craintes sont absurdes et chimé- 
riques; c'est ce même fait qui change et modifie 
toutes les conditions de l'intelligence, arrache l'in- 
dividu à lui-même, comme il brise tous les rap- 
ports avec les personnes et les choses qui l'environ- 
nent. Est-il besoin de nommer le fait primordial? 

§ IV. — M. LÊLUT. 

M. le docteur Lélut dit en parlant du mélanco- 
lique: « Ses sentiments, ses idées se transforment 
en véritables sensations externes, aussi distinctes, 
je dirai presque aussi physiques que les objets eux- 
mêmes. C'est la pensée qui semble se matérialiser, 
qui devient une image visuelle, un son, une odeur, 
une saveur, une sensation tactile; ce sont des hal- 
lucinations. » 

Une première remarque sur ces paroles du sa- 
vant psychologiste que nous venons de citer. En 
s'exprimant ainsi , l'état de rêve n'était assurément 
pas dans sa pensée, et pourtant, ses paroles sont 
telles , qu'il faut de toute nécessité en faire appli- 
cation à cet état, ou bien elles sont dépourvues de 
sens , môme dans leur acception métaphorique. 
Quoi qu'il en soit, tout on méconnaissant la nature 



— 380 — 

réelle de l'étal hallucinatoire, M. le docteur Lélull'a 
défini beaucoup plus exactement qu'on ne l'avait 
fait avant lui. Il s'est approché de la vérité aussi 
près qu'il pouvait le faire, n'étant pas guidé par 
l'observation intérieure. 

Tous les auteurs ont signalé le rapport qui exis- 
tait généralement entre les pensées, les sentiments 
affectifs habituels aux malades et leurs hallucina- 
tions. M. Lélut a cru voir, dans un certain ordre 
d'hallucinations, la transformation de la pensée elle- 
même, c'est-à-dire de l'acte cérébral le plus relevé, 
et qui semble le plus dégagé de la matière. 

C'était appeler l'attention sur un côté, jusque là 
inaperçu, du phénomène des hallucinations, mais 
en usant d'expressions qui prouvent que la nature 
psychique de ce phénomène était méconnue. Il 
nexiste d'autre transformation de la pensée que 
celle qui a lieu dans l'état de rêve, qui est, à pro- 
prement parler, une transformation de l'ensemble 
des fonctions intellectuelles. Pris dans un autre 
sens , le mot transformation porte complètement à 
faux. En efïet , comment admettre que les voix , les 
mots, les phrases, les discours qu'entend l'hallu- 
ciné ne sont que sa pensée transformée, c'est-à-dire 
revêtue de sons , parlée haut , appréciable à lui 
seul, comme le seraient des sons venus du dehors, 
si ces voix , en lui apprenant des choses qu'il 
ignore, en résolvant affirmativement ou négative- 
ment des questions sur lesquelles lui-même ne 
saurait se prononcer, et enfin en l'entretenant de 
choses auxquelles il ne pensait pas ^ semblent ex- 



primer la pensée d'êtres étrangers à lui? M. X..., 
par exemple, dont nous avons parlé, pag. loG, 
doute si ses ennemis lui susciteront un procès, 
et une voix lui fait entendre ces propres mots : 
« Tu auras un procès. » — M. Lélut dit à un ma- 
lade « qu'il s'occupe des moyens de le délivrer des 
importuns qui le tourmentent. » Le malade a toute 
confiance; que lui disent ses voix, cependant? 
« Qu'il aura beau faire, qu'il ne viendra pas à bout 
de son dessein , qu'il faudra qu'il vienne se ranger 
à l'obéissance du diable. » 

Évidemment, dans ces deux cas , l'hallucination 
est dans le sens des préoccupations habituelles des 
malades ; elle exprime , mais elle ne traduit pas 
leur pensée, pour ainsi dire, mot à mot, liiléraîe- 
ment, comme l'impliquerait le mot transformation ; 
ils doutent , et les voix prononcent! Tel lypéma- 
niaque se croit en butte à des persécutions; on le 
menace, on l'injurie , on lui reproche des méfaits, 
des crimes qu'il n'a pas commis, dont il n'a jamais 
eu la pensée; on le pousse au désespoir, au suicide, 
au meurtre d'autrui, etc., et ces menaces, ces re- 
proches, ces homicides conseils, il n'en est pas 
comme de ces pensées vagues, passagères, qui se 
jouent dans un esprit inattentif; non, tout cela es! 
précis, distinct, a un sens parfaitement déterminé, 
est nettement formulé : « Tu seras pendu , tu es un 
scélérat, tue-toi, tue cet autre, ou il te tuera, etc.. » 

On ne saurait le méconnaître, il y a autre chose 
ici que la pensée transformée ou parlée haut, car 



— 382 — 

alors, il faudrait que les signes sensibles dont elle 
se revêt , que les sons . les perceptions auditives 
fussent calqués rigoureusement, et, comme nous 
l'avons déjà dit, mot pour mot, phrase pour phrase, 
sur cette pensée même. 

M. Baillarger, dans un mémoire intitulé : Frag- 
ments pour servir à l'histoire des hallucinations , en 
adoptant l'opinion de M. Lélut, l'appuie de nou- 
velles observations. 

Il est des cas, fort rares , à la vérité, où l'hallu- 
cination auditive paraît être la reproduction exacte 
de la pensée; mais il ne faut pas perdre de vue que 
cette pensée , transformée en sensation , est étran- 
gère à la personnalité de l'individu, échappe à sa 
conscience , à son sens intime ; aussi est-elle rap- 
portée par lui à un autre être que lui-même; et 
alors, il n'y a pas seulement transformation , il y ^^^ 
véritablement aliénation de la pensée. 

De toute nécessité, il faut rattacher cette pensée 
transformée , qui n'a plus conscience d'elle-même, 
ne se connaît plus, ne se sait plus en vertu des nou- 
velles conditions psycho-cérébrales dans lesquelles 
elle s'est développée, il faut la rattacher, dis-je, 
comme tous les autres modes d'action du cerveau, 
à une autre existence intellectuelle., à une autre vie 
morale, vie tout intérieure, toute de souvenirs, 
toute d'imagination, vie du rêve enfin, qui est aussi 
celle de la folie. 

Nous avons déjà fait cette remarque : l'état hal 
lucinatoire n'est pas seulement, comme on Ta dit^ 



— 383 — 

un fait anormal de la hcnlié perceptive. Il comprend 
l'intelligence tout entière réfléchissant, compre- 
nant, jugeant, exprimant ses craintes, ses désirs, 
ses espérances, son désespoir, n'ayant plus con- 
science de ses propres actes, privée de son moi, se 
dédoublant, pour ainsi dire, de telle sorte, qu'une 
partie d'elle-même puisse entrer en relation d'i- 
dées, en conversation avec l'autre partie. 

Admettez l'identité psychologique de la folie et de 
l'état de rêve, et vous admirerez la facilité avec la- 
quelle l'état hallucinatoire, envisagé dans toutes ses 
formes, sous toutes ses faces, dans ses plus minimes 
détails, s'explique et se comprend; combien, en- 
core dans ce cas-ci, est juste celte locution vulgaire : 
« C'est un fou; il ^des visions; il prend ses rêves 
pour des réalités ! » H n'est pas de rêve dans lequel 
ne se retrouvent tous les phénomènes de l'état hal- 
lucinatoire. 

En état de rêve, quoi de plus commun que d'en- 
tendre les conversations d'êtres imaginaires, de 
causer avec eux, le plus souvent des sujets qui nous 
ont préoccupé pendant la veille, souvent aussi de 
sujets indifi'érents qui se relient entre eux, à notre 
insu, par les lois ordinaires de l'association des 
idées, lois qui, comme on sait, se fondent sur des 
affinités, des analogies, de temps, de lieu, etc. ? 
Comme dans le délire, que nous ayons, ou non, con- 
science de l'état dans lequel nous nous trouvons, la 
présence de nos interlocuteurs est un fait réel, po- 
sitif, disons le mot, matériel. C'est bien leur pen- 



— 384 — 
sée, et non la nôtre, qu'ils expriment; car leurs pa- 
roles sont celles d'êtres entièrement distincts de 
nous-mêmes. 

Ainsi donc, on peut dire que la théorie, fondée 
sur l'observation extérieure même la plus avancée 
qui ait été formulée jusqu'à ce jour, confirme le fait 
qui nous est révélé par l'observation intime, en ce 
sens que toute explication du phénomène des hal- 
lucinations échoue, si elle ne s'appuie sur l'identité 
de ce phénomène avec l'état de rêve. 

§ V. — M. Baillarger. 

De même que certaines idées, avant de revêtir des 
caractères de fixité, avaient préexisté dans le cerveau 
des individus que le délire a frappés plus tard ; de 
même que certaines impulsions maladives sont les 
mêmes, à l'irrésistibilité près, que celles qui se 
faisaient sentir pendant l'état sain; ainsi, « une 
sensation vive, antérieure, peut se reproduire spon- 
tanément et toujours la même , formant ainsi une 
hallucination isolée et d'une nature particulière. » 
Après avoir été produite par une cause extérieure, 
réelle, la sensation se reproduit spontanément, 
c'est-à-dire en dehors de Faction de la cause primi- 
tive; le fait sensorial a été transformé en fait pure- 
ment cérébral. Cette proposition a été développée 
par M. Baillarger, dans un mémoire dontnous avons 
déjà eu occasion de parler, et appuyée de faits in- 
téressants. 



"-- 385 — 

Nous nous proposons d'examiner ces faits au point 
de vue de l'opinion que nous avons émise relative- 
ment à la cause immédiate et primordiale des hal- 
lucinations en général. 

Nous avons dit que, antérieurement à tout phé- 
nomène d'aliénation mentale, il existait une modifi- 
cation psycho-cérébrale qui les engendrait tous et 
sans laquelle ils ne pouvaient se développer. Cette 
modification se retrouve encore (il nous sera facile 
de le démontrer), alors même que le phénomène 
hallucinatoire, réduit, pour ainsi dire,àsa plus sim- 
ple expression, a n'est que la sensation répétée, re- 
produite spontanément. » 

Il ne saurait y avoir hallucination, c'est-à-dire 
transformation d'une impression extérieure en sen- 
sation intra-cérébrale, par cela seul que cette im- 
pression aura été vive, saisissante comme toutes 
celles dont il est question dans les faits relatés par 
M. Baillarger. La vivacité de l'impression a eu pour 
résultat immédiat de déterminer le fait primordial, 
lequel à son tour, d'effet devenant cause, a trans- 
formé l'impression reçue par l'intermédiaire des sens 
en sensation intérieure. 

En effet, étudions ces sensations qui devien 
nent des hallucinations, analysons-les: nous nous 
apercevrons tout d'abord qu'elles doivent ieur 
énergie à des passions vives, perturbatrices, à de 
violentes émotions; la terreur a toujours joué un 
rôle dans les cas auxquels nous faisons allusion. Au 
reste on peut dire, en thèse générale, qu'au point 

25 



— 38G — 

de vue moral, les sensations de l'ouïe et de la vue 
sont indifférentes en elles-mêmes; elles n'im- 
pressionnent, elles n'émeuvent qu'en vertu dés 
idées qu'elles s'associent et des passions qu'elles 
soulèvent. 

Or , nous avons suffisamment établi , dans les 
pages qui précèdent, que le résultat immédiat des 
émotions brusques, instantanées, était, dans beau- 
coup de cas, ou du moins pouvait être un ébran- 
lement, une secousse plus ou moins durables de 
l'organe de la pensée, un état de stupeur dont le 
passage rapide laissait à peine de traces dans la 
conscience , et enfin la dissociation et l'incohé- 
rence absolue des idées. 

La confirmation pratique de ce que nous avan- 
çons, nous ne voulons pas la chercher ailleurs que 
dans les faits mêmes que contient le mémoire de 
notre collègue, où nous retrouverons toujours le 
fait primordial , soit isolé , soit dépendant de vives 
émotions causées par une impression sensoriale. 
La malade qui fait le sujet de la première obser- 
vation avait déjà eu quatre accès d'aliénation men- 
tale; elle avait, depuis quelques années, contracté 
l'habitude le l'ivresse, et enfin elle était restée 
quelques jours plongée dans un état de stupeur, 
lorsqu'elle éprouva des hallucinations (i). 

(1) En traversant une rue du faubourg Saint-Antoine, elle 
reçoit sur la tête un pot à fleurs tombé d'une croisée. Après quel- 
ques jours de stupeur, elle s'imagine par moments être atteinte du 
même accident. « La douleur lui arrache un cri, et à peine elle a 



— 387 — 

Ces antécédents établissent une triste prédispo- 
sition aux hallucinations qui, comme on sait, ne 
sont, le plus souvent, qu'un incident, un épiphé- 
nomène du trouble intellectuel. 11 existait donc , 
indépendamment de l'ébranlement du cerveau 
produit par la chute du pot à fleurs, long-temps 
avant que le symptôme se manifestât, une cause 
latente et primordiale. L'accident n'a été que cause 
occasionnelle. 

La deuxième observation est d'une grande va- 
leur dans la question qui nous occupe. « Dans 
l'une des émeutes qui ont ensanglanté Paris en 
i83i, la femme d'un ouvrier, enceinte de huit 
mois, cherchant à rentrer chez elle , voit son mari 
tomber mortellement frappé d'une balle. Un mois 
plus tard, elle accouche heureusement; mais le 
dixième jour après l'accouchement, le délire éclate. 
Dès le début, la malade entend le bruit du canon , 
des feux de peloton, le sifflement des balles. Elle 
se sauve dans la campagne, etc. » 

Ainsi, à quelle époque voit-on se manifester les 
hallucinations? Est-ce au moment où la femme en 
question voit tomber son mari, où elle est abasour- 
die parle bruit du canon et le sifflement des balles 
qui viennent tuer son mari sous ses yeux? En ce 
moment terrible, les sensations sont à leur apogée 
d'intensité ; ce n'est pas alors cependant qu'elles 

été frappée qu'elle entend bien distinctement le bruit du pot qui se 
brise on éclats sur le plancher. » 



— 388 — 

sont changées en hallucinations : c'est quarante 
jours plus tard, alors que la vivacité des sensations 
a eu le temps de s'amoindrir considérablement. 

Mais aussi , à cette époque, il était survenu une 
modification psycho- cérébrale que nous savons 
être éminemment favorable au développement des 
hallucinations; nous entendons parler du délire 
qu'amène le travail de l'accouchement, état mental 
qui, comme nous l'avons déjà dit, est l'expression 
la plus complète et absolue du fait primordial. 

Nous pensons qu'il serait superflu d'analyser, 
avec le même détail, les autres faits consignés dans 
le mémoire de notre collègue de la Salpêtrière. 
Qu'il suffise de faire observer qu'ils présentent tous, 
plus ou moins, les circonstances psychologiques 
qui, ainsi que nous l'avons prouvé tant de fois, dé- 
veloppent la cause primitive , nécessaire, des phé- 
nomènes fondamentaux du délire, telles qu'un pro- 
fond saisissement, de l'effroi, ou tout simplement 
la modification intellectuelle particulière qui forme 
l'état intermédiaire à la veille et au sommeil. 



TROISIEME PARTIE. 



THÉRAPEUTIQUE. 



TROISIEME PARTIE. 

THÉRAPEUTIQUE. 



§ P^ — Considérations générales. 

Nous ne pouvons nous dispenser, en terminant 
ce travail, d'ajouter quelques considérations rela- 
tivement, 1° aux conséquences thérapeutiques qui 
dérivent des aperçus physiologiques que nous ve- 
nons d'exposer ; 2° aux ressources que peut offrir 
l'extrait du chanvre indien , à titre de médicament. 

Nous nous sommes assuré qu'il n'existait aucun 
désordre des facultés morales qui ne dût son origine 
à une modification primordiale essentiellement la 
même dans tous les cas. C'est là un fait de patholo- 
gie mentale qu'on ne devra jamais perdre de vue, 
dans le traitement de la folie. 

Il importe peu que les désordres de l'esprit soient 



~ 39^2 - 

plus ou moins profonds , comprennent un plus ou 
moins grand nombre de facultés , sous les formes 
variées à l'infini de la manie, de la monomanie, 
etc. ; nous savions déjà que ces différences portent 
exclusivement sur les signes extérieurs de la mala- 
die et n'ont aucun rapport avec son degré de gra- 
vité; nous savons, de plus, maintenant, qu'anté- 
rieurement à ces désordres , et comme point de dé- 
part, il existe une modification psycho-cérébrale 
une lésion dynamique de Torgane intellectuel , 
variable seulement dans son intensité. 

Il faut en dire autant des différentes causes de la 
folie qui toutes n'arrivent à troubler l'esprit, à dé- 
terminer de lésion fonctionnelle , même la plus 
restreinte, la plus délimitée, sans bouleverser, 
d'abord, toute l'économie intellectuelle, soit d'une 
manière instantanée et qui tient de la commotion 
électrique , soit lente et graduée. 

Une question pleine d'à-propos , au point de vue 
actuel , est celle relative à la nature de la lésion pri- 
mordiale. De quelque cause que provienne cette 
lésion , on ne saurait méconnaître ses caractères 
purement organiques. Que l'on ait bien présents à 
l'esprit les symptômes que nous lui avons assignés , 
d'après les données les plus claires et les plus pré- 
cises de l'observation intérieure; qui ne verrait 
dans cette désassociation rapide ou lente des idées, 
cette véritable dissolution de la pensée, des phé- 
nomènes liés essentiellement à un trouble organi- 
que quelconque? Que Ion ne redoute pas de s'é- 



— o\)o — 

claiierel do voir par soi-même. Avec un peu d'ex- 
Iraitde chanvre indien, on peut se donner un spec- 
tacle bien fait, assurément, pour intéresser. On 
assiste, pour ainsi dire, à la dissolution plus ou 
moins rapide de son être pensant ; on sent ses idées, 
toute son activité inlellectuelle emportées par le 
même tourbillonnement qui agite les molécules cé- 
rébrales soumises à l'action toxique du hachisch. 
Je doute que quiconque aura tenté cette épreuve et 
se sera , ainsi , placé momentanément dans la con- 
dition d'un aliéné, il lui vienne jamais à la pensée 
do croire qu'il peut se rencontrer tels cas où l'or- 
ganisme ne serait pour rien dans le trouble de l'in- 
telligence. D'instinct, par une sorte d'aperception 
intérieure, l'esprit tend à s'identifier avec les or- 
ganes, qu'on me passe le mot, à se matérialiser. 

Que si, pénétrant au-delà des limites naturelles 
de l'observation intérieure , nous cherchons à nous 
faire une idée de l'espèce de lésion d'organe à la- 
quelle il faut rattacher le fait primordial de la désas- 
sociation des idées , tout nous porte à croire qu'elle 
résulte de quelque trouble, d'une modification 
quelconque de la circulation (i). 

fl) On ne saurait révoquer en doute l'extrême importance du 
rôle que joue la circulation sanguine dans la production deâ phé- 
nomènes nerveux de tout ordre. « Aucun organe, dit M. Rochoux 
[Du ramollissement du cerveau et de sa curabilité), à l'exception du 
poumon , n'est traversé par autant de sang que le cerveau ; aucun 
n'en conserve aussi peu dans son tissu et n'est plus véritablement 
pxsangue que lui. Aussi ceux des anciens qui avaient entrevu celle 



— 59/1 — 

C'est là, du moins, le phénomène palhologiquo 
le plus immédiatement appréciable, comme l'indi- 
quent les symptômes qui éclatent au début du dé- 
lire. Lorsque l'excitation se fait sentir, que Ton 
entend dans sa tête ce bruissement ou mieux ce 
bouillonnement qui coïncide avec les désordres 
de l'esprit, on ne saurait se défendre de ratta- 
cher tous ces phénomènes au trouble survenu 
dans la circulation. En outre, nous ne devons pas 
oublier que dans toutes les circonstances où nous 
avons vu se produire le fait primordial , il s'est 
rencontré des indices à peu près certains de quel- 
que désordre survenu dans le cours du sang, par 

importante particularité la rangeaient-ils, à l'exemple de l'auteur 
du livre des glandes , parmi les organes à parenchyme humide. 
Évidemment, la circulation si abondante et si active dont il est in- 
cessamment le siège a pour but et pour résultat de produire cette 
excitation , sans laquelle les fonctions du système nerveux s'arrê- 
tent instantanément. Tout a donc été merveilleusement arrangé 
pour en assurer l'accompHssement. Les vaisseaux sanguins, d'au- 
tant plus nombreux que l'animal appartient à une classe plus élevée 
dans l'échelle*, déjà divisés en capillaires dans les méninges, et 
avant de pénétrer dans l'encéphale , s'y distribuent d'une façon 
très égale. Une portion de ceux qui traversent la substance corti- 
cale se croisent avec d'autres , venus de la substance médullaire , 
(ie manière à établir des courants en sens opposé , comme l'a très 
bien vu M. Guillot**. C'est ainsi que la circulation s'opère dans 
l'encéphale, avec une régularité dont aucun organe n'offre l'exem- 
ple. » 

* Guillol, Exfjosilion anal, de Vorgan. du centre neiveiix. 

** 0[). cil. — M. Guillot ne s'est pas borné à cette remarque ; il a en outre con- 
sluté que , chez les idiots , les vaisseaux sanguins ilu cerveau sont beaucoup moins 
nombreux que chez les autres hommes. 



— 395 — 

suite de raptus congestif, de coups ou de chutes sur 
latêle, d'hémorrliagies, d'évacuations sanguines 
liabituelles supprimées, de l'action de certains ex- 
citants nerveux tels que les alcooliques, le chanvre 
indien, l'opium, et en général tous les narcotiques , 
ou bien sous l'influence des causes morales, in- 
fluence qui, comme on sait, se révèle si énergique- 
ment, par l'accélération ou le ralentissement des 
battements du cœur , par des frissons, des chaleurs 
vers la tête, des éblouissements, des étourdisse- 
ments , des défaillances, etc., etc. 

On a souvent agité et l'on agite encore tous les 
jours une question bien facile à résoudre , selon 
nous , et que pourtant on est parvenu à telle- 
ment embrouiller, qu'aujourd'hui elle est regardée 
comme à peu près insoluble. C'est que jusqu'ici 
on ne l'avait pas examinée du seul point de vue 
d'où on put Tapercevoir sous son véritable jour, 
l'observation intime. 

La folie, comme toute autre maladie^ dépend- 
elle de lésions organiques, ou bien n'est-elle qu'un 
trouble purement fonctionnel de l'intelligence?.... 
Les partisans des lésions physiques, dans l'impos- 
sibilité absolue où ils se trouvent de montrer ces 
lésions, comme cela se pratique pour les dépôts 
tuberculeux dans la phthisie pulmonaire, le bour- 
souflement des glandes de Peyer et Brunner, dans 
la dothinentérie, etc., et s'en prenant à l'imper- 
fection de nos moyens d'investigation , ont recours 
au raisonnement pour établir l'existence de ces 
mêmes lésions : point de trouble fonctionnel sans 



— 396 — 

lésion des organes chargés de ces fonctions. —C'est 
clair, c'est sans réplique ; mais que disent ceux qui 
n'admettent que des désordres fonctionnels? — Tant 
qu'on ne nous aura pas fait voir de lésion dans les 
organes, on nous permettra au moins de rester dans 
le doute. De plus , si Ton considère attentivement à 
quelle espèce de désordres fonctionnels on a af- 
faire; si l'on considère que dans bien des cas, la 
folie consiste, tout simplement, dans une manière 
de voir qui diffère de celle du commun des hommes, 
dans quelques idées excentriques, isolées , dont le 
contact n'a absolument rien de contagieux pour 
l'ensemble des facultés morales; quand on voit cer- 
tains délires se dissiper, comme par enchantement, 
sous l'influence d'une émotion morale , disparaître 
avec la même rapidité qu'ils s'étaient montrés; 
alors il devient tout-à-fait impossible d'admettre 
aucune altération matérielle , à propos de pareils 
désordres. C'est au moral seul qu'il faut demander 
compte des désordres du moral. Est-il jamais venu 
à l'idée de s'enquérir à quelle lésion du cervau , à 
quelle disposition de molécule cérébrale, pouvaient 
se rattacher les convictions fausses , les idées erro- 
nées dont nous sommes tous susceptibles , depuis 
les plus instruits jusqu'aux plus ignorants?.... 

Des deux côtés , comme on le voit , on a d'excel- 
lentes raisons à donner pour soutenir son opinion. 
Abordée de cette manière, la question, nécessai- 
rement, restera insoluble. 

Il faut l'attaquer par un autre côté, celui qu'é- 
claire l'observation intérieure. 



— 397 - 

Oui, incontestablement, des modifications (nous 
n'osons nous servir du terme de lésion) existent 
dans l'organe chargé des fonctions intellectuelles, 
mais ces modifications ne sont pas ce que Ton veut 
qu'elles soient généralement; et, sous la forme 
qu'on s'imagine et qu'on leur prête, elles échappe- 
ront toujours aux recherches des investigateurs. 
Ce n'est pas dans telle ou telle disposition particu- 
lière, anormale^ des diverses parties de l'organe de 
la pensée, disposition moléculaire, fixe, dont la 
texture de l'organe se trouverait altérée, qu'il faut 
les chercher, mais dans une altération de la sensi- 
bilité, c'est-à-dire l'action irrégulière, exaltée, di- 
minuée, pervertie, de ces propriétés spéciales, d'où 
dépend l'accomplissement des fonctions intellec- 
tuelles. Nous disions tout-à-l'heure quelle part la 
circulation paraissait avoir dans ces anomalies. 
C'est là la seule modification, le seul dérangement 
d'organe qu'il convient d'admettre. 

On voit, d'après cela , que nous aussi , nous 
admettons une lésion fonctionnelle , non pas in- 
dépendante des organes, comme le croient les par- 
tisans de je ne sais quel dynamisme moral, mais 
liée essentiellement à une modification toute ma- 
térielle et moléculaire, quoique insaisissable de sa 
nature, insaisissable comme le sont, par exemple, 
les changements qui surviennent dans l'intime 
texture d'une corde à laquelle on imprime des 
mouvements vibratoires d'intensité variable. 

Cette modification, l'observation intérieure nous 



# 



— 398 — 

en découvre l'existence d'une manière presque cer- 
taine; mais comment en retrouver les traces, lors- 
que la vie s'est retirée des organes, en supposant 
même qu'elle puisse laisser des traces? Démontez, 
pièce par pièce, le clavier qui naguère résonnait 
d'une manière si discordante sous une main inex- 
périmentée, vous y chercherez en vain la cause de 
la désharmonie qui blessait votre oreille ; de même 
vous interrogerez vainement, dans le but de vous 
rendre compte du délire , la texture intime de l'or- 
gane dont une cause quelconque aura troublé les 
fonctions pendant plus ou moins de temps. 

Maintenant, si nous cherchons quels seraient les 
moyens les plus efficaces à employer pour com- 
battre cette modification d'organes dont nous fai- 
sons dépendre tous les désordres intellectuels , 
cette modification n'étant elle-même qu'un effet, il 
serait rationnel de s'adresser d'abord aux causes 
diverses qui la produisent. 

Malheureusement, si un très petit nombre de ses 
causes nous est connu, nous sommes dans l'igno- 
rance la plus complète relativement au plus grand 
nombre, à celles, par exemple, qui se cachent et 
s'élaborent dans la profondeur intime de nos tissus, 
qui se déversent, pour ainsi dire, d'un organisme 
dans un autre, et se transmettent par voie hérédi- 
taire (î). 

(]] A cette occasion, nous ferons ici une remarque. Selon nous, 
les causes morales qui se montrent si fréquentes dans le dévelop- 



— 399 — 

Ne pouvant faire mieux, c'est donc contre la mo- 
dification primordiale elle-même qu'il convient de 
diriger nos moyens thérapeutiques, sans plus tenir 
compte des causes qui la produisent. 

Nous ne sommes nullement préparés à traiter 
ici incidemment une question de thérapeutique gé- 
nérale, dont le développement exigerait un volume 
tout entier; nous comptons bien y revenir plus 
tard, dans un travail pour lequel nous aurons bien- 
tôt, je l'espère, amassé suffisamment de matériaux. 

pement de la folie nont , la plupart du temps , qu'une valeur pour 
ainsi dire occasionnelle ; je veux dire qu'elles ne renferment, pas en 
elles-mêmes la puissance nécessaire pour engendrer le mal de toutes 
pièces. Il y a presque toujours prédisposition organique plus ou 
moins prononcée , patente ; aussi voit-on les causes morales les 
plus insignifiantes, véritablement sans aucune efficacité réelle, dé> 
terminer l'explosion des plus violents désordres. Gela nous explique 
peut-être aussi pourquoi , lorsque nous voyons les causes morales 
occasionner si facilement les troubles de l'esprit, les moyens de 
même nature sont si radicalement impuissants à les guérir, excepté 
dans quelques circonstances où nous trouvons encore la confirma- 
tion de ce que nous avançons : car si l'influence morale a paru dans 
ces cas à peu près incontestable , c'est que : 1 ° ou bien il existait 
déjà une modification cérébrale qui prédisposait à la guérison , 
ainsi que je l'ai démontré précédemment en rapportant l'observa- 
tion de M. *** (page 112), modification à laquelle on n"a presque 
jamais pris garde , et que l'on constatera facilement toutes les fois 
qu'on y fera attention ; 2° ou bien (ceux-là sont les plus rares) ces 
moyens pouvaient être assimilés, pour leur mode d'action, avec les 
agents physiques ; tels sont les émotions vives , les impressions 
capables de changer par un violent ébranlement le cours des 
idées. 



à 



— 1x00 — 

Nous ne voulons en dire présentement que ce qui 
concerne la substance dont l'action physiologique a 
l'ait le sujet principal de ce travail. 

§ II. — Essais thérapeutiques. — Observations. 

Si l'on se rappelle les détails dans lesquels nous 
sommes entré relativement au genre d'influence 
qu'exerce l'extrait de chanvre indien sur les fonc- 
tions cérébrales, nous aurons lieu de nous étonner 
qu'une substance aussi énergique, qui depuis des 
siècles est en usage dans les pays orientaux, soit res- 
tée à peu près inconnue en Europe, et que l'on n'ait 
pas songea en tirer parti pour la thérapeutique (i). 

(i) Hâtons- nous de faire ici une exception en faveur de M. le 
docteur Aubert-Roche , qui le premier dans notre pays a appelé 
l'attention sur lehacliisch, dont il avait appris à connaître les effets 
pendant son long séjour au milieu des Arabes. « Je signale, dit-il 
(voyez son livre De la peste ou typhus d'Orient , 1 840), cette sub- 
stance, qui peut devenir très utile en médecine; je crois qu'elle 
n'est pas un médicament à négliger. Ceux qui l'expérimenteront 
reconnaîtront bien vite sa valeur en tliérapeutique , soit dans la 
peste, soit dans d'autres maladies. » M. Aubert, dans le livre dont 
nous extrayons ce passage, a consigné les résultats qu'il avait ob- 
tenus de l'usage du hachisch contre la peste. Sur onze cas graves 
de peste, sept ont été guéris! Ces résultats sont de nature assuré- 
ment à inspirer une certaine confiance, et, comme M. Aubert, nous 
souhaitons qu'ils servent de point de départ à de nouvelles expé- 
riences , qui , pour être concluantes , ont besoin d'être plus nom- 
breuses. 

Je crois me rappeler encore avoir lu dans un journal de méde- 
cine, la Gazelle médicale, qu'un médecin anglais dans llnde avait 



— aoi ^ 

Combien de substances mériteraient moins que 
celle-ci d'être placées dans les immenses collec- 
tions qui encombrent les arsenaux pliarmacologi- 
quesî Quels que soient les effets du hachisch, n'est- 
il pas évident que, du moins, il devrait être, pour 
ainsi dire, sous la main de tous les gens de l'art 
qui pourraient , dans une foule de cas, et, je n'en 

fait usage du hachisch contre quelques affections convulsives, et en 
avait obtenu d'assez bons résultats. Toutefois nous devons rester 
dans le doute quant à la nature de ces résultats , car nous savons 
que dans l'Inde l'extrait de chanvre ne s'emploie que mélangé avec 
d'autres substances , aphrodisiaques la plupart , susceptibles d'en 
modifier les effets propres. 

Je ne suppose pas que le hachisch , dont l'action sur les fonc- 
tions cérébrales peut être portée jusqu'à l'exaltation la plus ex- 
trême, soit doué d'ailleurs d'une influence toxique bien marquée. 

En 1841, j'ai fait avaler à des pigeons et à deux lapins, dont un 
âgé de trois mois, l'autre de sept mois, de très fortes doses d'exttmit 
pur, sans déterminer d'autres eîfets qu'une légère excitation suivie 
d'une apparente somnolence de peu de durée. Il serait intéressant 
de répéter ces expériences, mais sur des animaux d'un ordre plus 
élevé dans l'échelle, tels que le chat, le chien, sur des singes sur- 
tout. 

A cette même époque, désireux de savoir si notre chanvre d'Eu- 
rope ne possédait pas au moins quelques unes des propriétés du 
chanvre indien , j'en fis venir des environs de Tours , et j'en re- 
cueillis dans les champs qui avoisinent Bicêtre. M. Cloës , élève en 
pharmacie de l'hospice, en prépara des extraits avec beaucoup de 
soin ; nous en prîmes lui et moi des doses élevées (de 1 à 30 et 
40 grammes), sans en éprouver aucun effet sensible. Il en fut de 
même d'un extrait gras, que je préparai exactement à la façon des 
Arabes. 

26 



— 402 — 

doute pas , au grand avantage de la science, utili- 
ser la puissante action de ce médicament? 

Pour moi , dès que je fus à même d'en appré- 
cier les effets, non pas sur le rapport de ceux que 
j'avais vus en faire usage, mais par moi-même, je 
songeai aux avantages qu'il serait possible d'en reti- 
rer dans l'étude de la folie d'abord , peut-être aussi 
dans le traitement qu'il convient de diriger contre 
cette maladie. 

Un des effets du haschisch qui m'avaient le plus 
frappé, et qui est, en effet, celui auquel on fait 
généralement le plus attention , c'est cette sorte 
d'excitation maniaque toujours accompagnée d'un 
sentiment de gaieté et de bonheur dont rien ne 
saurait donner idée à ceux qui ne l'ont pas éprouvé. 
Je vis là un moyen de combattre efficacement les 
idées fixes des mélancoliques, de rompre la chaîne 
de ces idées, de briser la tension exclusive de 
leur attention sur tel ou tel sujet; c'en était un 
peut-être encore non moins propre à réveiller l'in- 
telligence assoupie des aliénés stupides, ou bien en 
core, à rendre un peu d'énergie, de ressort à 
celle des déments. 

Me trompais-je dans mes conjectures? Je suis 
porté à le croire, sans toutefois regarder la question 
comme jugée. J'ai fait prendre le haschisch, soit 
sous forme de dawamesc, soit d'extrait au beurre, 
à des doses successivement plus élevées, à des dé- 
ments , des mélancoliques, à un aliéné slupide. 
Chez les démonts, les résultats (je n'entends parler 



— 40S — 

ici que de l'acliou physiologique) ont été à peu 
près nuls, malgré l'élévation de la dose. Il en a été 
de même pour le stupide. Deux mélancoliques, au 
bout de cinq à six heures, ont éprouvé une exci- 
tation assez vive avec tous les caractères de gaieté 
et de bavardage que nous lui connaissons. L'un 
d'eux surtout , à qui depuis plus de neuf mois il 
n'était peut-être pas arrivé de proférer plus de dix 
paroles dans une journée, tourmenté qu'il était 
constamment par des terreurs imaginaires et des 
idées fixes , ne cessa de causer , de rire , de faire , 
comme on dit, des folies, pendant toute une soirée. 
Chose digne de remarque! rarement je trouvai à 
ses paroles quelques rapports avec les idées qui le 
préoccupent habituellement. Quoi qu'il en soit , 
l'excitation passée, l'un et l'autre sont bientôt re- 
tombés dans leur état antérieur. 

Virey (Bulletin de pharmacie, i8o3) rapporte le 
fait suivant: «Le botaniste Guillandin avait rap- 
porté d'Egypte une racine qu'il donna à Bernardin 
Peirella , professeur de logique à Pavie. Celui-ci 
ayant un jeune étudiant plongé dans la mélancolie, 
lui fit prendre un peu de cette racine dans du vin. 
En un demi-quart d'heure l'élève éprouva nne si 
vive joie, qu'il sortit ivre d'allégresse, et se mit à 
courir par les rues. » 

Faut-il conclure de ce qui vient d'être dit qu'il 
n'y a rien à attendre du hachisch , dans les genres 
de délire dont il vient d'être question? Ce serait à 
tort évidemment. De pareils essais thérapeutiques 



sont trop imparfaits. Ce n'est pas sur des résultats 
aussi restreints, d'après quelques épreuves seule- 
ment, que l'on peut juger l'action d'un médicament 
quelconque. Ne possédant qu'une petite quantité 
de hachisch, j'ai dû en être avare ; d'autant que les 
lypémaniaques et les déments surtout paraissent 
être des plus rebelles à son action, et que des doses 
très fortes ne suffisent pas toujours pour les exci- 
ter. Je ne puis donc savoir si, en revenant plus sou- 
vent à la charge, on ne finirait pas par triompher 
de la fixité de leurs idées, si, en les arrachant ainsi, 
de temps à autre , à leurs rêveries, on ne viendrait 
pas à bout de briser la chaîne de leurs pensées. 

Quoi qu'il en soit, ayant échoué de ce côté , je 
me tournai vers un mode de médication pour le- 
quel j'avoue une préférence bien décidée, parce 
qu'il me semble s'adresser directement aux effets 
les plus immédiats des causes morbides, sans rien 
préjuger de leur nature ; je veux parler de la mé- 
thode d\ie substitutive. Nous songeâmes à diriger 
nos efforts contre Y excitation maniaque , forme de 
délire avec laquelle nous avions reconnu , depuis 
longtemps , que les effets propres au hachisch 
avaient la plus frappante analogie. Par la nature de 
ces effets, le hachisch paraissait devoir satisfaire 
à toutes les exigences de la médication substi- 
tutive. 

D'autres motifs encore nouspoussèrent dans cette 
direction : i" On pourrait regarder comme un axiome 
de médecine mentale que tant que le délire (en 



— à05 — 

dehors de la démence) conserve quelque acuité, on 
ne doit pas désespérer de la guérison. 

2° Pinel , et avec lui tous les médecins d'aliénés, 
ont vu l aliénation mentale se juger par des accès d'a- 
gitation ; et cela arrive précisément dans des cas où 
la durée du mai , la prostration, l'affaiblissement ap- 
parent des forces intellectuelles étaient tout espoir. 

3° Les guérisons coïncident le plus ordinaire- 
ment avec le renouvellement des saisons, et il est 
loin d'être rare de les voir précédées d'un retour 
d'excitation. 

4° La stupidité, en particulier, parait affecter 
cette forme de terminaison. 

5° J'ai remarqué plusieurs fois que, lorsqu'il 
survient de l'excitation chez les aliénés paralyti- 
ques, on les trouve souvent plus raisonnables. 

De ces diverses considérations il ressortait pour 
nous une indication précise que nous pourrions 
formuler ainsi : — Conserver au délire tendant à 
l'état chronique son acuité première, ou bien 
rappeler cette acuité, la raviver lorsqu'elle menace 
de s'éteindre. 

L'extrait de chanvre indien était, de tous les mé- 
dicaments connus , le plus éminemment propre à 
remplir cette indication. 

Le délire à forme générale est , comme on sait , 
celui qui présente le plus de chances de guérison. 
Dans les réunions d'aliénés qui ne subissent aucun 
traitement, les maniaques guérissent quelquefois, 
les malades à idées fixe rarement. Je devais donc 



— 406 — 

prendre garde de me faire illusion, et apporter le 
plus grand soin à bien distinguer les effets propres 
du remède, l'influence ( si tant est qu'influence il y 
eût) de la médication avec la marche naturelle de 
la maladie. Combien de remèdes ont dû à l'erreur 
qu'il est si facile de commettre, en pareil cas, les 
honneurs d'un succès usurpé! On verra, par les 
détails qui suivent , que nous avons fait choix à 
dessein de cas qui , pour n'être pas incurables , du 
moins n'offraient plus, à cause des antécédents des 
individus, delà durée du mal, de sa résistance 
opiniâtre à tout traitement, que peu de chances de 
guérison. J'en excepte toutefois les deux premiers. 
Les malades étaient dans d'excellentes conditions ; 
mais la rapidité avec laquelle îa guérison a paru 
suivre l'action du remède ne nous a pas permis 
de les passer sous silence. 

Malheureusement, je n'ai qu'un nombre très mi- 
nime de faits à présenter, et je suis loin de croire 
que ces faits puissent fonder une opinion quelcon- 
que sur l'efficacité de l'extrait de chanvre indien 
dans une forme déterminée d'aliénation mentale. Je 
crois connaître aussi bien que personne toutes les 
bonnes raisons qui empêchent d'en tirer aucune 
conclusion précise. Je ne les consigne donc ici, 
en quelque sorte, que pour mémoire, et comme pro- 
pres à appeler l'attention sur l'action prophylacti- 
que d'une substance qui pourrait offrir de précieu- 
ses ressources à la thérapeutique. 

Pour éviter les longueurs, je me contenterai 



— 407 — 

d'énumérer les principaux symplônies, ceux qui 
caractérisent le plus nettement le délire et présen- 
tent le plus de valeur relativement au pronostic. 

D*** (Éléonore-Louis). Né à Paris, âgé de vingt-deux ans, garçon 
épicier. — Entré à Bicêtre le 23 décembre 1840. 

Depuis près de six mois , ce jeune homme est 
dans un état d'excitation maniaque qui a fini par 
nécessiter son isolement. Au dire des parents , cet 
état, dont le début réel nous parut remonter à une 
époque bien plus éloignée, aurait été provoqué par 
des peines de cœur. D*** s'était épris de la femme 
de son patron , bien que celle-ci eût presque le 
double de son âge et n'eût d'ailleurs rien d'at- 
trayant. D'un caractère vif, inconstant, excessive- 
ment irritable, il a fait preuve , dans sa jeunesse, 
d'une remarquable facilité à s'instruire. Sa mère, 
en le mettant au monde, a été prise d'un délire 
aigu qui a duré près de deux mois. 

A son arrivée dans l'hospice , D^** présente les 
symptômes d'une excitation maniaque franche et 
exempte de toute complication. Point d'incohé- 
rence dans les idées; une grande mobilité de pen- 
sées, de paroles, d'actes. D*'* parle sans cesse, 
passant facilement d'un sujet à un autre, mais ce- 
pendant avec un certain ordre et souvent avec sens. 
Sa captivité, les causes qui l'ont provoquée, l'erreur 
que l'on commet en le regardant comme aliéné, 
semblent le préoccuper principalement. D'une 



— 408 ~» 

susceptibilité extrême, un mot, un geste équivoque 
l'irritent et le mettent en colère. Il se plaît à ta- 
quiner les autres malades , à leur dire des paroles 
désagréables. Les gens de service sont particulière- 
ment l'objet de ses sarcasmes, de ses plaisanteries 
injurieuses. Il est indocile et refuse de travailler, 
ainsi que ses compagnons d'infortune lui en don- 
nent l'exemple. Pour le plus léger motif, il rit aux 
éclats ou verse des larmes abondantes. 

La santé physique paraît excellente. «C'est fort 
singulier, me disait un jour le malade, on veut 
que je sois malade et jamais je ne me suis mieux 
porté, j'engraisse à vue d'œil. On dit même que je 
suis fou et jamais je ne me suis senti plus de luci- 
dité dans l'esprit, plus d'imagination; je serais 
tenté de croire, parfois , que je suis un génie! » 

Le 29 mai, D'**^ avala 16 grammes environ de da- 
wamesc, que je fis précéder d'une tasse de café à 
l'eau. Je le fis déjeuner avec moi, afin de ne pas le 
perdre de vue un seul instant. D*** était à jeun , et 
la veille, suivant ma recommandation , il n'avait 
pris qu'un léger potage à dîner. L'action du ha- 
chisch fut rapide, sans être très énergique. Un 
quart d'heure s'était à peine écoulé que D**"" est pris 
d'un rire immodéré, que je réprime pourtant 
sans peine en feignant de le trouver inconvenant, 
D*** s'excuse en disant qu'il ne s'est jamais senti si 
gai, si heureux. Il me raconte une foule d'histoires 
sur lesquelles il brode quelquefois avec esprit; je 
l'envoie rejoindre ses compagnons , et D'** de leur 



— /i09 — 
raconter qu'il venait de déjeuner avec le docteur; 
que je l'avais traité avec une magnificence extraor- 
dinaire ; que la table était couverte de mets les plus 
exquis et les plus recherchés, servis dans de la 
vaisselle d'or et d'argent ; qu'il avait bu du Cham- 
pagne à plein verre , et une foule d'autres extra- 
vagances. 

Ses rêves de bonheur furent de courte durée ; au 
bout d'une heure, son exaltation tomba brusque- 
ment et le reste de la journée se passa dans un état 
de calme inaccoutumé. J'observe même une cer- 
taine disposition à la mélancolie. Le soir en se 
mettant au lit, un peu de moiteur à la peau, légère 
sensation de courbature; pendant la nuit, sommeil 
profond , sans rêves. 

Le lendemain D*"* se rappelle tout ce qui s'est 
passé la veille , il est le premier à rire des idées ex- 
travagantes dont il avait été dupe. Cependant l'exci- 
tation première tend à reparaître. Le soir, elle avait 
acquis une certaine intensité , mais reste bien au- 
dessous, encore, de ce qu'elle était précédemment. 

Je regrette de ne pouvoir plus lui administrer 
du hachisch pour combattre ce retour de la maladie. 
Je n'en avais plus à ma disposition pour le moment. 
Je cherche à distraire le malade , et malgré son 
mauvais vouloir, je le force à travailler. L'excita- 
tion reste stationnaire encore dix-huit ou vingt 
jours, puis elle disparaît complètement, et D'*% re- 
venu à un état de santé tout à fait normal, est rendu 
à sa famille. 



Certaine prédisposilion héréditaire, la durée et 
la nature du délire qui semble n'être qu'une exa- 
gération du caractère habituel du malade, dans le 
cas dont il s'agit, donnaient quelque gravité au 
pronostic. 

Pour peu qu'elle se prolonge, il est à craindre 
que l'excitation maniaque ne guérisse pas, alors 
surtout qu'elle se cache sous des apparences de 
raison plus spécieuses. 

L'administration du hachisch , après avoir fait 
prendre aux idées du malade un cours inaccoutumé 
et causé une légère surexcitation, est suivie de calme 
et de quelques heures de lucidité pendant lesquel- 
les le malade juge sainement sa situation. 

Tout porte à croire que, combattue plus énergi- 
quement et d'une manière plus soutenue, l'excita- 
tion eût cédé plus vite et que la guérison se serait 
moins fait attendre. 



R... (Mathias). Agé de vingt-deux ans, profession de journaliei 
né à ... (Moselle). — Entré à Bicêtre le 20 mai 1 842. 



R* avait quitté son pays (la Lorraine) dans l'espoir 
de trouver plus facilement de l'ouvrage à Paris. Il 
eut à souffrir beaucoup de la fatigue de la route. La 
chaleur était grande et il voyageait à pied. Arrivé 
à Paris , il ne sait à qui s'adresser pour avoir de 
l'ouvrage; il s'inquiète, sa tête se perd, et un dé- 
lire général éclate tout-à-coup. Un cousin, qu'il 



— 411 -^ 

avait fini par rencontrer à Paris , le fait admettre à 
Bicêtre. 

Point criiérédité. Point de maladies antérieures. 
Beaucoup de douceur et de gaieté dans le caractère. 
R"" était bon travailleur, rangé, d'une sobriété rare. 
— A son arrivée dans l'hospice (qo mai) , délire gé- 
néral , cris , vociférations , extrême incohérence 
des paroles, turbulence incoercible; prédominance 
de certaines idées; les mots de douaniers , de con- 
trebandiers reviennent souvent et sont prononcés 
avec des sentiments de colère, parfois de terreur. 

Le 2 juillet, M. le docteur Voisin, dans le service 
duquel il se trouvait, profita de quelques moments 
de calme pour l'envoyer à la ferme Ste-Anne. Il en 
est ramené dans un état d'agitation pire, peut-être, 
qu'auparavant, le 5 juillet. — Le lendemain , 6 , je 
lui fais prendre huit grammes de hachisch (extrait 
pur) dans une tasse de café. Une demi-heure après, 
un rire inextinguible s'empare de lui et paraît faire 
diversion à son flux de paroles habituel. Du reste, 
l'excitation est la même et, en général, le délire ne 
subit aucune modification bien sensible ; cependant 
la face s'est vivement colorée , les yeux sont plus 
animés et larmoyants comme au début d'un accès 
de fièvre. Je prie un des malades de la salle de 
jouer de la flûte. R* n'y prête aucune attention; 
mais il rit à se tordre, en voyant un autre malade 
soumis au même traitement que lui , danser, chan- 
ter et faire mille gambades. Je le fais descendre 
dans la cour. IV s'y promène pendant une heure 



— Mil -^ 

et demie environ, marchant très vite, s amusant à 
regarder les autres malades sous le nez et ne ces- 
sant de rire aux éclats. Je le perds de vue vingt 
minutes et je le retrouve profondément endormi au 
pied d'un arbre. Dans la soirée, R*,dont le fou rire 
a entièrement cessé, éprouve encore un peu d'exci- 
tation, parle seul, mais à demi-voix , sans cris , 
sans gestes désordonnés. Il paraît fatigué , se plaint 
d'avoir de temps en temps comme des frissons 
j)ar tout le corps; il a la bouche sèche, pâteuse. 
Je prescris un pot de limonade. La nuit, l'infir- 
mier de sa salle ne l'entend point u faire son tapage » 
accoutumé. R* m'assure qu'il a dormi au moins 
trois heures, ce qui ne lui était pas arrivé depuis 
quelque temps. 

Le lendemain matin (7 juillet) je le trouve assez 
bien pour juger à propos de le renvoyer à Ste-Anne. 
Là , la convalescence fait des progrès rapides. R* 
travaille avec ardeur ; il juge son état et songe à sa 
sortie. Le délire général a cessé complètement, 
mais il reste encore une sorte de prédisposition 
aux illusions; ainsi, quelques jours après, R* se per- 
suade qu'il a vu son frère parmi les au 1res malades. 
Je lui fais observer que cela ne saurait être, et il 
reconnaît sans difficulté qu'il a été le jouet d'une 
illusion. Durantlesjoursquis'écoulèrentjusqu'àla 
sortie, je n'ai pas observé la moindre trace de délire. 



— lild — 

B... (Jacques). Agé de vingt-quatre ans, profession de ... 
(israélite). — Entré à Bicétre le 1 6 août 1841. 

Ce n'est point un cas de guérison que je consigne 
ici, puisque le malade est encore dans l'hospice, 
à l'heure qu'il est. Cependant l'observation m'ayant 
paru propre à faire ressortir le mode particulier , 
ou, si l'on veut, la spécificité d'âciion du hachisch, 
je crois devoir en dire quelques mots. 

Depuis plus de neuf ou dix mois, B* était tour- 
menté par des hallucinations de l'ouïe. L'inquié- 
tude parfois assez vive qu'elles lui occasionnaient ne 
lui firent cependant point interrompre ses tra- 
vaux. Enfin, il survint tout-à-coup et sans cause 
appréciable une vive agitation qui , en peu de 
jours, acquit toute l'intensité d'une manie furieuse. 
Cette agitation se calme peu de jours après l'entrée 
du malade à Bicêtre. 

(Le octobre) B* est encore vivement excité. 

Hallucinations de l'ouïe. Ce sont, du reste, toujours 
les mêmes et elles se bornent exclusivement à l'au- 
dition d'une voix qui répète sans cesse le nom du 
malade : Jacques , Jacques ! 

Le 10 octobre, B* prend le matin à jeun, 
dans une tasse de café noir , 1 6 gram. d'extrait pur 
de hachisch. Une demi-heure après, au lieu de la 
surexcitation à laquelle je m'attendais , un état tout 
particulier se manifeste. B* se laisse aller insensi- 
blement à une douce quiétude, à une sorte de rê- 



— 414 - 

vasserie qui ressemble au recueillement de Textase. 
Il éprouve le besoin de reposer ses membres. Cou- 
ché sur son lit, les yeux demi-ouverts, quelques 
mots, dont je ne puis saisir le sens, errent sur ses 
lèvres entr'ouvertes par un perpétuel sourire. Il 
reste près de 20 minutes sans répondre à nos ques- 
tions. Enfin il s'écrie qu'il aperçoit les fenêtres des 
Tuileries ; on y donne un bal magnifique ; des fem- 
mes étincelantesde diamants sont aux croisées, etc. 

Deux heures après, environ, B* s'endort profon- 
dément. Je le quitte pour ne plus le revoir que le 
lendemain matin. L'excitation maniaque est moin- 
dre. La voix qui le poursuit depuis si longtemps 
s'est encore fait entendre. Dans la nuit, peu de 
temps après s'être couché, W s'éveille en sursaut. 
Il s'est entendu appeler : Jacques , Jacques ! Depuis 
ce moment, la voix continue ses importunités. 

B* est resté dans l'état que je viens de décrire. 
Il s'irrite parfois vivement contre la voix ; il lui ré- 
pond, l'interpelle, la menace. Un jour il a lancé 
son sabot à travers une croisée par laquelle il lui 
avait semblé qu'elle venait, etc. Mais il n'est jamais 
retombé dans le délire maniaque primitif, 

F... Agé de quarante ans, né à Falaise, commerçant. — Entré à 
Bicêtre le 7 juillet 1 842 ; sorti guéri le 1 *'' septembre 1843. 

F... en est à son troisième accès de folie, on 
plutôt c'est la troisième fois qu'il est soumis à un 
traitement; car, d'après les renseignements les 



— 415 — 

plus précis donnés par sa femme, F..., depuis son 
premier accès, qui remonte à 1826, n'a jamais re- 
couvré complètement la raison. Ses antécédents de 
famille, ceux qui le concernent personnellement, 
sont on ne peut plus mauvais. Sa mère est folle de- 
puis longues années ; son père a été atteint de con- 
gestion et frappé d'hémiplégie, sans toutefois que 
le moral ait paru sensiblement altéré. L'enfance 
de F... a été exempte de maladies graves. F... a 
reçu de l'éducation ; il montrait une grande apti- 
tude au travail, mais son caractère était bizarre, 
irrésolu , inquiet. Livré de bonne heure aux affai- 
res, il y trouva beaucoup de mécomptes, voulant 
trop embrasser à la fois ou manquant de persévé- 
rance dans ses entreprises. F... ne voulait jamais 
faire qu'à sa tête et ne tenait compte d'aucun con- 
seil. 

En i836, ayant fait de mauvaises affaires , il de- 
vient triste, soucieux, mélancolique, et fait une 
tentative de suicide. Il est envoyé à Bicêtre, y sé- 
journe trois mois, après lesquels sa femme réclama 
sa sortie , bien que le médecin déclarât qu'il n'é- 
tait pas complètement rétabli. Peu de temps après, 
F..., dans l'espoir de rétablir sa fortune, et quoi 
qu'on eût fait pour l'en détourner, part pour la Nou- 
velle-Orléans, emmenant sa femme et deux enfants 
encore en bas âge. Quelques mois se sont à peine 
écoulés que sa tristesse, sa tacilurnité habituelles 
font place dabord à une grande indifférence pour 
tout ce qui concernait ses affaires , puis à une 



— 416 — 

gaieté que rien ne justifiait. Bientôt enfin éclate un 
violent délire maniaque, avec fureur, idées ambi- 
tieuses, etc. Placé dans un hospice, l'agitation se 
calme au bout de cinq à six mois. Il revient à Paris 
au commencement de 1842. Vers le mois de 
mars de la même année, nouvel accès en tout 
semblable au précédent. Lorsque F... nous est 
amené à Bicêtre, l'agitation n'est pas très vive. Le 
délire est général; idées ambitieuses, F... est 
prince, empereur; il commande à toute la terre, il 
est descendu du ciel ; il est fils de Dieu , il est 
Dieu, etc. Au bout d'un mois et demi de séjour, 
après avoir été saigné plusieurs fois , après avoir 
eu des ventouses scarifiées à la nuque, des vési- 
catoires aux jambes, l'excitation disparaît presque 
entièrement ; mais ses idées extravagantes ne l'ont 
point abandonné, et elles sont d'autant plus sail- 
lantes qu'il y a moins d'incohérence dans ses pa- 
roles. F... ne prend aucun soin de sa personne, il 
est sale, malpropre, déchire ses vêtements, les 
laisse au milieu de la cour, ou bien les jette dans 
les lieux d'aisance. Il s'affuble parfois de la manière 
la plus bizarre, se couvre de rubans ou de lam- 
beaux d'étoffes de couleurs, donne à son chapeau 
de paille une forme originale. Il erre çà et là dans 
les cours ramassant toute sorte d'ordures ; on le 
surprend quelquefois les bras croisés , fixant le 
soleil. A quelques modifications près, telle a été la 
situation du malade jusqu'au mois de juillet 18 '|3, 
époque à laquelle je lui fis prendre douze grammes 



F 



— 417 — 

de hachisch (extrait pur) dans une tasse de café, le 
matin à jeun. Plus d'une heure et demie après, F.. . 
n'éprouvait aucun effet si ce n'est un vif appétit ; 
aussi réclamait-il instamment son déjeûner. Je pres- 
crivis une tasse de café concentré, dans l'espoir 
d'accélérer l'effet du médicament. Une bonne demi- 
heure après , je l'aperçois assis auprès de son lit, 
la tête cachée dans ses deux mains, et riant de tout 
son cœur, mais sans bruit et sans éveiller l'atten- 
tion de ses voisins. Je lui demande ce qui le fait 
rire ; il ne répond pas, nous montre du doigt un 
malade placé à côté de lui , puis se met à rire de 
plus belle. Je fais approcher le joueur de ffûte dont 
j'ai déjà eu occasion de parler. A peine a-t-il essayé 
quelques vieux airs de contredanse vifs et animés, 
que F..., cessant de rire, paraît écouter avec beau- 
coup d'attention; puis tout-à-coup il s'élance au mi- 
lieu de la salle et se met à danser, en redisant de 
la voix les airs joués par l'instrument. A ma prière, 
le musicien exécute quelque chose comme une mar- 
che guerrière. F... se met aussitôt à marcher au 
pas , ses yeux s'animent , il agite ses bras comme 
s'il eût tenu un sabre ou un fusil, frappe la terre 

du pied L'excitation s'accroît rapidement, et en 

quelques minutes elle atteint le degré d'acuité que 
l'on observait au début de la maladie. Je n'en étais 
pas effrayé ; je savais un moyen sûr de calmer cette 
grande effervescence. La musique avait causé le mal, 
elle devait le guérir. En effet, le calme reparut dès 
les premières notes d'un air empreint de tristesse 

27 



— /il8 — 

et de mélancolie. Le malade, dont la physionomie 
s'était tout-à'Coup rembrunie, alla reprendre sa 
place au pied de son lit, et bientôt on le vit verser 
des larmes abondantes ; je le laissai sous cette der- 
nière impression. Dans la soirée, se plaignant d'être 
très fatigué , il voulut se coucher de meilleure 
heure que d'ordinaire; la nuit on ne Tentendit pas 
souffler mot. Le lendemain, Fétat du malade ne 
paraissait pas avoir été sensiblement modifié, les 
idées extravagantes étaient les mêmes ; l'incohé- 
rence des idées, l'excitation générale, l'irritabilité, 
étaient même un peu plus prononcées. 

Le 9 du même mois, j'administrai de nouveau le 
hachisch à la même dose que la première fois. 
Comme la première fois aussi , excitation générale, 
rires inextinguibles, bavardage intarissable , etc. , 
suivis de fatigue, d'un sentiment de courbature 
partout le corps, et, en définitive, d'un sommeil 
prolongé et profond. 

Ce ne fut que vers la fin d'août que F... parut 
entrer franchement en convalescence. Ses idées ex- 
travagantes ne l'avaient pas complètement aban- 
donné, mais il n'en parlait presque plus , s'en dé- 
fendait même devant nous. Il retourna à Sainte- 
Anne, où il se mit avec ardeur aux travaux qu'on 
exigea de lui. Je le revis cinq ou six jours après; 
dès lors F... pouvait être considéré comme guéri. 
Il était sur le point de quitter l'hospice, lorsqu'il 
fut atteint d'unt3 oph thaï mie intense du côté droit 
qui retarda sa sortie. 



~ 419 — 

Q... (Adolphe). Agé de trente-cinq ans, né à Paris, se disant 
tailleur, batteur d'or, etc. 

Depuis une dizaine d'années , l'existence de Q* 
a été soumise à des vicissitudes étranges et faites 
pour exciter la compassion. Les prisons et les mai- 
sons de fous se la sont tour à tour disputée. Q* 
est sujet à des accès de manie intermittente. Les 
accès n'éclatent pas d'une manière brusque et in- 
stantanée , atteignant en peu d'heures ou de jours 
leur summum d'intensité. C'est d'abord, par une 
excitation extrêmement légère, à peine sensible 
pour ceux même qui connaissent le mieux le ma- 
lade , par une remarquable instabilité d'idées et de 
projets , un besoin invincible de changer de place , 
de passer d'une occupation à une autre, que l'af- 
fection débute. Peu à peu , on voit Q*, de doux , de 
pacifique, de sobre et rangé qu'il était, devenir 
emporté, irritable, querelleur, l'hôte assidu des 
lieux de prostitution et des tavernes. Dans celte 
situation d'esprit , où il s'appartenait à peine à lui- 
même, Q* devait céder facilement , ou mieux , ir- 
résistiblement à toutes les influences; toute volonté 
un peu forte devait pouvoir se substituer à la sienne. 
Aussi, par deux fois , malgré l'éducation qu'il avait 
reçue, malgré les honorables traditions de sa fa- 
mille, malgré ses propres antécédents à lui-même 
qui étaient irréprochables, Q*, cédant aux conseils 
de quelques misérables que sa mauviiise étoile lui 



-.eT^ 



-« 420 - 

avait fait rencontrer, se laissa-t-il entraîner à com- 
mettre plusieurs vols. 

En i833 , il est condamné à sept années de ré- 
clusion et enfermé à Poissy. Dès le premier mois , 
il éprouve un accès de délire maniaque peu intense 
dont il guérit rapidement. Depuis lors, il mène 
dans la prison une conduite exemplaire. A l'expi- 
ration de sa peine, nouvel accès de folie beaucoup 
plus violent que le premier, pour lequel sa mère 
obtient son admission dans l'hospice de Bicêtre. Il 
en sort guéri au bout de quatre ou cinq mois. A 
peine rendu à la liberté , il s'empare d'un cabriolet 
qui stationnait sur une place publique. Arrêté pres- 
que aussitôt , il est envoyé à Gaillon pour cinq ans. 
Dans cet intervalle , il est atteint par deux fois 
d'accès de manie. Sorti de prison , Q* retomba dans 
l'état d'excitation dont j'ai parlé plus haut. ïl était 
placé sous la surveillance de la police ; il fut envoyé 
à Ste-Pélagie pour avoir rompu son ban. C'est de 
cette prison qu'on l'amène pour la seconde fois à 
Bicêtre. 

Des prédispositions héréditaires (son père avait 
été maniaque à la suite de congestions cérébrales), 
des convulsions épileptiformes dans son enfance , 
plus tard des habitudes de masturbation pous- 
sées à l'excès , telles sont les principales causes qui 
paraissent avoir faussé, d'une manière si déplo- 
rable, l'organisation du malade qui fait l'objet de 
cette observation. 

A son entrée dans l'hospice, Q* offre tous les 



J- 



— 4^21 — 

symptômes d\ine agitation maniaque vive. Incohé- 
rence des idées , gestes désordonnés , colère in- 
cessante, emportements contre les gens de service, 
etc. Au bout de quelques jours , l'agitation cesse , 
mais le désordre des idées continue. Q* ne pronon- 
ce peut-être pas deux phrases qui aient quelque 
liaison entre elles. Il est parfaitement inoffensif 
vis-à-vis des autres malades , cependant on ne peut 
le laisser sans camisole , attendu qu'il met tous 
ses vêtements en lambeaux. Juillet 1842 , l'état du 
malade n'a fait que s'aggraver. Le délire semble 
avoir perdu toute son acuité primitive ; il reste à 
peine une légère excitation. Q* passe des journées 
entières assis près de son lit ou sur une marche de 
l'escalier. On l'entend marmotter une foule de mots 
incohérents. Il rit comme un hébété , quand on lui 
adresse quelque question. Pour peu qu'on le perde 
de vue , il court ramasser toute sorte d'ordures , y 
compris même des excréments , et s'en barbouille 
le visage. La santé physique est excellente et le 
malade engraisse à vue d'œil. En un mot, tout 
présage et fait craindre un état chronique, et, par- 
tant, l'incurabilité. Le 17 septembre, Q* prend i5 
grammes environ d'extrait pur de hachisch. Il 
est onze heures, et le malade n'a pas mangé depuis 
la veille à quatre heures. L'action du médicament 
est prompte et énergique. Comme toujours , elle 
débute par un fou rire qui dure dix à douze mi- 
nutes. Peu à peu le malade s'anime et entre dans 
une vive agitation. Par moments , il semble rêveur 



et comme absorbé en lui-même. Si on Finterpelle, 
il tourne la tête brusquement de votre côté , comme 
si on lui eût imprimé une forte secousse, répond 
d'abord avec assez de justesse , et puis débite avec 
volubilité , mais non parfois sans hésitation , et 
avec un peu de bégaiement , une foule de mots in - 
cohérents. Bientôt on le voit se livrer à une panto- 
mime des plusactivesetqui ne permet pas de douter 
qu'il ne soit le jouet d'hallucinations nombreuses , 
de la vue et de l'ouïe en particulier. Il semble af- 
fecter certaines poses bizarres et qui exigent un 
grand déploiement de forces musculaires. Tantôt 
il se tient complètement immobile, les yeux fixés 
vers le plafond , prêtant attentivement l'oreille , et 
paraissant indiquer quelque chose du doigt. Après 
un brusque éclat de rire , il se met à sauter , à gam- 
bader , à courir dans la salle. Le visage est assez 
animé; le pouls donne 80 à 85 pulsations. Vers 
deux heures, l'agitation commence à se calmer; 
Q* s'assied sur son lit, visiblement fatigué. Ses idées 
paraissent prendre une direction nouvelle, car, 
de temps à autre, il interrompt ses rires pour ver- 
ser des larmes. 

La nuit , le malade ne paraît pas avoir reposé 
plus de deux ou trois heures. Vers trois heures du 
matin, l'agitation est redevenue plus vive. Il a fallu 
maintenir le malade sur son lit , pour l'empêcher 
de se lever. Il était du reste peu bruyant. — A 
l'heure de la visite , nous trouvons Q' dans la cour, 
s'agitant beaucoup et déclamant avec force. Il est 



r 



— m — 

impossible de fixer son attention et d'obtenir qu'il 
reste tranquille un moment. 

Même situation jusqu'à la fin de novembre , où le 
malade redevient insensiblement plus calme, moins 
turbulent , commence à prendre un peu plus de 
soin de lui-même et à mettre quelque ordre dans 
ses discours. Peu de jours après, il entrait fran- 
chement en convalescence. 

Sa mère, craignant, avec raison, qu'en sortant de 
l'hospice son fils ne se trouvât de nouveau exposé 
aux mauvais conseils d'anciennes connaissances 
qu'il ne manquerait pas de retrouver à Paris, obtint 
qu'il resterait à Bicêtre en qualité de garçon de 
service. Q* lui-même sollicita vivement cette fa- 
veur, se défiant de lui-même et craignant, comme 
il le disait, de retomber sous l'empire des mauvais 
penchants qui lui avaient occasionné tant de 
chagrins. 

Depuis près de onze mois, nous voyons notre an- 
cien malade tous les jours. Sa raison est aussi lu- 
cide que sa conduite dans l'établissement est bonne 
et , à tous égards , irréprochable. 

D... (Louis). Agé de trente-trois ans, né à Soissons, coiffeur, 
demeurant à Paris. 

Un de ses cousins ( côté maternel) est à Bicêtre 
depuis plusieurs années , pour cause d'aliénation 
mentale. D... a passé cinq années au service mili- 
taire. Il a été congédié à la suite d'un accès de fo- 



- 424 — 

lie (manie avec fureur) de quelques jours seulement 
de durée. Santé générale ordinairement bonne ; vie 
sobre , conduite régulière ; beaucoup de gaieté et 
d'enjouement. Depuis quelque temps, il est devenu 
sujet à de violents maux de tête, à des bourdonne- 
ments d'oreille. Son caractère change au point que 
sa femme ne le reconnaît plus et commence à crain- 
dre quelque malheur. Enfin, en décembre i84i , 
ayant fait une petite spéculation assez avantageuse, 
D .. devient d'une gaieté extravagante ; sa tête 
s'exalte; ses espérances, ses prétentions, sa vanité, 
ne connaissent plus de bornes. Il se croit riche, ou 
du moins assuré de le devenir ; il achète des objets 
de luxe, des chiens de chasse^ des fusils , etc. Il se 
croit un génie, un poëte de premier ordre ; il se dit 
le perruquier-poëte. « Ne crains rien , répète-t-il 
souvent à sa femme, on parlera de moi. » Il char- 
bonne sur les murs de sa chambre des mots , des 
phrases tronquées, incohérentes, qu'il dit être de la 
poésie à faire crever de dépit , selon son expression , 
Racine et Corneille, s'ils étaient encore de ce monde. 
D... est amené à Bicêtre le 16 février i8-[Q. 

Son état varie peu jusqu'à la fin de mars. 

Cependant l'excitation s'était peu à peu calmée. 
D... griffonnait toute la journée, et ce qu'il écri- 
vait, non moins que son bavardage continuel, tra- 
hissait tout le désordre de son esprit. Les gens de 
service étaient sans cesse à le gourmander pour 
l'empêcher de se travestir de la manière la plus 
extravagante, ou bien le forcer à garder ses veto- 



— 425 — 

ments. Les bains prolongés, les ventouses scarifiées 
à la nuque, les purgatifs, etc., furent employés 
sans succès. 

Le 5 juin, je fis prendre à D. .., en même temps 
qu'à un autre malade dont j'ai consigné plus bas 
l'observation, environ trente grammes de dawa- 
mesc. 

Les effets ne se manifestèrent pas avant une heure 
et un quart. Gaieté excessive, rire immodéré. D. .. 
paraît être évidemment sous l'influence d'illusions 
et d'hallucinations dont il nous est impossible de 
connaître la nature, le malade ne faisant aucune 
attention à ce que nous lui disons, complètement 
absorbé par les idées qui le préoccupent. Je le fais 
conduire dans la salle de chant. Les sons d'un or- 
gue expressif et d'autres instruments exercent sur 
lui une influence immense. D... s'agite, danse, 
trépigne, ou bien s'arrête court, se couche, se met 
à genoux, les mains jointes et les yeux tournés vers 
le ciel , verse des larmes, gémit, suivant que la mu- 
sique, qui le pénètre, le maîtrise entièrement, de- 
vient tour à tour grave , enjouée, religieuse ou mé- 
lancolique. Avec la musique, toute agitation cesse ; 
D... va tranquillement s'asseoir sur un banc et pa- 
raît vouloir s'assoupir. Mais il n'y a là que des ap- 
parences de sommeil, car il sufit de le toucher du 
doigt, de lui parler bas à l'oreille, pour qu'il se- 
coue brusquement la tête , portant ses regards de 
côté et d'autre; ses yeux à moitié ouverts, l'agita- 
tion de ses lèvres^ ses gestes, le jeu extrêmement 




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énergique de sa physionomie , disent assez que son 
esprit est loin d'être inactif ainsi que cela a lieu 
dans un profond sommeil, mais que, plongé dans 
une sorte de somnambulisme, il est tout entier 
livré à la contemplation d'objets fantastiques. 

Vers le soir, il ne restait plus trace des symptô- 
mes que nous venons de décrire. D... a dîné avec 
le même appétit que d'ordinaire. Jusqu'au moment 
de se mettre au lit, il est demeuré parfaitement 
calme, ne bavardant plus comme auparavant, mais 
déraisonnant toujours, et ne voulant pas rendre 
compte de ce qu'il avait éprouvé après avoir mangé 
les confitures que je lui avais données. Il affirmait 
ne se souvenir de rien, si ce n'est d'avoir éprouvé 
un grand contentement et d'avoir beaucoup ri. — 
La nuit a été calme, presque entièrement exempte 
de rêve. — Le lendemain , l'état du malade en gé- 
néral est bien évidemment amélioré. Il y a moins 
d'incohérence dans ses discours; les nuits sont gé- 
néralement plus calmes. L'orgueil, la vanité sont 
encore au fond de tout ce qu'il dit ; mais il monlr(3 
plus de retenue, moins d'assurance, ne s'irrite plus 
quand on le contredit. Quelques jours après, il est 
envoyé à la ferme Sainte-Anne, où des travaux ma- 
nuels contribuent promptement à son rétablisse- 
ment. 



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D... L... x\gé de trente-neuf ans, né à ... (Angleterre), docteur 

en chirurgie. 

Nous ne possédons que de vagues renseigne- 
ments sur les antécédents du malade. Son père et 
sa mère sont encore vivants et jouissent d'une 
bonne santé. Lui-même nous a appris que sa jeu- 
nesse avait été fort dissipée; qu'il avait abusé des 
plaisirs vénériens, avait contracté plusieurs gonor- 
rhécs, mais n'avait jamais fait de traitement mer- 
curiel. Il y a cinq ou six ans, des peines de cœur 
lui font perdre la tête et lui occasionnent une vive 
agitation maniaque pour laquelle il passe deux 
mois à Bedlam. L'agitation s'étant calmée et ayant 
été remplacée par une simple excitation, D. L..., 
à force de sollicitations, obtint sa sortie de l'hôpi- 
tal. Cependant, comme il n'était qu'imparfaitement 
guéri et que sa conduite donnait les plus vives in- 
quiétudes, on parla bientôt de le renvoyer à Bed- 
lam. D. L.. ., effrayé, résolut de se rendre sur le con- 
tinent ; il vint à Paris, sans même songer à s'assurer 
des moyens d'existence, au moins pour les premiers 
mois de son séjour. Heureusement il trouva hospi- 
talité chez un pharmacien de sa connaissance, qui 
lui fit le plus bienveillant accueil, malgré l'état 
d'excitation trop évident dans lequel il se trouvait. 
D. L.. se plaignait amèrement de sa famille, de sa 
mère en particulier, qui, «sous prétexte de folie, » 
l'avait fait enfermer dans un hôpital. Peu de temps 



après, l'excilaiion s'était accrue au point qu'il de- 
vint indispensable de provoquer son isolement. 

Lorsque D. L..-. fut amené à Bicêtre (19 janvier 
1842), l'excitation maniaque avait tout-à-coup fait 
place à une mélancolie profonde , ou plutôt à une 
taciturnité dont aucune question, aucune sollici- 
tation ne pouvait le faire sortir. La physionomie 
du malade, la manière dont il se posait en quelque 
sorte vis-à-vis de nous, ses airs de hauteur et de 
dédain, indiquaient suffisamment qu'il était dominé 
non pas par des chagrins ou des craintes chiméri- 
ques, mais bien par des préventions, de la défiance, 
des instincts de colère. Après de vaines exhorta- 
lions, j'essayai de vaincre par la douche son mu- 
tisme obstiné. Il fallut y renoncer. La diète eut 
plus de succès. Feignant de le regarder comme 
très malade, j'avais défendu qu'on lui donnât d'au- 
tre nourriture qu'un bouillon matin et soir et deux 
pots de tisane. Le lendemain. D. L... m'interpelle 
vivement au moment où je passe devant son lit , 
en me demandant pourquoi je le mettais à la diète ; 
puis il se plaint qu'on Fait fait enfermer dans un 
hospice comme un mendiant : « s'il était malade, 
comme on a l'air de le croire , on aurait dû le pla- 
cer dans une maison de santé ; il était assez riche 
pour cela. » — ^3 janvier. Un état de vive excita- 
tion se manifeste tout-à-coup : ventouses scarifiées 
à la nuque ; vésicatoire à la jambe , limonade émé- 
tisée; bains. — Février, même état : excitation 
déplus en plus vive ; extrême volubilité de paroles ;. 



__ 409 — 

peu ou point d'incohérence dans les idées ; mobilité 
extrême. Toujours actif, toujours affairé, le malade 
ne cesse d'aller et venir, lie conversation avec l'un 
et avec l'autre, etc. Bientôt survient une violente 
exaltation maniaque : idées incohérentes, cris, vo- 
ciférations, emportements; D... met ses vêtements 
en lambeaux ; il faut le maintenir avec une camisole 
de force. Cet état dure jusqu'au milieu de mars ; 
puis l'excitation que nous avions constatée à l'épo- 
que de son arrivée reparaît insensiblement , mais 
avec de notables modifications. D. L... retrouve , 
parmi les autres malades et les infirmiers, différents 
personnages de sa connaissance. Il témoigne aux 
uns une vive amitié , aux autres de l'aversion. Il 
salue du titre de majesté le chef infirmier de sa 
salle , prétendant que c'est Louis-Philippe déguisé. 
Il se montre très empressé auprès d'un jeune ma- 
lade qu'il dit être son fils ; en un mot, il n'est en- 
touré que de parents, d'amis, d'illustres person- 
nages, d'espions, d'agents de police, etc. D... sem- 
ble être encore sous l'influence d'instincts erotiques 
qui souvent se traduisent par des paroles orduriè- 
res, par des gestes obscènes. 

5 juin. — La situation du malade n'a point changé. 
Prescription de 3o grammes environ de dawamesc. 
Immédiatement après, une forte tasse de café. — 
Les effets ordinaires du hachisch sont lents à se ma- 
nifester. Près de deux heures s'écoulent sans autre 
modification de l'état habituel du malade qu'un peu 
d'anxiété, d'inquiétude vague et sans motif. D* a 



— 430 — 

cessé de parler autant. Il semble pourtant que ce 
n'est pas l'envie qui lui manque ; mais il ne sait pas 
exprimer ce qu'il veut dire; il n'achève jamais ses 
phrases, et il porte sa pensée sur mille sujets à la 
fois. Il hésite dans la prononciation de certains 
mots, par suite d'un léger tremblement des lèvres, 
à peine sensible , mais pourtant facile à remarquer. 
Insensiblement le malade se laisse aller à une sorte 
de rêvasserie et de demi -sommeil, interrompu seu- 
lement , de temps à autre , par de bruyants éclats 
de rire. D.... considère , parfois , avec une sorte de 
stupéfaction qui se reflète énergiquement dans sa 
physionomie, ses mains, ses pieds qu'il agite vive- 
ment en les secouant comme s'il voulait en déta- 
cher quelque chose qui lui fait peur. Je le fais con- 
duire dans une salle où Ton faisait de la musique; 
il paraît n'y prêter aucune attention, et continue, 
encore, pendant près d'une heure, sa silencieuse 
pantomime. — La nuit suivante se passe dans un 
calme profond. Contre son habitude, le malade ne 
souffle pas mot , jusqu'à cinq heures du matin où 
son excitation première reparaît. 

i^*^ juillet. — Jusqu'ici, point d'amélioration 
bien sensible. Le malade paraît même contracter 
des habitudes de malpropreté. Il devient insouciant 
et apathique. — 2 juillet. Nouvelle prescription 
dedawamesc (3o gram.). Deux lasses de café, l'une 
avant, l'autre après. — Cette fois, l'action du mé- 
dicament est plus franche et plus énergique , plus 
durable aussi; il y eut même, pendant cinq ou six 



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heures , une véritable agitation maniaque qui rap- 
pelait, sous presque toutes ses formes, l'agitation 
primitive. Nuit calme , profond sommeil. ~ Du 3 
juillet, vers le y,5, l'excitation diminue sensible- 
ment, le malade se soigne davantage et marche 
évidemment vers la guérison. Le i4 septembre sui- 
vant , il quittait l'hospice en parfaite santé. 



FIN. 



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